(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Le patriote Palloy et l'exploitation de la Bastille ... L'oracle du peuple, Gonchon"

r C- 



LE PATRIOTE PALLOY 



ET L'EXPLOITATION DE LA BASTILLE 



L'ORATEUR DU PEUPLE GONCHON 



•■.*ijmn^^>jt;<^^%^rî3ej(-^.u 



- fi.-" t*^*« 5 VtJ^Zff»^*.- ?%W 



.■^-.-.•M>î»î^-*-'J> V**-3 <*■-/; I 



»*5?v>y 



v*->'riV«~*«U>*»W*'»-".A ~- 







p. F. PALiLOY , ne àParis le 23 Janvier 176^ . 



Sxu' TaTiiel de la liljerte 
H mît ioxL cœxTi* et ioai e'eme 
Ltxu- appaj-'ùeut a la patine/ 
Et l'axiti'e à l'ixuLUiortalite. 



B. lervit la patine et vespecta la loi; 
Du nom de patine te Ttn l)eci^et le décore . 
H lueinta ce titre, et diuxs ixiille ajis eucore, 
Xos neT-extx: couloxidi^oiit Pati-jote et J^aHov, 




h'k'/.rrjr^'Àm/i^f 



■,*^«:*«S«>'»a-*»»'-*J--^'—j 










•>w/- /T/^ 



/,7f4»nm.i,rf *('' f^tt'' <'r,n'iitv a éujàit au Ci/<>j(i-n Panov,*»/» i-pj, par j-e^r â,f Âf>ofr<'.r ,{e fa /.tf-rrii' . an ri'fonr ,/e 
finr rtiùf.r(\m 4/<:r t'/t^'f.ùit.v ifcf' <iJ Déftar/einr/t^. f an 4 ife (a l.iiwtf' FrançaiW.cti lut 4/JfUHranl /<:>• Prvrc.i- Irrfiatt.v 
</<• rt'<ff>/to/ur ,{,\r f,tt\i\i\\,' i/'(>(>/W.r l'tvi\fa<\r f( dej' nuuft'/f^ Je fa f>\uf/(ff,- ,/n'if 1/ at><iif cnKoift\r . 



LE 



PATRIOTE PALLOY 



ET 



L'EXPLOITATION DE LA BASTILLE 

(avec un PORTRAIT ET UN FAC-SIMILÉ) 

L'ORATEUR DU PEUPLE GONGHON 



PAR 



VICTOR FOURNEL 



PARIS 
HONORÉ CHAMPION, LIBRAIRE 

9, QUAI VOLTAIRE 

\ 892 

BIBLIOTHECA ) 



^ x; ^ /t^ 



BESANÇON. — IMPR. ET STEREOT. DE PAUL JACQUIN. 







/!U 



l 

Si 

s 



J 






i 



\. 




if U^ * 

V île X Ji 1^ * 



i 






l 






^'l'BfiF^''^'"'^ 









ï 



? *^ - -^ 



\ 



K 



i 



i 

Js 



^ 



■=r- 



4 

i3 



^T 



il" 




"F": 



4 
1 



\i ) i ^ 



y "^«^ 



v-^ 



1« 



M 










^^4 



1 



i 







il ! 



J 



i 



u 



ri L l , "< ^ 




A^ 



1%'î-^ 



.•:^y= 






AVANT-PROPOS 



Parmi les figures secondaires de la Révolution, 
Tune des plus curieuses, des plus pittoresques et des 
plus caractéristiques fut celle du patriote Palloy. 
Tous ceux qui ont étudié cette époque de près, non 
pas seulement dans les histoires générales, mais 
dans les mémoires, dans les journaux, les brochu- 
res, les feuilles volantes, dans les cartons des ar- 
chives et les avalanches de paperasses étalées sans 
cesse par les marchands d'autographes et les bouqui- 
nistes sur les tables de la salle Sylvestre, d'où elles 
ne Ibnt qu'un saut chez les collectionneurs, ont re- 
trouvé son nom et sa trace mêlés à presque tous 
les événements d'alors. Ce personnage subalterne, 
refoulé par l'histoire dans la pénombre où s'agi- 
tent confusément les fantômes à peine entrevus, fit 
tous ses efforts pour se pousser aux premiers plans, 
et il y réussit quelquefois. Jamais comparse n'affi- 
cha avec un zèle plus tapageur l'ambition de se 
faire remarquer à côté des grands rôles. A ce point 
de vue , c'est un type qui mérite d'être étudié 

LE PATHIOTE PALLOY. i 



2 AVANT-PROPOS. 

comme résumant en lui toute une classe : le type du 
civisme intempérant, du patriotisme en dehors, em- 
phatique, verbeux, hâbleur, théâtral, à la fois niais 
et habile, sincère et charlatanesque; de la nullité 
parvenant à s'imposer par l'intrigue, par la réclame, 
par le bruit; de l'absence de convictions sérieuses et 
solides remplacées par des opinions mobiles, incon- 
sistantes, superficielles, au jour le jour, à la merci 
des événements; constitutionnelles en 1789, républi- 
caines en 1792, terroristes en 1793, thermidoriennes 
en 1794, pour devenir ensuite impérialistes, puis 
royalistes pures et enfin orléanistes, toujours avec la 
même chaleur apparente et avec cette espèce de bonne 
foi bizarre, à fleur de peau, si je puis ainsi dire, des 
menteurs exaltés qui s'étourdissent la conscience à 
force de mensonges; le typeenfmdu mouvement sté- 
rile, de l'agitation perpétuelle, de la déclamation so- 
nore et creuse, du côté vide, boursouflé, ampoulé 
de la Révolution. 

Ce que cette mouche du coche révolutionnaire a 
écrit ou fait écrire d'adresses, de plans, de proposi- 
tions, de lettres, de circulaires, d'exhortations, de 
recommandations, de félicitations, remué de pro- 
jets, d'hommes et de papiers, prononcé de discours, 
organisé de cérémonies, dirigé de fêtes publiques, 
assemblé de réunions, envoyé de missionnaires par 
toute la France, est vraiment inimaginable. Inconnu 
avant 1789, retombé ensuite dans la plus complète 
obscurité, Palloy avait eu quelques années de gloire 



AVANT-PROPOS. 3 

démocratique, où il savoura toutes les ivresses de la 
popularité, et peut-être se crut-il de bonne foi un 
grand homme oublié et méconnu. Son vrai carac- 
tère, le fond de sa nature apparaît dans cette der- 
nière partie de sa carrière où il fatigue les assem- 
blées et tous les 'puissants du jour de requêtes, de 
suppliques, de pétitions, d'adulations sans mesure et 
sans pudeur. Il fut toute sa vie un mendiant de bruit 
et d'argent. Dans sa petite sphère et d'une façon bouf- 
fonne, il nous représente les anciens conventionnels 
régicides, ralliés à l'empire, devenus comtes, préfets, 
sénateurs, tout prêts à devenir chambellans, — avec 
cette différence toutefois que le pauvre homme fut 
moins heureux. 

En lui-même, Palloy ne mériterait pas l'honneur 
d'une étude approfondie; replacé dans son cadre, 
rattaché à la Bastille et aux Vainqueurs dont il se fit, 
sans titre sérieux, l'organe et le représentant le plus 
en vue, et considéré comme le spécimen d'un genre, 
il prend une valeur relative qui le rend digne des 
recherches de l'historien, comme de l'intérêt du mo- 
raliste et de l'observateur. Tout un côté de la Révo- 
lution, d'ailleurs, se rattache à sa personnalité en- 
combrante et burlesquement bouffie; il est un centre 
en son espèce. On a dit justement de Palloy qu'il 
était la Bastille faite homme. Sans avoir jamais, à 
beaucoup près, été de premier ordre, son rôle fut 
plus grand que sa personnalité et lui prêta une im- 
portance qu'il n'aurait pas isolément. Tout en nous 




4 AVANT PROPOS. 

offrant un type curieux et instructif, son nom four- 
nit un point d'attache et de ralliement pour une 
étude qui le déborde, mais dont il est la clef de 
voûte. 

Non content de grouper dans un ensemble métho- 
dique, en les triant et en les contrôlant, les détails 
épars sur Palloy dans tous les journaux et une foule 
d'écrits du temps, sans en excepter les siens, nous 
avons pu compléter notre étude par un grand nombre 
de pièces authentiques et de documents inédits, sur- 
tout parle plus important de tous, le registre manus- 
crit qui renferme en 591 pages, à la suite de son 
compte rendu, les tableaux détaillés de ses 96 paies, 
depuis le 14 juillet 1789 jusqu'au 21 mai 1791, avec 
les extraits résumant jour par jour, jusqu'au 4 mars 
1792, tout ce qui a rapport à la démolition de la Bas- 
tille et à l'exploitation de ses reliques, et toute la vie 
de Palloy dans l'activité prodigieuse de sa corres- 
pondance, dans le mouvement fiévreux, incessant de 
ses entreprises et occupations diverses. C'est la grande 
source, et il semble qu'on l'ait jusqu'à présent peu 
connue, encore moins consultée. Elle donne l'analyse, 
quelquefois le texte de toutes les pièces dispersées 
çà et là, en mille endroits divers : de celles que l'on 
connaît, comme de celles dont on ignore l'existence 
ou qui ont disparu. Les papiers de Palloy arrivés 
jusqu'à nous sont loin d'être rares, et l'on n'a be- 
soin que de se défendre contre leur extrême et 
parfois stérile abondance. Je l'ai fait de mon mieux, 



AVANT-PROPOS. D 

en tâchant de ne rien omettre d'essentiel. Ce n'est 
que par cet esprit de résistance continue que j'ai pu 
faire tenir dans ce cadre une étude qui eût pris aisé- 
ment des développements beaucoup plus considé- 
rables, et si quelque lecteur était tenté de me trou- 
ver parfois trop prolixe ou trop minutieux, il voudra 
bien m'excuser en songeant que je n'ai pu me ré- 
duire à cette prolixité qu'en rognant, en émondant 
et en éliminant sans cesse. 



LE PATRIOTE PALLOY 



ET 



L'EXPLOITATION DE LA BASTILLE 



I. 



Pierre-François Palloy était né à Paris, en 1754, sui- 
vant la plupart des recueils biographiques ; le 23 jan- 
vier 1755, d'après l'inscription de son portrait gravé et 
selon un biographe spécial qui l'avait personnellement 
connu dans les dernières années de sa vie et qui parait 
avoir eu des renseignements particuliers de la famille i. 
Le même biographe nous apprend qu'il était le fils d'un 
marchand de vin, qu'il s'engagea à seize ans dans le 
Koyal-Dragon ; qu'à vingt et un, il revint dans sa fa- 
mille, et épousa, le 1^'" février 1776, IVP Robillot, fille 
d'un maitre maçon, qui était bien plus âgée que son 
mari. Son beau-père lui céda sa clientèle ; il fut reçu 
maitre au mois d'août de la même année ; il avait titre 
d'entrepreneur des bâtiments du roi au département 
de la vénerie, et il exerçait sa profession sans avoir 
jamais fait parler de lui quand la Révolution éclata. Il 
se jeta dans le mouvement avec toute la fougue d'un 

i Hénée, typographe à Sceaux, dans une plaquette publiée à la mort 
de Palloy. 



O LE PATRIOTE PALLOY. 

caractère exalté, à la fois violent et faible, et avec 
tout le calcul d'un esprit intrigant, très capable de se 
griser de grands mots, d'agitation et de bruit, de s'eni- 
wov de gloriole, de se bouffir avec une orgueilleuse 
bonhomie et une fatuité naïve dans son importance 
nouvelle, mais sans perdre de vue une seule minute 
le profit plus solide qu'il pouvait tirer des circons- 
tances. 

C'est au siège de la Bastille que Palloy débuta dans 
la carrière politique. La part qu'il y prit, au moins en 
paroles, devint le point de départ et le point d'appui 
de sa fortune. Nous n'avons pas à raconter ici cette 
première des grandes journées révolutionnaires, qui 
fut, par le fait, une victoire facile et presque sans 
danger. Bornons-nous à rappeler l'effet extraordinaire 
produit par cet événement à Paris, en province et à 
l'étranger. Des milliers et des milliers de combattants, 
plus ou moins authentiques, se disputèrent avec achar- 
nement l'honneur d'avoir pris la Bastille. La Commune, 
la Constituante, les districts même furent assiégés de 
pétitions, de déclarations, de certificats en faveur de 
tels ou tels héros, empressés à faire connaître leur 
gloire et à en tirer tout le profit possible. Les quatre 
commissaires nommés par la Commune pour constater 
officiellement les vainqueurs, ainsi que les morts, les 
blessés, les veuves et les orphelins, assaillis de récla- 
mations et de dépositions toujours exagérées, souvent 
confuses ou contradictoires, ne sachant à qui entendre 
et ne voulant désobliger personne, firent tout d'abord 
plus de cinq cents procès-verbaux, et se virent réduits, 
pour s'aider dans cette tâche impossible, à s'adjoindre 
huit des vainqueurs les plus incontestables. 

Par suite de réclamations innombrables, d'attesta- 
tions suspectes, de déclarations complaisantes, la liste 



LE PATRIOTE PALLOY. 9 

des vainqueurs de la Bastille ne larda pas à prendre 
des proportions énormes. Palloy parvint, s'il faut l'en 
croire, à s'y faire comprendre, et, avec l'ostentation 
qu'il mettait en toutes choses, il aurait même eu soin 
d'exposer dans son cabinet le brevet qu'on lui avait 
décerné ^ On ne voit pas pourtant qu'il se soit nulle- 
ment distingué dans l'attaque, et son nom n'apparaît 
dans aucune des innombrables relations qui furent 
publiées alors. C'est seulement son biographe pos- 
thume qui nous révèle, probablement d'après ses pro- 
pres confidences, qu'après avoir pris part au siège 
avec ses quatre cents ouvriers, il sauva le gouverneur 
de Launay des mains furieuses qui voulaient le déchi- 
rer en morceaux, et le remit à Hullin et à Gholat -. 
Cent vainqueurs se disputaient la gloire d'avoir sauvé 
le malheureux de Launay, qui fut mis en pièces, et au- 
tant de l'avoir dépouillé de sa croix ou de son épée. 
Il s'est vanté aussi plusieurs fois d'être monté sur les 
tours de la Bastille ; il paraît que c'était là un exploit 
fort recommandable, si l'on en juge par la quantité de 
gens qui réclamèrent l'admiration de leurs concitoyens 
pour l'avoir accompli. Enfin, il prétendait avoir rap- 
porté du siège plusieurs souvenirs personnels, en par- 
ticulier une consigne des sentinelles de la Bastille, 
imprimée en 1761, accrochée encore dans la première 
cour en 1789 et portant la trace d'une balle. 11 avait 
inscrit au bas une note ainsi conçue : « Cette consigne 
fut prisse par moi, et le coup de bal fut frappé après 
avoir percé mon chapeau 3. » 



ï Calaiogue des documents autographes sur la Révolution, 1862, p. 5. 

2 HÉNÉE, ouvrage cité. 

3 Ce document figure actuellemQnt au musée Carnavalet, et il est 
dommage que nous n'ayons pas aussi le chapeau. Dans une annotation 
manuscrite, qui fait partie de son dossier à la bibliothèque de la ville^ 



10 LE PATRIOTE PALLOY. 

Ce qu'il y a de meilleur en tout cela, c'est que 
Palloy, qui s'est proclamé des centaines de fois vain- 
queur de la Bastille, qui s'est sans cesse appuyé sur 
ce titre et dont la prétention ne parait pas avoir, pen- 
dant longtemps, rencontré de contradicteurs, n'est pas 
inscrit sur la liste officielle. Nous y avons vainement 
cherché son nom. Ceux qui se rapprochent le plus du 
sien sont les noms de Paillot et de Pallet, sous les- 
quels il faudrait beaucoup de bonne volonté pour le 
reconnaître. Nous ne savons quel pouvait être le brevet 
plus ou moins fictif ou approximatif qu'il exposait dans 
son cabinet : un si habile homme, et qui avait tant de 
relations, ne pouvait être embarrassé de se procurer un 
certificat officieux, au besoin un trompe-V œil ayant l'air 
de signifier quelque chose et ne signifiant rien. Quant 
à la consigne^ qui n'était de nature à tenter personne, 
il est probable qu'elle a été simplement décrochée par 
lui, sans péril, après l'entrée du peuple. Palloy débu- 
tait ainsi par un coup de maître, qui donne l'idée de 
ce dont il était capable et de tout ce qu'il allait faire. 



il se vantj aussi cVavoii- élé, avec le nommé Collard, faire déboucliei" 
les lumières des canons de 3 gardes-françaises, qui avaient élé encloués 
à leur hôpital da Gros-Gaillou (1-2 juillel) ; d'avoir fait armer tout Vau- 
girard à eux deux; d'être entré dans le camp du Champ de Mars, sans 
que M. de Hesenval eût osé leur faire « aucune impolitesse. » Les asser- 
tions de ce genre ne lui coûtaient rien. 



II. 



Son mérile el sa force, ce fut d'avoir senti tout 
d'abord l'importance révolutionnaire de la journée du 
14 juillet, d'avoir prévu le long et puissant mouvement 
qui allait éclater en faveur des Vainqueurs et contre 
la prison-forteresse, devenue dès lors le symbole de 
tous les abus de la force, et de l'avoir fructueusement 
exploité en le flattant avec une persévérante adresse. 
11 eut l'intuition que la conquête et le renversement de 
la Bastille resteraient, quoi qu'il arrivât, la journée par 
excellence, la grande date, l'hégire de la Révolution, 
et il entrevit nettement ce que sa démolition pourrait 
devenir entre les mains d'un habile homme tel que 
lui, toute l'importance et tout le profit qu'il ne man- 
querait pas d'en retirer. Je ne prétends pas, d'ailleurs, 
qu'il n'y eût qu'un simple calcul dans l'idée qui lui 
vint alors, et qu'il n'y entrât point cette part d'entraî- 
nement et d'exaltation que comportait son caractère 
et qui n'exclut point l'habileté. 

Le peuple était d'autant plus pressé de démolir la 
Bastille qu'il avait grand'peur de se la voir reprendre. 
En voyant, du haut d'une des tours, où il avait grimpé 
avec des milliers d'autres après la victoire, l'immense 
monument s'étendre sous ses pieds; en entendant par- 
tout autour de lui la foule manifester l'intention de le 
détruire au plus vite, l'ambitieux et adroit maître 
maçon fit son plan en un clin d'œil. 11 se mit en avant 



1:2 I.E PATRIOTE l'ALLOY. 

et ne craignit même pas de commencer la démolilion 
de sa propre autorité, bien sûr de plaire ainsi à la 
masse, d'être soutenu par elle et de se créer un titre 
qu'on n'oserait probablement méconnaître. 

C'est sur cette tour, a-t-il dit maintes fois dans ses 
innombrables brochures, pétitions et harangues, qu'il 
fut désigné par le peuple. C'est mon zèle, a-t-il dit 
aussi, qui m'a fait attaquer la démolition. 11 a exposé 
lui-même les débuts de son entreprise, dans une 
lettre écrite, le 16 juillet 1790, au roi, « restaurateur 
de la hberté, » pour lui demander d'approuver ses opé- 
rations et de sanctionner sa mission par un mot « de 
sa main sacrée. » Ailleurs i, il raconte que le 14 juillet, 
après avoir pris part au siège, il établit son commis 
Ilouette au milieu des ouvriers qui s'étaient trouvés 
également à l'assaut, et qu'il retourna à son poste^ de 
capitaine commandant dans le district de Saint-Louis- 
en-l'lle. Le lendemain, il donna l'ordre de fermer ses 
ateliers, en envoyant tous ceux qui y travaillaient à la 
Bastille. 11 accepta, en outre, dans ce premier moment, 
quiconque vint se présenter. Il fallait prévenir les 
accidents, éteindre le feu et empêcher les déprédations. 

Dans l'effervescence du triomphe, en effet, la Bas- 
tille avait été mise au pillage. Le peuple célébrait sa 
victoire, soulageait sa colère et suivait ses instincts na- 
turels en se livrant à la destruction. On ne voit pas 
que Palloy soit intervenu en rien dans ces premiers 
moments pour mettre le holà. Ce qu'il y a de plus 
clair, c'est qu'il s'était installé sans aucun mandat ré- 
gulier, et que les Vainqueurs, qui s'étaient arrogé le 
droit de surveillance et une part dans la démolition 
déjà résolue, n'entendaient pas avoir dépensé leur 

1 Compte rendu à la Nation. 



LE PATRIOTE PALLOY. 13 

zèle pour rien K Dès le 16 juillet au malin, il écrivait 
au corps électoral siégeant à l'Hôtel de ville : 

« Je vous prie, Messieurs, de vouloir bien joindre 
à votre proclamation un ordre de continuer la démoli- 
lion, si vous me croyez capable d'exercer mon courage. 
Je puis vous assurer de mon exactitude, de ma fer- 
meté et de mon dévouement que je mettrai à cette 
besogne, la regardant à ce moment comme le chef- 
d'œuvre de notre conquête; et soyez assurés que je 
serai toujours pour la vie ferme et inébranlable, et 
pour la vie, je m'engage à ne signer que Palloy, pa- 
triote. » On sait qu'il tint parole. A cette date du 16, 
les parapets et une partie des créneaux de la terrasse 
étaient déjà démolis -. Le peuple avait pris les devants 
sans attendre d'ordres, et le comité permanent de l'Hôtel 
de ville se hâta de répondre à la demande de Palloy par 
l'arrêté suivant (soumis ensuite à la Commune et con- 
firmé par elle), qui fut proclamé dans la cour de l'hôtel 
et tous les carrefours par les trompettes de la ville : 

« Le comité a arrêté que la Bastille serait démolie par 



1 Du 14 juillet au matin du lU, avant la nomination de Palloy, l'état 
dressé par lui porte 692 liv. 12 sous pour la paie. Divers particuliers 
rôclamaieni dès lors le paiement de 128 journées à vingt sous, et de 
250 à vingt-cinq, u II avait si pjur que ia Bastille ne se maintînt, dit 
l'auteur des Anecdoles sur la fin du xviii" siècle (ch. 47), en parlant de 
Palloy, qu'il en entreprit la démolition avec tous sjs ouvriers avant d'en 
avoir obtenu la permission. » On voit, d'ailleurs, par une lettre de Du- 
fourny à son adresse, dont il a conservé la copi(3 dans le registre de son 
compte rendu, qu'à la date du 10, il ne se considérait pas encore comme 
investi de sa mission. Dufourny raconte que, après avoir vu à plusieurs 
reprises le mandat qu'il tenait de la Commune méconnu à la Bastille, il 
le fit reconnaître le 10. Alors un grand nombre de citoyens qui se dispu- 
taient à l'envi l'honneur de la démolir lui demandèrent des ordres : 
« L'un des plus ardents de^ citoyens, je suis forcé par la justice d'en 
convenir, c'était vous. Je pris note de toutes les offres et j'étais occupé 
à écrire les vôtres, lorsque, etc. » 

2 Le chevalier de CuBiÈnEs, Voyage à la Baslille. 



14 l.E l'ATUIOTE l'VLLOY. 

tous les districts ensemble, sous l'inspection cependant 
du district de Saint-Louis-la-Gulture, et que M. Palloy 
serait prié de continuer la démolition par lui commen- 
cée, et que l'ordre lui en serait donné '. » 

En même temps l'arrêté lui était signifié directement, 
et on le prévenait qu'il serait sous la direction des ar- 
chitectes de la Poise, Jallier de Savault, de Montizon et 
Poyet. Le premier s'était distingué à l'Hôtel de ville 
parmi les électeurs, dans la journée du 14 juillet, par 
son activité infatigable et le secours qu'il avait prêté 
aux prisonniers. Le dernier fut dès l'origine la bête 
noire de Palloy, qui, ne pouvant l'évincer, le poursui- 
vit du moins sans cesse de ses récriminations. 11 l'ac- 
cuse tout d'abord d'avoir fait baisser les créneaux de 
la Bastille, afin qu'on pût tirer avec plus d'aisance sur 
le peuple. Il nous apprend encore que cet homme faux, 
« soupçonné d'être l'agent du baron de Breteuil et en- 
nemi de notre constitution, a toujours été mal regardé 
dans la Bastille, » qu'il n'a paru que trois ou quatre 
fois aux travaux, et que « toutes les disgrâces qui sont 
survenues par la suite dans cet atelier n'ont été créées 
que par lui. » A l'en croire, il s'en était même peu 
fallu qu'un des vainqueurs ne lui fît « passer le goût 
du pain. » Le 19 juillet, il écrivait encore à Bailly de se 
défier de cet homme sournois et cafard, de cet espion, 
de ce traître, dont il aurait eu grand plaisir, dit-il, à 
trouver le cadavre dans la Bastille plutôt que ceux des 
soixante-trois victimes immolées sous ses yeux. Et il 
avait soin d'adresser cette lettre à Poyet, « afin de le 
punir par la honte et lui abaisser son orgueil. » L'hos- 
tilité de Palloy contre Poyet s'étend même à l'inspec- 

1 On peut voir lo délail de la délibéralion dans le Procès verbal des 
électeurs. (Réimprcss. de l'ancien Moniteur, I, 586.) La pièce était signée 
de dix électeurs. 



LE PATRIOTE PALLOY. 15 

teur de celui-ci, le sieur Vienne, qu'il ne traite guère 
mieux. La défiance est une vertu républicaine que Pal- 
loy et ses employés pratiquent tout d'abord. Vn refrain 
qui revient sans cesse dans leur correspondance, c'est : 
« Méfions-nous des traîtres. » El le patriote ne néglige 
pas d'écrire sans cesse aux électeurs pour les prému- 
nir contre les scélérats qui se sont mêlés aux travail- 
leurs et cherchent à les entraver K 

Aussitôt que la grande tâche commença, le district 
de Saint-Louis-la-Gulture établit un bureau chargé de 
recevoir les réclamations et les plaintes, de subvenir 
aux dépenses journalières en dehors du paiement des 
ouvriers, de surveiller l'enlèvement des cadavres, le 
transport des meubles, livres, registres et papiers. A 
ce bureau était joint un comité permanent, formé de 
quatre commissaires (parmi lesquels le vieux Dusaulx), 
qui recevait les ordres de la ville. Les magasins à pou- 
dre du fort et de l'Arsenal, ainsi que toute l'artillerie, 
furent placés sous les ordres de Thuriot de la Rosière 
et du marquis de la Salle, très populaire alors, mais 
que ses services ne devaient pas sauver des soupçons 
de la multitude dans ces fonctions nouvelles, et qu'on 
eut grand'peine à dérober à sa fureur, quelques jours 
à peine après sa nomination. Pour le service intérieur 
de l'arsenal, on nomma Dufourny et l'abbé Lefèvre qui 
avait montré, le 13 juillet, beaucoup de sang-froid et 
de courage dans la distribution des poudres saisies au 
port Saint-Nicolas et transportées dans une salle basse 

i Prise et démolition de la Baslille (Bihl. nalionalc, mss 2811 du 
fonds des nouvelles acquisilions françaises), p. 42-43, et passim. Ce 
manuscrit, auquel nous renverrons si souvent, est à la fois ud livre de 
comptes et un journal, un registre mémento, transcrit par la main d'un 
employé de Palloy, qu'on a complété après coup par l'adjonction de 
pièces curieuses et authentiques. Il s'ouvre par le discours que prononça 
Palloy en venant lendre ses comptes le 12 mars 1792. 



16 LE PATRIOTE PALLOY. 

de rilôlel de ville. Nogaret remplaça le- prince Mont- 
barrey, qui avait pris la fuite, et Viel de Varenne fut 
nommé garde-magasin en chef par le maire de Paris. 
Les gardes-françaises d'abord, pendant deux mois, 
puis les vainqueurs de la Bastille et les canonniers, 
firent le service des postes, concurremment avec le dis- 
trict. Parmi les connnandants de poste, on distingue, 
outre le nom du marquis de la Salle, ceux de Danton, 
avocat, des deux vainqueurs les plus populaires. Elle 
et Ilullin, de M. Perrard, représentant la compagnie 
des chevaliers de l'arquebuse, qui s'était signalée dans 
les événements, de l'électeur Seules et M. de Botidoux, 
député suppléant de la Bretagne, qui s'étaient trouvés 
en conflit pour le commandement de la forteresse après 
la victoire du peuple K Le dernier des commandants de 
poste était le chevalier de la Ueynie, qui ne larda pas 
à être emprisonné au Ghâtelet sous l'accusation d'avoir 
enlevé les ornements de la chapelle et commis beau- 
coup d'autres déprédations -. 



1 Ils avaient été nommés tous deux, dans la première confusion de la 
victoire, par le marquis do la Salle. Confirmé dans son titre, qu'il avait 
reçu le premier, Soulès ne larda pas éprouver les inconvénients de la 
grandeur : il fut arrêté le lU juillet, à trois heures du matin, par lo 
commandant d'une patrouille, qui, traitant sa commission de chiffon de 
papier sans valeur, l'entraîna au district des Cordeliers et de là à la 
place de l'Hôtel de ville, où, sans l'intervention du marquis de la Salle 
et de la Fayette, il eût éprouvé, comme nouveau gouverneur de la Bas- 
tille, le sort de de Launey. Tiré de ce mauvais pas, Soulès se démit 
avec amertume, et sa nomination comme commandant de poste était 
un baume qu'on jetait sur sa blessure. Les mêmes confusions et les 
mêmes contradictions paraissent s'être produites aussi, dans les premiers 
jours, relativement aux. architectes. V. un laissez-passar du 17 juillet, 
émanant du comité de Saint Louis-la-Culture, pour MM. de Grand et 
Molinos, « architectes préposés à la démolition. » {Calai, d'autogr. de 
Lucas-Mou tigny, n° 867.) 

'- Prise et démolit, de la BasHlle, p 30-33, et Procès-verbaux des élec- 
teurs de Paris, 18 juillet 1789, séance du soir. 



LE PATRIOTE PALLOY. 17 

Quant aux ouvriers, ils affluaient de toutes parts, et 
en se présentant ils semblaient réclamer un droit. Il 
eût été difficile et dangereux peut-être de leur opposer 
un refus. Il en vint tant néanmoins, que Palloy, au 
bout de trois ou quatre jours, dut annoncer, par un 
placard, que leur nombre s'élevait déjà à 800, « quantité 
suffisante pour démolir la Bastille avec la plus grande 
promptitude, » et que, le 12 août, Jallier de Savault 
écrivait au Journal de Paris qu'il était impossible d'en 
recevoir davantage sans nuire aux travaux et exposer 
les ouvriers eux-mêmes, qu'il priait donc instamment 
les comités des districts de n'en plus envoyer, sous 
quelque prétexte que ce fût. Le 22 août, la Fayette, 
accompagné de son état-major, vint pour distribuer 
4o3 livres aux ouvriers de la Bastille, et il en trouva 
906 1. Ce nombre parait même s'être élevé plus tard 
entre 1,000 et 1,200. 



A Même manuscrit, p. 81. Cette gralificalioii ne fut pas la seule qu'ils 
reçurent de la Fayette. 



LE PATRIOTE PALLOY. 



m. 



Ce n'était pas une mince affaire de diriger une pa- 
reille armée, de la soumettre à une discipline suffi- 
sante et d'y maintenir la concorde. Palloy n'en vint 
que très insuffisamment à bout. Il rassemblait les tra- 
vailleurs au son d'une cliquette ou crécelle qui, suivant 
une note de sa main, lui servit plusieurs fois à prévenir 
des émeutes que « cherchaient à exciter parmi eux les 
ennemis de la Révolution. » En ce temps-là comme au- 
jourd'hui, on mettait déjà sur le compte des aristo- 
crates déguisés, quand ce n'était pas de la police, tous 
les actes qui eussent pu gêner le dogme naissant de 
la grandeur, de la sagesse, de l'infaillibilité populaires. 
Les ouvriers de la Bastille, dont beaucoup avaient pris 
une part plus ou moins considérable aux événements 
du 14 juillet, étaient pour la plupart fort turbulents et 
difficiles à satisfaire. Des rivalités et des rixes écla- 
taient sans cesse parmi eux. Ils ne se montrèrent pas 
plus unis que les vainqueurs de la Bastille eux-mêmes, 
dont les dissensions intestines ne cessèrent jamais U 
Les chantiers de la Bastille étaient pour eux de véri- 
tables ateliers nationaux. Voulant s'assurer la pro- 
priété exclusive de la démolition, ils demandèrent et 
obtinrent, le 12 décembre 1789, le renvoi des ou- 

1 V. Nos hommes du i^ Juillet (Calinann-Lévy, in-18), cli. x. 



LE PATRIOTE PALLOY. 19 

vriers de province, déjà exclus des ateliers de Mont- 
martre 1. 

Il se produisait des malversations et des abus de 
tout genre. Les hommes de service, nourris aux frais 
des districts, en profitaient pour piller et voler dans 
rétablissement où ils mangeaient. Les volontaires et 
artilleurs de la Bastille dérobaient des solives, madriers 
et autres matériaux; ils refusaient de se prêter aux 
perquisitions des architectes, et il fallut que la Fayette 
intervint par un ordre formel. Ils mettaient la cave à 
sac et dévastaient la cuisine. « L'habitude d'être nour- 
ris, dil Palloy dans son Compte rendu, fit que les sol- 
dats des postes, les sous-chefs d'ouvriers et mes ou- 
vriers même avaient pris cette maison comme la leur. » 
Les travailleurs, pouvant entrer et sortir en se faisant 
reconnaître, vendaient leurs cartes, qu'on fut obligé de 
changer. Ils rançonnaient les visiteurs, introduisaient 
en fraude les curieux, qui parfois emportaient des 
pierres, ou qui étaient exposés à des accidents 
graves 2. On dut faire étabhr dans la première cour un 
tronc pour les offrandes, avec défense aux ouvriers de 
rien demander ni recevoir personnellement; mais ce 
tronc même devint une source de récriminations nou- 
velles, très amères et très violentes : « On le trouva 
forcé, et il en résulta une insurrection effrayante. » 
Les fainéants recouraient aux ruses les plus diverses 
pour toucher leur solde sans travailler, et Palloy en 
surprit plusieurs qui feignaient d'être blessés et se 
faisaient emporter par des camarades, complices de 



ï Prise el démolit, de la Bastille, rass., p. 145, 185. On leur accorda 
trois sous par lieue pour rentrer clans leurs foyers, à moins qu'ils ne pré- 
férassent prendre part aux travaux de charité des canaux de Dieppe et 
de Bourgogne. 

2 Une femme fut tuée par la chute d'un moellon, le 10 août 1789. 



20 LE PATRIOTE PALLOY. 

leur stratagème K II revient fréquemment, — en attri- 
buant encore, autant qu'il le peut, ces moments de 
crise à de faux ouvriers, — sur les actes d'insubordi- 
dination qui troublaient ses ateliers au moindre pré- 
texte, surtout au plus léger retard de paiement : « Sans 
des hommes de confiance, dit-il, j'aurais perdu la vie, 
menacée de toutes parts. » Et son registre cite parti- 
culièrement à l'appui de cette assertion le fait suivant, 
qui se passait dès le 16 juillet : « Plusieurs gueux, 
entre autres le coupeur de têtes, avaient projeté de me 
perdre. J'ai vu, à un arbre, la corde disposée pour 
l'exécution. Les coups de marteau et autres tombaient 
sur moi. Je me suis défendu et ai lutté contre mes as- 
sassins pendant quatre heures, où je perdis 48 francs, 
qui me furent volés. Sans M. Vienne, j'aurais perdu un 
sac de 1,200 francs, que j'avais emporté, qic'il s'em- 
para.... J'ai recule soir un coup de fusil qui m'a percé 
mon chapeau. » 

Le 29, le sieur Martin, inspecteur des ouvriers, fut 
saisi par eux, maltraité et menacé de la hart pour leur 
avoir donné des ordres qui leur déplaisaient (p. 60). Le 
premier commis de Palloy fut presque massacré pour 
un retard de deux jours dans une paie. 11 y avait des 
guerres civiles entre les maçons et les terrassiers -. Le 
13 août, par suite de la découverte, dans les décombres 
du gouvernement, d'environ 1,200 livres d'argent mon- 
nayé et de 90 jetons, aussi d'argent, le tout noirci par 
les flammes, on voulut procéder à un partage, qui fut 
tellement orageux que le garde-magasin de la démo- 
lition faillit être pendu, et qu'un sous-chef, nommé 



1 Prise et démolit., mss., p. 32, 3G-37, 39, 121-122. 

2 Bastille, mss. (Bibl. nat., Nouv. acquisit. franc , 3241, [, I. f. 143- 
144.) 



LE PATRIOTE l'ALLOY. 21 

Maillard, accusé de détournement, le fut réellement 
par ses camarades, qui ne négligèrent pas en même 
temps de lui prendre 35 livres dans sa poche. Heureu- 
sement pour lui, Tin trépide Palloy accourut et coupa 
la corde avec son sabre, ce qui permit de constater 
l'innocence du pauvre homme (p. 74). Le 7 octobre, il 
note « une trame sourde à la Bastille par quatre par- 
ticuliers, dont deux furent pendus (toujours la justice 
sommaire) pour avoir brigandé et soulevé les ouvriers 
contre M. Palloy, et avoir fait distribuer des cartes 
pour des femmes de mauvaise vie. » 

Le 30 novembre, les ouvriers se soulevaient contre 
leurs chefs et se portaient à des excès si graves que le 
maire et les conseillers administrateurs du départe- 
ment firent afficher une ordonnance qui leur enjoignait 
la discipline et la subordination, sous peine de châti- 
ments sévères ^. L'effet produit par cette affiche ne fut 
pas de longue durée, car, le 16 décembre, Palloy se vit 
obhgé de prévenir l'autorité compétente (le lieutenant 
de maire) « des troubles qui se passaient dans l'atelier 
de la Bastille. » On trouve dans ses comptes des frais 
« pour conduire un ouvrier à la Force 2, » et plus loin, 
la mention d'une liste des ouvriers « détenus dans cette 
prison. » Le 16 avril, le registre relate une « seconde 
lettre d'un style élevé et ferme par M. Palloy à M. Cé- 
lérier, qui employait des aristocrates salariés pour em- 
pêcher la continuation de la démolition de la Bastille, » 
et qu'il accuse de semer le trouble par des sophismes 
et en distribuant de l'argent sous le manteau. Palloy 
était en discussion d'intérêts avec Célérier, et il ne lui 

> Moniteur du 6 décembi'o. 

2 S?*" paie, du 29 mars au 3 avril 1790. Cet ouvrier fut ensuite relâ- 
ché el réintégré, sur sa justificalion, avec paiement dos journées qu'il 
avait passées en prison. 



99 



LE PATRIOTE PALLOY. 



en fallait pas davantage pour l'accuser d'être un aris- 
tocrate et un traître ^ 

En outre, les ouvriers de la Bastille se livraient à 
des manifestations pompeuses et bruyantes, et ne lais- 
saient échapper aucune occasion de perdre leur temps 
en parades civiques. Le 14 août, cinq cents d'entre 
eux, précédés d'un tambour et portant de longues 
branches d'arbres , se rendirent sur deux rangs au 
Palais-Royal; ils y promenèrent comme des trophées 
trente-sept boulets qu'ils venaient de trouver dans un 
des murs de la Bastille, sans négliger de faire, dans 
la foule immense accourue sur leur passage, une quête 
fructueuse. Cinq de ces boulets furent donnés à la 
Fayette, qui lui-même n'oublia pas, sans doute, de 
reconnaître généreusement cette offrande patriotique ~. 

La Fayette était alors l'homme populaire par excel- 
lence, et il incarnait en lui la Révolution. Le 20 octobre 
suivant, les ouvriers de la Bastille lui font remettre 
une adresse, puis le lendemain, encouragés par son 
accueil, ils lui demandent la faveur de porter une mar- 
que distinctive, comme les Vainqueurs, et le comman- 
dant général leur promet d'avoir égard à cette requête. 
Le 1^'' novembre, ils envoient à la Commune un don 
patriotique de 452 fr. 16 sous, mais en ayant soin d'en 



1 Dans le courant do 1790, il adresse plusieurs lettres à Célérier ou à 
des membres de la municipalité, pour se plaindre du retard des paie- 
ments, qui amène des soulèvements parmi les ouvriers. Le 27 octobre, 
le procureur de !a Commune Cahier prévient Palloy « d'un attentat pro- 
jeté contre le nommé Couvreux par les ouvriers de la Bastille. » Le 
2i octobre 1791, il écrit à M. Nogaret à l'occasion de son premier com- 
mis, « qui a failli èlre pendu par lesdiis ouvriers. « Sous la date du 
3 novembre suivant, je vois encore mentionné : « Notes de M. de Mon- 
tiïon concernant une insurrection à la Bastille. » Nous ne pouvons re- 
lever tous les exemples. 

2 Bastille dévoilée, 2^ livraison, p. 80. 



LE PATRIOTE l'ALLOY. :23 

dresser aussitôt un mémoire, dont ils réclament l'affi- 
chage « afin d'implorer le secours des âmes géné- 
reuses 1. » 

Lorsque le roi fut venu jurer fidélité à la Constitu- 
tion dans le sein de l'assemblée, on sait avec quel 
enthousiasme le même serment fut répété d'un bout de 
la France à l'autre. Ce fut comme une traînée de pou- 
dre. Partout on se réunit pour jurer solennellement 
fidélité à la nation, à la loi et au roi. Le canon tonnait, 
les tambours battaient, les drapeaux flottaient, et les 
citoyens, ivres de ce tapage, grisés du spectacle qu'ils 
se donnaient à eux-mêmes et de la fièvre que la Révo- 
lution avait allumée dans leurs veines, juraient, une 
main sur leur cœur, l'autre levée au ciel. Ce fut pendant 
un mois la grande cérémonie à la mode, la cérémonie 
sacro-sainte. On jurait dans les districts, on jurait dans 
les sections, on jurait sur la place publique, on jurait 
à l'église, on jurait au théâtre, on jurait à la tribune; 
les soldats juraient, les gardes nationaux juraient, les 
représentants, les magistrats, les fonctionnaires, les 
ouvriers et les paysans, les révolutionnaires et les aris- 
tocrates eux-mêmes juraient. Ceux qui avaient juré 
venaient voir jurer les autres, et ils juraient de nou- 
veau avec eux. Qui ne sait, d'ailleurs, de quel furieux 
amour de jurer la Révolution fut possédée pendant 
tout son cours ! Le serment était l'appendice et le com- 
plément obligé de toute cérémonie publique, le couron- 
nement de toutes les démonstrations, le bouquet de 
toutes les fêtes, la péroraison de toutes les harangues. 
On ne pouvait s'assembler, on ne pouvait parler au 
peuple sans jurer quelque chose. On jurait de conqué- 
rir la liberté, de terrasser les tyrans, de vaincre ou de 

1 Prise et démolit, de la Bastille, mss., p. 125. 



24 LE PATRIOTE PALLOY. 

mourir, de se plonger un poignard dans le cœur, — et 
on montrait le poignard, — plutôt que de vivre escla- 
ves. Le serment du Jeu de paume avait été le point de 
dépari de celle épidémie propagée sur tous les points 
du pays par l'électricité révolutionnaire. 

Comment les ouvriers de la Baslille fussent-ils res- 
tés en arrière du mouvement ? A qui plus qu'à eux, 
chargés d'anéantir l'antre du despotisme, appartenait-il 
de prêter le serment civique ? Ils le firent (22 février 
1790) avec une pompe proportionnée à l'importance 
qu'ils s'attribuaient, et où l'on reconnaît le génie théâ- 
tral dont leur chef Palloy devait donner tant d'autres 
preuves. Sur la plate-forme en ruine de la Bastille, 
on avait élevé, avec les débris des cachots, un autel 
couvert de chaînes et de boulets. Au sortir de l'église 
Saint-Louis-la-Gulture, ils vinrent se ranger sur cette 
plate-forme, pour y renouveler le serment déjà prêté 
par eux devant les ministres de Dieu. Jallier de Sa- 
vault prononça un discours, terminé par la formule, 
que tous les ouvriers répétèrent en chœur. Aussitôt les 
chaînes tombent et les fleurs pleuvent de toutes parts 
sur l'autel. Le lendemain, au milieu des acclamations 
du peuple, ils se rendirent à l'Hôtel de ville, divisés en 
brigades, précédés d'une musique militaire, portant 
en triomphe un modèle de la Bastille fait d'une pierre 
de la forteresse. Ce modèle, accompagné d'un plan 
exécuté par Palloy, fut solennellement déposé dans la 
maison commune, puis le patriote et plusieurs de ses 
ouvriers prononcèrent d'emphatiques harangues, aux- 
quelles l'abbé Mulot, président de la municipalité, ré- 
pondit de son mieux ^ 



1 Catalogue de documents autogr., etc., n» 28. Gorsas, Courrier du 
5 mars 1790. On pourrait croire, d'après le récit de ce journal, que la 



LE PATRIOTE l'ALLOY. ZO 

Le comité provisoire d'administration générale de 
l'Hôtel de ville avait arrêté, dès le 18 août 1789, « que le 
sieur Palloy serait invité à donner les moyens d'éco- 
nomie sur la démolition de la Bastille, » et cette invi- 
tation, déjà rendue nécessaire par la confusion du 
travail, le nombre excessif des ouvriers, les désordres 
et dilapidations dont nous n'avons pu donner qu'une 
faible idée, n'avait pas été mieux accueillie par lui que 
par les hommes qu'il employait. Un arrêté rendu au 
mois de septembre par la Commune pour mettre la dé- 
molition en entreprise, souleva parmi ceux-ci un mécon- 
tentement général, et la réduction du prix des jour- 
nées de 36 sous à 30 vers l'entrée de l'hiver, suivant 
l'usage ^ accrut encore la fermentation. Le district de 
Saint-Louis-la-Culture dut intervenir, et il fallut qua- 
drupler la garde pour contenir les mutins. Effrayés par 
ce soulèvement et par les lettres anonymes qu'ils rece- 
vaient de toutes parts, les administrateurs prirent 
d'abord le parti d'accepter la soumission que leur pro- 
posait Palloy; mais ils revinrent ensuite à leur décision 
première et, le 22 décembre, firent afficher l'adjudica- 
tion. Elle fut laissée pour 28,600 livres à des ouvriers 
de la Bastille, qui proposèrent ce chiffre en se présen- 
tant comme mandataires de leurs camarades. Seule- 
ment, lorsqu'on voulut vérifier leurs pouvoirs, il se 
trouva qu'on ne leur en avait donné aucun, et ils 
furent expulsés des ateliers. Les administrateurs dé- 
cérémonie qu'il décrit n'a eu lieu que dans les premiers jours du mois 
de mars; mais en se reportant au mémento dressé par Palloy dans son 
registre, où il a soin de noter chaque discours cl les noms de chaque 
orateur, on voit que c'est les 22 et 23 février. 

1 N'oublions pas d'ajouter qu'ils profitèrent, 'un peu plus tard, du 
bon accueil que leur fit la Commune quand ils allèrent prêter le ser- 
ment civique devant elle, pour demander et obtenir le retour aux an- 
ciens prix. 



26 LE PATRIOTE l'ALLOY. 

courages résolurenl alors (9 janvier 1790) de renoncer 
à leur projet et de continuer comme on avait com- 
mencé. On verra plus loin que les autres tentatives 
pour se soustraire à Texploilalion de Palloy et de ses 
ouvriers ne furent pas plus heureuses. 

Grâce au glorieux mandat dont il était investi, Palloy 
était devenu bien vite une sorte de puissance. Suivant 
l'engagement qu'il en avait pris, il s'était décerné le 
titre de patriote, qui demeurera inséparable de son 
nom. 11 est désormais le 2}at7'iote Palloy, comme Ro- 
bespierre sera le vertueux, Vintègre, V incorrujMble 
Maximilien, comme d'autres s'appelleront toujours le 
républicain, le sans-culotte, etc. Ainsi son nom même 
est déjà à lui seul un éloge. Palloy est le seul qui ait 
accolé d'une façon pour ainsi dire indissoluble le titre 
de patriote à son nom. Son grand ami Gorsas s'appe- 
lait souvent aussi le patriote Gorsas. Beaucoup de bro- 
chures d'actualité sont signées du patriote Moustache 
(L. Boussemart), qui jouissait alors d'un certain crédit 
populaire ; il y en a aussi de Charles Boussemart, qui 
se qwdiWfiQ patriote sans moustache. Tous ceux qui pré- 
tendaient avoir eu part au grand événement du 
14 juillet se nommaient les patriotes de 89. Bref, 
le mot était à la mode, mais il resta surtout la pro- 
priété de Palloy . qui ne signa plus jamais sans 
s'affubler de ce sobriquet civique. Il se fait graver 
un cachet patriotique, il fait peindre sur sa voi- 
ture un écusson patriotique représentant la prise de 
la Bastille, et portant cette devise qu'il n'avait certes 
point composée lui-même, car le pauvre homme ne 
savait même pas le français : Ex unitate libertas ; il 
illustre ses caries avec les insignes des trois ordres : 
la crosse, l'épée et la faux, autour de la couronne et 
du globe fleurdelisé, avec sa devise dans une bande- 



LE PATRIOTE PALLOY. 27 

rôle i. Son carnet de dépenses tricolore était décoré 
de la cocarde nationale. Les trois couleurs se retrou- 
vaient également dans les cartes qu'il avait fait établir 
pour les inspecteurs de la démolition, les entrepre- 
neurs et les employés : les premières étaient bleues, 
les deuxièmes blanches, les troisièmes rouges. 

En outre, les chefs des travaux, les ouvriers et les 
manœuvres avaient reçu des médailles et jetons dis- 
tincts, dont la première catégorie portait la même 
devise que son écusson, la suivante montrait la Bas- 
tille en démolition avec ces mots : Destruction du des- 
jootisme, et la dernière, une pique surmontée du 
bonnet de la liberté, avec une bêche et une pioche en 
sautoir, au-dessous de la devise : Vm^e libre ou mou- 
rir. 

Enfin, il fit composer pour eux un certificat très 
artistement encadré, portant, au sommet, les armes 
de la ville de Paris, et de chaque côté, des figures 
allégoriques et de petits génies travaillant, maniant 
l'équerre, le fil à plomb, le marteau ; en bas, des ca- 
nons, des drapeaux, des trophées, un cadavre percé de 
flèches et la tète coupée, avec une représentation mi- 
croscopique du siège de la Bastille, au centre. 

En même temps qu'il affirmait ainsi son patriotisme, 
Palloy donnait les premières preuves de cette imagi- 
nation qui devait enfanter tant d'œuvres civiques sous 
les formes les plus diverses, et il faisait son appren- 
tissage d'artiste national. Déjà son atelier se méta- 
morphosait peu à peu en officine universelle, d'où 
allaient s'échapper des milliers de produits en tous 
genres, destinés à célébrer et à rappeler le siège et la 

i Nous avons vu, à la bibliolhèque de la ville, une de ces cartes, sur 
laquelle esl écrit à la main : Palloy, palriolte, rue des Fossés-Saint- 
Bernard. 



28 LE PATRIOTE PALLOY. 

destruction de la forteresse. Parmi les innombrables 
images sorties de sa fabrique et signées de son nom, 
la bibliothèque de la ville possède une gravure gros- 
sière, évidemment faite au lendemain de Févénement, 
qui représente la Vue de la place de Grève le jour de 
la prise de la Bastille , avec les tètes de Foulon et de 
Bertier portées au bout de piques, au milieu d'une 
foule agitée. On y voit la fameuse lanterne, et le buste 
de Louis XVI, a témoin du triomphe de la liberté, » 
comme dit la légende, semble tout ébahi de ce spec- 
tacle. 



IV. 



Mais ce n'était là qu'un prélude. Palloy avait eu une 
idée neuve et originale à laquelle il doit toute sa re- 
nommée : c'était d'acquérir les matériaux provenant 
de la démolition, et d'entreprendre en grand, dans un 
vaste hangar construit sur l'une de ses propriétés 
(rue des Fossés-Saint-Bernard, 20), l'exploitation pa- 
triotique des débris de cette citadelle du despotisme, 
sanctifiée par les souffrances des martyrs de la liberté. 
Diriger la destruction de la Bastille, c'était déjà un 
grand titre de gloire et ce devait être aussi, du moins 
Palloy l'espérait, une source de fortune ; s'en faire 
adjuger les décombres, qu'il obtiendrait sans doute à 
vil prix 1, et les distribuer sous les formes les plus 
diverses comme autant de reliques, il y avait là une 
idée lumineuse qui formait le complément naturel de 
la première. L'imagination ardente de Palloy lui re- 
traça aussitôt tout le parti qu'il en pouvait tirer au 
profit de son influence et de sa popularité, sans parler 
de résultats plus solides. 

Dès le premier moment, cette question de l'emploi 
des matériaux de la Bastille s'était posée d'elle-même. 
On avait projeté de s'en servir pour la construction 
d'un pont sur l'emplacement du pont d'Austerlitz 

^ Au 4 octobre 1790, comme on le verra plus loin, la venle des ma- 
tériaux, tant à Palloy, le principal adjudicataire, qu'à divers autres, 
avait produit 41,243 livres. 



30 LE PATRIOTE PALLOY. 

acluel, mais celui-ci ne fui commencé qu'en 1803. 
L'idée fut appliquée, autant que le permettait l'état 
des travaux, au pont Louis XVI (aujourd'hui de la 
Concorde), qui était en cours de construction depuis 
1787, — afin, disait-on, que les patriotes foulassent 
aux pieds chaque jour les débris de l'exécrable forte- 
resse. On assure que la rue de Tracy en fut construite 
au moins en partie. Au mois de novembre 1789, on 
décida de bâtir sur la place Henri IV, c'est-à-dire sur le 
terre-plein du Pont-Neuf, avec les ouvriers et les maté- 
riaux de la Bastille, une plate-forme destinée à rece- 
voir une batterie de canons toujours chargés, qui 
devaient suppléer à Tinsuffisance des tocsins de Notre- 
Dame et de rilôtel de ville, en donnant les signaux 
d'alarme dans Paris i. Ces canons du Pont-Neuf reten- 
tirent souvent dans les journées révolutionnaires. 
Beaucoup d'autres projets furent agités dans les jour- 
naux, les brochures et les clubs. Des affiches apposées 
au Palais-Royal stimulaient l'imagination des citoyens. 
Des particuliers tinrent à honneur d'enchâsser un dé- 
bris de la Bastille dans leur maison, comme un talis- 
man patriotique; d'en employer quelques pierres pour 
en faire l'assise d'une muraille, la décoration d'une 
façade, le linteau d'une porte ou d'une fenêtre, le 
chambranle dune cheminée, la marche d'un escalier. 
Mais tout cela n'absorbait qu'une partie absolument 
insignifiante de l'immense prison. 

La Bastille recouvrait une superficie de deux tiers 
d'arpent; les tours avaient quatre-vingt-seize pieds de 
hauteur de la souche au sommet; les murs, six pieds 
et demi d'épaisseur. Qu'on se figure ce qu'exigeait de 



1 Ordre da 21 novembre; allocation de 960 fr. pour le paiement des 
ouvriers. {Papiers iniklils de Palloy ) 



LE PATRIOTE PALLOY. 31 

travaux et quelle masse de débris représentait la dé- 
molition d'un pareil bâtiment. Une seule des tours pou- 
vait fournir de quoi peupler tout le pays de souvenirs. 
Il y avait là non seulement des pierres, mais du fer, 
du bois, du marbre, des matériaux de toute sorte dont 
Palloy ne devait négliger aucun, et pendant tout le 
cours de la Révolution, nous allons le voir s'ingénier à 
écouler, sous mille transformations ingénieuses, ou 
même dans sa forme abrupte, cette encombrante mar- 
chandise. La France ne lui suffira pas, il en expédiera 
d'un bout à l'autre de l'Europe, dans les colonies et 
jusqu'en Amérique. 

Palloy imagina tout d'abord de fabriquer un grand 
nombre de petites Bastilles reproduisant très exacte- 
ment la forteresse démolie : l'enceinte, les deux ponts- 
levis, les huit tours, les quinze canons, les tas de bou- 
lets, les drapeaux, la cour des cuisines et la grande cour 
avec leurs principaux détails i, enfin les inscriptions 
explicatives. C'est sous cette forme que son idée devait 
obtenir le plus de succès et faire le plus de bruit. Lors- 
que le décret du 15 janvier 1790 eut divisé la France en 
quatre-vingt-trois départements, il résolut d'envoyer 
solennellement à chacun d'eux une de ses réductions 



^ Il n'est pas le seul qui ait eu une idée semblable, mais il esl le 
seul qui l'ait exéculée sur une large échelle et avec les matériaux 
mêmes de la forteresse. Dans la salle du Manège, où siégea la Conven- 
tion, il y avait un grand poêle, qui représentait également la Bastille. 
C'était l'œuvre d'un faïencier du faubourg Saint-Antoine, nommé Olli- 
vier, auquel Cam. Desmoulins a consacré une longue réclame dans ses 
Révolut. de France et de Brabant, t. VII, p. 192 et suiv. On peut le voir 
au musée de Sèvres. On lui fit une concurrence à bon marché. Dans le 
Journal de Versailles du 12 juillet 1790, un sieur Pommoy annonce la 
mise en vente, au prix de 48 livres, de petites Bastilles en plâtre. Celles 
de Palloy revenaient au double. On a son marché avec Hou et (15 juin 
1790), pour les Bastilles de 4 pieds 4 pouces sur 4 pieds, au prix de 
96 fr. chacune. 



32 LE IWTRIOTE PALLOY. 

de la Bastille, ainsi qu'aux districts et aux communes 
importantes. 

Dès le 6 février 1790, les volontaires de la Bastille 
étaient venus offrir à l'Assemblée la dernière pierre de 
la prison démolie, la dernière pierre des derniers fon- 
dements, dit le vieux Dusaulx, qui portait la parole en 
leur nom. 11 exagérait de beaucoup, suivant son usage : 
la dernière pierre des derniers fondements était si loin 
d'être enlevée que, le 24 mars suivant, la Commune se 
plaignait de la lenteur des travaux et que, plus d'un 
mois encore après, les ouvriers allaient faire, en pour- 
suivant leur tâche, une découverte qui fut l'un des 
épisodes les plus dramatiques de la démolition. Le 
vendredi saint, 9 avril 1790, ceux qui travaillaient au 
vieux bastion avaient déjà trouvé, au bas de l'escalier, 
un squelette qui semblait celui d'un homme tombé à la 
renverse. Dans les premiers jours de mai, sur les mar- 
ches du même escalier, au milieu des décombres, ils en 
découvrirent un autre, tourné en sens contraire, la tête 
plus élevée que le reste du corps; sous le flanc droit, à 
la chute des reins, il avait un boulet, qu'on prit pour 
un signe de reconnaissance. Cette découverte excita 
une émotion profonde : elle fut annoncée dans les jour- 
naux, et le comité du district de vSaint-Louis-la-Culture, 
averti, dressa un procès-verbal détaillé, qui fut signé 
non seulement de ses membres, mais de Palloy, de ses 
contrôleur et inspecteur, et des ouvriers qui avaient 
concouru à l'extraction des cadavres, sauf ceux qui ne 
savaient pas écrire K Le premier squelette avait été 
transporté dans un caveau, où une multitude de cu- 
rieux défilèrent pour le voir. Le rédacteur des Révolu- 



1 On peut le lire dans la Prise de la Bastille, par Lecocq, p. 94 et 
suiv. Le procès-veibal est du 8 mai. 



LE PATRIOTE P ALLO Y. 33 

lions de Paris s'y rencontra le jour de Pâques avec Mi- 
rabeau et plusieurs députés patriotes, dont le morne 
silence « fut interrompu par ces mots que M. de Mira- 
beau prononça avec son énergie ordinaire : « Pourquoi 
ces gueux de ministres ne mangeaient-ils pas les os ^ ? » 

Authentique ou non, cette parole du grand orateur 
donne le diapason d'une partie de l'opinion publique. 
Beaucoup étaient convaincus qu'on se trouvait en pré- 
sence de deux infortunées victimes jetées dans des 
culs de basse-fosse, enterrées toutes vives dans des ou- 
bliettes, et l'imagination populaire s'emporta à de 
telles hyperboles que Jallier de Savault, conseiller ad- 
ministrateur, et Cellérier, lieutenant de maire au dé- 
partement des travaux publics, crurent devoir jeter de 
l'eau sur le feu par une lettre qu'ils envoyèrent à plu- 
sieurs feuilles. 

« Le bastillon qui était en avant de l'ancienne porte 
de la Bastille du côté de la campagne, lit-on dans cette 
lettre -, renfermait, comme on sait, le jardin du gou- 
verneur, et il paraissait ne devoir être qu'un terre-plein 
soutenu par des murs de revêtement; mais, en le dé- 
molissant, on a trouvé une grande quantité d'ancien- 
nes constructions qne l'on ne s'était pas donné la 
peine de détruire en remplissant le bastillon; la plu- 
part sont intéressantes par leur plan et par leur anti- 
quité, plus reculée peut-être que celle de la Bastille 
même. 

» C'est dans le déblai des terres qui les obstruaient 
qu'il a été trouvé deux squelettes, découverte sur la- 
quelle on s'est permis tant de conjectures et d'exagé- 
rations. Ces squelettes n'ont absolument que les os, 



1 Révolulions de Paris, n° 40. 

- V. le Journal de Paris et la Chronique de Paris du 4 mai. 

LE PATRIOTE PALLOV. 3 



34 LE PATRIOTE PALLOY. 

dont plusieurs sont à demi-consommés (sic). Aucun 
vestige de nerfs, muscles ou tendons n'existe plus. 
Tout témoigne qu'ils étaient là depuis un très grand 
nombre d'années. MM. Vicq-d'Azyr, de Fourcroy et 
Sabatier, membres de l'Académie des sciences, qui les 
ont examinés, en portent le même jugement, et tout 
concourt à le faire croire. 

» Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils n'étaient point 
dans les cachots, qu'ils n'étaient point enchaînés et 
qu'on n'a même trouvé aucun indice de chaînes ou fers 
quelconques. L'un, qu'on a exposé aux yeux du public 
et qui a été trouvé renversé la tête en bas, sur les mar- 
ches d'un escalier profond, entièrement comblé de terres, 
paraît être les restes d'un ouvrier tombé par accident 
dans cet escalier obscur, où il n'aura point été aperçu 
par ceux qui travaillaient à ce comblement. L'autre, 
enterré avec soin dans une espèce de fosse creusée 
dans les reins de la voûte et recouverte d'une dalle, y 
avait sans doute été déposé longtemps avant qu'on eût 
l'idée de remplir ce bastion.... » 

Suivant d'autres, les cadavres qu'on trouva dans les 
fondements du bastion étaient ceux des prisonniers 
protestants ou suicidés qui ne pouvaient être enterrés 
en terre sainte, ce qui ne concorde guère avec les expli- 
cations techniques données encore dans la suite de leur 
lettre par Jallier de Savault et Cellérier, juges compé- 
tents de la question. Quoi qu'il en soit, leur lettre ne 
paraît pas avoir produit grand résultat. L'opinion était 
faite, et Palloy surtout ne se fût pour rien au monde 
laissé arracher ses victimes. Le comité du district ar- 
rêta d'envoyer des copies de son procès-verbal non 
seulement aux districts, mais au président de l'Assem- 
blée et au maire, pour être déposées dans les Archives 
de l'Hôtel de ville; en même temps il invitait la muni- 



LE PATRIOTE PALLOY. 35 

cipalité à faire enlever les cadavres pour les placer en 
un lieu plus décent. Le président Fauchet fit une belle 
réponse, dans la séance du 14 mai, à la députation du 
district : 

« La découverte de plusieurs cadavres dans les dé- 
molitions de la Bastille est la plus épouvantable dé 
monstration de la tyrannie qui s'y exerçoit. On ne se 
contentoit pas d'y enchaîner la liberté, d'y tourmen- 
ter l'existence, pour rendre la vie affreuse, on y étouf- 
foit, on y assommoit, on y incrustoit les victimes. 
L'homme le plus éloquent de la nation, à la vue de ces 
restes lamentables que les tyrans ne croyoient pas de- 
voir être jamais étalés au grand jour de la liberté, a 
proféré ces paroles terribles, dignes d'être transmises 
à tous les peuples et à tous les siècles : « Les ministres 
ont manqué de prévoyance; ils ont oublié de manger 
les os. » 

» Ilfalloit encore. Messieurs, cet effroyable trophée 
de notre victoire sur le despotisme, pour ranimer l'in- 
dignation publique contre les projets des partisans 
de l'ancien régime, pour faire pâlir les aristocrates 
eux-mêmes et montrer à tous le prix de la révolu- 
tion. » 

Puis l'Assemblée invita la députation à assister à la 
séance et vota l'insertion dans le procès-verbal et l'im- 
pression distincte des pièces dont elle avait entendu la 
lecture i. Mais ce fut tout, et ne recevant pas d'autre 
réponse, le district s'adressa au comité de police, 
qui accorda aussitôt toutes les autorisations néces- 
saires. 

Palloy exploita ces squelettes, comme il exploitait la 



1 Procès-verbaux de la Commune, t. VII, p. l'2, séance du 14 mai. 
V. Revue rétrosp., 2® série, t. II, 295. 



36 LE PATRIOTE PALLOY. 

Bastille, avec un art accompli. Les procès-verbaux et 
les pièces authentiques ne parlent que de deux, mais 
ils laissaient croire qu'il y en avait bien davantage, et 
que les ossements détachés du second se rapportaient 
à plusieurs corps K Moyennant une légère rétribution, 
les curieux étaient admis dans le caveau où on les avait 
exposés non sans une véritable mise en scène. A la 
somme produite par les entrées, on ajouta le résultat 
d'une quête, en annonçant que le total servirait à déli- 
vrer des prisonniers pour mois de nourrice non payés. 
Lorsqu'il eut l'autorisation du comité de police, Palloy 
s'adressa au curé de l'église Saint-Paul, paroisse de la 
Bastille. L'abbé Bossu, curé de Saint-Paul, était popu- 
laire parmi les patriotes. Plusieurs relations mention- 
nent sa belle conduite pendant l'attaque de la forte- 
resse, où il s'exposa au feu de la place, en faisant signe 
au gouverneur de se rendre, et son presbytère fut un 
des lieux de réunion choisis par les vainqueurs de la 
Bastille 2. H se prêta avec empressement à ce qu'on lui 
demandait. 

Le l*^'' juin, à six heures du soir, le curé sortit de 
son église à la tête d'un nombreux clergé et au son de 
toutes les cloches, pour aller chercher à la Bastille 
les corps qu'on avait réunis dans un cercueil commun. 
Là, il fut harangué par M. llegnault, commissaire dé- 
légué du comité de Saint-Louis-la-Culture : 

« .... Nous vous présentons les ossements de ces 
malheureuses victimes du despotisme et de la bar- 
barie ministérielle ; faites-les jouir, dans le sein de 



1 Toute celle affaire a été fort embrouillée et grossie, et quand on 
écarte les hyperboles vagues pour ne tenir compte que des rcnîeigne- 
mcnts nets et positifs, on ne trouve que les deux squelettes dont nous 
avons parlé. 

2 V. Nos hommes du \ijuiUel, in-18, p. 149. 



LE PATRIOTE PALLOV. 37 

l'Eglise, des honneurs de la sépulture.... EL vous tous, 
citoyens qui nous environnez ; vous surtout dont les 
bras, en démolissant ces antres infernaux, ont trouvé 
dans ces affreux cachots ces restes précieux, êtes-vous 
assez convaincus jusqu'à quel excès a pu être portée 
l'autorité de ces âmes féroces?.... Grâce au ciel, grâce 
à la bravoure française, à notre roi, également bon et 
citoyen, nous avons recouvré cette liberté.... Hélas ! 
les malheureux inconnus dont vous voyez les tristes 
restes n'en ont pu jouir ; la barbarie de leurs tyrans 
les a immolés comme de vils animaux. N'en doutons 
pas, amis, ces êtres malheureux ont senti la dignité 
de l'homme ; ils auront épouvanté leurs tyrans, et ces 
monstres n'osant les regarder en face, ils les ont 
plongés dans ces cachots. Que dis-je?ces lâches ont 
redouté jusqu'aux noms de leurs victimes.... Ministres 
des autels d'un Dieu de paix, redoublez de zèle et de 
ferveur ; invoquez sa miséricorde pour le repos de 
leurs âmes. » 

A cette déclamation furibonde, le curé de Saint- 
Paul répondit par quelques paroles patriotiques et 
pieuses, que l'assistance salua du cri de : Vive la 
nation/ La marche funèbre s'ouvrit par les tambours, 
derrière lesquels venaient le clergé, puis le cercueil 
porté par douze travailleurs , et escorté par douze 
autres avec leurs marteaux ou leurs pioches, que com- 
mandaient Palloy et le sous-chef d'atelier Bouvinon. 
Les ouvriers, au nombre de plus de huit cents, figu- 
raient en masse dans le cortège, divisés par groupes, 
avec leurs chefs et sous-chefs d'atelier à leur tète. On 
arriva à l'église par la rue Saint-Antoine et la rue 
Saint-Paul, bordées de gardes nationaux en grande 
tenue, et après un service solennel, le cercueil fut des- 
cendu dans une fosse du cimetière Saint-Paul, au fond 



38 LE PATRIOTE PALLOY. 

de laquelle on plaça un boulet du même calibre que 
celui sur lequel reposait l'un des cadavres et qu'on 
avait porté à la Fayette '. 

Sur la tombe, Palloy fit élever à ces victimes « égor- 
gées parle despotisme ministériel,.... avec les pierres 
des prisons où elles gémissoient, » un monument 
funèbre qui reçut l'inscription suivante : 

Qui nos incarcerabat viventes 

Nos adliuc incarcérât mortuos lapis, 

avec cette paraphrase : 

« Sous les pierres mêmes des cachots où elles gé- 
missoient vivantes, reposent en paix quatre victimes 
du despotisme. Leurs os, découverts et recueillis par 
leurs frères libres, ne se lèveront plus qu'au jour de la 
justice pour confondre leurs tyrans. » 

Petrus Franciscus palloy, amicus patrle, fecit anno 
libertatis secundo, reparat.^ salutis 1790. 

Après quoi, il fit graver une estampe du monument, 
et en homme qui ne néglige aucune précaution lors- 
qu'il s'agit de sa gloire, il écrivit au curé de Saint-Paul, 
lui demandant de certifier par lettre que le monument 
dont il lui adressait l'estampe était bien exécuté au 
cimetière Saint-Paul. « Je ferai imprimer votre réponse, 
ajoutait-il, pour être adressée aux départements, afin 
de ne point mettre de doute aux objets que j'adresse 
à chaque Directoire. » 11 finissait par des éloges adres- 
sés au patriotisme de l'abbé, dont il avait remarqué la 
fermeté et le « courage vertueux dans l'attaque de la 



^ Becueil de pièces intéressantes. Délibérations et différentes pièces rela~ 
tives aux cadavres trouvés dans la Baslille, 1790, in-4» (par Palloy). 



LE PATRIOTE PALLOY. 39 

Bastille. ))Le curé, flatté de ces éloges, envoya le certi- 
ficat demandé, en rendant louange pour louange à 
« M. Palloy, architecte, connu par son zèle, son talent 
et son désintéressement K » 



ï Id. et Courrier de Gorsas, du 28 scplembi'c. Le certificat délivré 
par le curé de Saint-Paul parle de cadavres trouvés non seulement les 4, 
7 et 8 mai, comme nous l'avons dit, mais encore le 12 juin. D'un autre 
côté, le registre de Palloy note cette cérémonie de l'inhumation sous la 
date du 8 juin. Mais nous avons observé plus d'une fois que ces dates 
sont approximatives et qu'il arrive à l'employé de grouper ious la ru- 
brique inscrite des faits qui se rapportent à plusieurs jours différents. 
Nous avons suivi l'imprimé de Palloy, auquel nous renvoyons. Y au- 
rait-il eu plusieurs cérémonies funèbres? 



LE PATRIOTE PALLOY. .3 



V. 



La fête de la Fédération avait été décidée le 7 juin, 
à la suite d'un grand nombre de fédérations provin- 
ciales qui en étaient comme le prélude et la prépara- 
tion. Aussitôt que le décret fut connu, Palloy se liàta 
d'envoyer dans chaque ville des cartes qui devaient 
être remises aux délégués, pour venir visiter, dans 
ses ateliers de la rue des Fossés-Saint-Bernard, les 
petites Bastilles qu'il faisait exécuter pour les dépar- 
tements 1. Ses ouvriers ne manquèrent pas d'aller 
prendre part aux travaux du Champ de Mars. Pendant 
trois jours, on les vit arriver en masse, après quatre 
heures du soir, emmenant avec eux dans des char- 
rettes leurs instruments de démolition 2. 

Le matin du 14 juillet, c'est sur la place de la Bas- 
tille que s'assembla l'immense cortège qui allait s'a- 
cheminer vers le théâtre de la fête. 

Se regardant comme l'un des vainqueurs de la Bas- 
tille en même temps que son démolisseur, Palloy avait 
un double titre à l'admiration des fédérés et un double 
moyen d'attirer l'attention sur sa personne. Il fit trans- 
porter solennellement, en dépit de toutes les opposi- 

1 Nous avons trouvé clans ses papiers une lettre où il se plaint au 
maire de Mont-de-Marsan, qui lui répond par d'humbles excuses, de 
n'avoir pas vu les envoyés de cette ville. 

2 Mercier, Nouveau Paris, cli. xiv. 



LE PATRIOTE l'ALLOY. 41 

lions, un de ses modèles en pierre au Cliainp de 
Mars, pour figurer sur l'aulel de la pairie. Après la 
cérémonie, on le promena en Iriomphe de municipalilé 
en municipalilé, de seclion en seclion. Comme, à 
chaque s talion, les porteurs s'abreuvaient largement, 
leur démarche ne larda pas à devenir peu assurée, et 
la Bastille de la Fédération, qu'ils cognaient à tous les 
murs et à toutes les portes, figura, couverte de ces 
peu glorieuses cicatrices, dans la collection du colonel 
Maurin K 

11 logeait chez lui les fédérés de Machecoul. Pendant 
tout le séjour de ses frères à Paris, il se multiplia. 
Ceux-ci défilaient dans ses ateliers, et il ne négligeait 
rien pour donner à leurs visites le plus d'éclat pos- 
sible. On le voyait partout : rue des Fossés-Saint-Ber- 
nard, pour recevoir les curieux et leur montrer sa 
fabrique d'objets patriotiques; sur la place de la Bas- 
tille, pour trôner au milieu des ruines comme en son 
domaine; dans les fêtes et les banquets, où il faisait 
montre du patriotisme le plus ardent et pérorait avec 
animation. 11 organisait des réceptions théâtrales, des 
repas civiques, des exhibitions et des distributions 
solennelles. Ne pouvant envoyer encore les modèles 
en pierre, il voulut du moins célébrer cette grande 
date en offrant à chacun des 83 départements un plan 
colorié de la prison d'Etat ~. 

Palloy se distingua surtout par la conception de la 
fête du pacte fédératif, en l'honneur des délégués de 



' Intermédiaire, 1878, p. 499. 

2 II exisle à la Bibliotliôque de la ville un de ces plans, avec une lé- 
gende explicative el une annolalion manuscrite de Palloy. Sur un autre 
exemplaiio, assez finement gravé en couleur, on lit dans la partie supé- 
rieure, à droite : « Donné le 14 juillet 1790, par Palloy, patrlole'i » 
à gauche, écrit à la main dans un ovale : o M. P. M. Bonlems, noiable. » 



42 LE PATRIOTE PALLOY. 

la France, qui eut lieu sur l'emplacement de la Bas- 
tille, du 18 au 21 juillet K 

La plus jjelle journée fut celle du dimanche 18. Après 
la grande revue de la garde nationale parisienne et 
l'ascension manquée qui avait attiré le peuple et les 
fédérés au Champ de Mars, la Bastille, vers le soir, se 
partagea la foule avec la Nou\ elle-llalle et les Champs- 
Elysées. On répéta la fête le lendemain et le surlende- 
main, l'exiguïté relative de l'enceinte n'ayant pas 
permis à un nombre suffisant de citoyens de jouir du 
coup d'œil. « L'illumination offrait le plan régulier de 
cette forteresse. Quatre-vingt-trois poteaux, ou plutôt 
des arbres que l'on avait transplantés, et qui portaient, 
au lieu de feuilles, des feux de toutes les couleurs, 
formaient une voûte étoilée. Us représentaient les 
quatre-vingt-trois départements. Les huit bastions de 
ce monument du despotisme étaient tous éclairés par 
des guirlandes et des chaînes de lampions. Au milieu 
était suspendu un lustre qui représentait toutes les 
couleurs ou prismes de l'arc-en-ciel.... Un orchestre à 
quatre faces était éclairé par une voûte de lumières, 
dont la réaction répandait sur tous les visages une 
teinte de gaieté et d'ivresse.... A l'endroit même où 
l'on avait trouvé dans d'affreux cachots les squelettes 
des victimes que la tyrannie avait égorgées, on avait 
pratiqué une caverne. Les lampions qui en éclairaient 
l'entrée et que l'on avait trouvé moyen de rendre plus 
sombres à mesure qu'ils s'enfonçaient, en rendaient 
l'approche horrible. Sur le chapiteau de cet antre, on 
voyait un homme et une femme appuyés sur un globe ; 
de lourdes chaînes affaissaient leurs membres déchar- 



1 On voit par sou registre de comptes (p. 295), qu'elle coula 
29,727 fr. i;o. 



LE PATRIOTE l'ALLOY. 43 

nés. On soupirait malgré soi à cette vue ; mais bientôt 
le son du galoubet et du tambourin faisait diversion à 
la douleur ^ . » 

« La Bastille, écrit encore Gorsas dans les numéros 
suivants, offre chaque jour des scènes plus brillantes 
et plus variées. Hier, on lisait sur la porte de cet an- 
cien monument du despotisme : Ici l'on danse!.... De- 
puis le 14, les fêtes publiques se succèdent sans inter- 
ruption. Le nuit de mardi à hier mercredi (du 20 au 21) 
a surtout été remarquable par l'affluence des specta- 
leurs et par des scènes variées et les plus intéressantes. 
On y a vu paraître une partie des cinq cents jeunes 
filles qui, le matin, parées de fleurs et de rubans aux 
couleurs de la Nation, étaient allées offrir à sainte 
Geneviève, patronne de Paris, un tableau représentant 
la confédération et sur lequel était écrit le serment 
civique. » 

Les élèves de l'Académie de peinture portèrent en- 
suite triomphalement autour de l'enceinte le buste de 
Jean-Jacques, couronné et revêtu d'une écharpe de 
feuilles de chêne. Un groupe de gardes nationaux mar- 
chait respectueusement à ses côtés, « le glaive à la 
main. » La foule chantait en chœur un hymne d'un 
rythme très lent, « dont chaque vers était marqué par 
un repos qui forçait au silence, » quoique toutes ces 
pauses semblassent peu d'accord avec les paroles : 

Que tout s'anime 
Au saint nom de Rousseau ! 

Ce nom sublime 
Sera toujours nouveau. 

D'un autre côté des ruines se célébrait le convoi fu- 
nèbre de l'aristocratie, dont l'idée avait été donnée par 

i GoRSAs, Courrier du 21 juillet. 



44 LE PATRIOTE l 'ALLO Y. 

une feuille répandue le matin à profusion dans les car- 
refours : « On avoit habillé une bûche, d'une forme bi- 
zarre, en abbé : rabat, calotte, manteau court, rien n'y 
manquoit. Une longue file de deuil suivoit ce noir cor- 
tège, et de temps à autre des mains s'élevoient au 
ciel, des voix rauques et glapissantes répétoient en 
sanglotant : Mori!.... Mori!.... puis on entonnoit le 
De prof un dis i. » 

Nous n'avons pas besoin de dire quel abbé désignait 
clairement ce calembour latin. 

Palloy avait été l'àme de ces fêtes. Trouva-t-il lui- 
même, comme il semble le dire dans une brochure 
postérieure -, l'inscription : Ici l'on danse, qui frappa 
si vivement, par son heureuse antithèse, l'imagination 
des contemporains? Peut-être. Mais c'était bien à lui, 
sans doute, qu'on devait ce sombre éclairage des restes 
de cachots, où Loustalot, dans \q^ Révolutions de Paris, 
voit un trait de génie analogue à celui de ce peintre 
(le Poussin), « qui plaça le tombeau d'un berger dans 
le fond d'un tableau représentant des danses de villa- 
geois 3. » 

Après la Fédération, Palloy avait adressé des lettres 
au maire de Paris, au commandant général de la 
garde nationale, aux membres de l'Assemblée natio- 
nale, aux représentants de la Commune, au corps mili- 
taire {sic), aux différents corps constitués, au club des 
Jacobins, aux capitaines de compagnies, enfin aux pa- 
triotes signalés et à tous les braves citoyens, pour les 

' Courrier de Gorsas, t. XIV, p. 2n, 281, 289-295. Anecdotes du 
règne de Louis XVI, 1791, t. IV, 74-75. On peul lire aussi le comple 
rendu assez maussade du journal de Prudhomme, t. V, p. 57-59. 

-' Un Français à sa pairie, 1806, p. 29. 

^ Il existe plusieurs gravures (l'une par Pinot; une autre anonyme, à 
la manièie noire) de la salle de danse construite sur les ruines do la 
Bastille le 20 juillet 1790. 



I.E PATRIOTE PALLOY. 45 

inviter à venir voir ses petites Bastilles. Chacun des 
trois architectes : de Jallier, la Poize et Montizon, en 
avait reçu une à titre d'hommage. Le 2 septembre, 
avant d'expédier ses envois dans les départements, il 
vint offrir à la Constituante le premier de ces mo- 
dèles 1, en prononçant un beau discours, qui nous a 
été conservé dans son entier : 

« Lorsque le pouvoir arbitraire accabloitle citoyen de 
toute sa force et que l'homme fait pour la liberté étoit 
tout à coup précipité dans les cachots d'une bastille, 
nos tyrans n'imaginoient guère que, si près d'expier 
ses forfaits, cette Bastille, frappée par la fureur d'un 
peuple réduit au désespoir, alloit se cacher sous ses 
ruines, monument de vengeance et de barbarie que le 
voyageur cherche et ne retrouve plus. Moi-même j'y suis 
entré un des premiers; mes ouvriers y combatloient 
avec moi, et quand nos citoyens en eurent retiré les 
victimes qu'elle recéloit, les armes meurtrières qu'elle 
devoit tourner contre nous ; quand, vuide d'esclaves de 
satellites, elle n'étoit plus qu'un monument honorable 
au courage des citoyens, je craignis qu'en le laissant 
trop longtemps debout, il ranimât l'espoir des despotes, 
et n'écoutant que l'amour de la patrie, j'allai, sans or- 
dre quelconque, abattre ces tours. Moi-même je les 
frappai le premier; j'armai la main des ouvriers; l'ho- 
norable Assemblée et le roi lui-même ont approuvé mon 
zèle, puisque des architectes ont été nommés pour sur- 
veiller cette démolition. Mais ce qui fera mon souvenir 



• Il a décerné ce litre lanlôt à celai qu'il offrit à l'Assemblée, tantôt 
à celui qu'il offrit à l'Hôtel de ville. Le Mémoire des ouvrages de serru- 
rerie pour un modèle de la Baslille, déposé à la salle de VHôlel de ville, 
par Dcumier, serrurier de la ville, se montant à 737 fr. 18 s., porte à 
la fin un reçu de bOO livres, daté du 9 octobre 1790, pour solde du 
compte relatif au premier modèle de la Baslille. (Bibl., mss. Bastille, I.) 



46 LE PATRIOTE PALLOY, 

le plus cher quand les années viendront m'atteindre, 
c'est d'avoir le premier porté le fer destructeur dans 
les flancs de cette horrible forteresse. 

» Mais ce n'est pas assez de cacher sous le sol les 
monuments de la tyrannie ; il faut, s'il est possible, en 
perpétuer la honte. C'est aux arts à la transmettre à la 
dernière postérité : ils ont trop longtemps servi à flat- 
ter la tyrannie chez un peuple libre, ils en éterniseront 
la haine. C'est ce que j'ai entrepris. 

» Des pierres mêmes qui formoient les voûtes lugu- 
bres des cachots, j'ai tenté de reconstruire l'image de 
ce tombeau des vivants. Je me propose d'en envoyer 
aux quatre-vingt-trois départements i et aux sections 
de la capitale. Déjà plusieurs municipalités m'hono- 
rent des vestiges qui leur en sont parvenues (sic). L'An- 
gleterre elle-même y attache un prix naturel à des 
âmes fortes et libres. On diroit que la chute de la Bas- 
tille est consacrée parles vœux des peuples comme un 
événement qui les concerne tous également. Ce sont 
autant d'hommages à la liberté, en attendant que 
le François lui élève une statue digne de lui. Que ne 
puis-je un jour moi-même y contribuer! 

» Une observation peut-être digne de votre atten- 
tion, Messieurs, est devoir le portrait du meilleur des 
rois gravé sur ces mêmes pierres où se sont meurtries, 
dans l'horreur des cachots, tant de victimes infortunées. 

» La bienfaisance et l'amour de mes semblables 
m'ont engagé à cette entreprise, autant que le zèle de 
la liberté. Une multitude d'artistes, de pères de fa- 



1 Toutes celles qu'il envoya élaient en pierre. Il en subsiste encore un 
certain nombre. Beaucoup ont disparu. Les Bastilles en plâtre, qui sont 
au musée îles antiquités de Rouen, aux Archives d'Auch, etc., doivent 
être des moulages faits après coup {Inlerméd., XI, 348), ou bien les 
Bastilles à bon marché du sieur Pommay. (V. plus haut, p. 31, note.) 



LE PATRIOTE PALLOY. 47 

mille sans occupations, a trouvé et trouve encore dans 
ces nouveaux travaux ce qui peut servir à alimenter 
leur patriotisme par le spectacle continuel de cette 
Bastille, si longtemps l'effroi de l'innocence et l'appui 
du pouvoir arbitraire. 

» A cette récompense, qui ne peut échapper à 
l'homme qui a eu le bonheur d'être utile, daignez, Mes- 
sieurs, y en ajouter une autre qui me sera toujours 
chère : l'espérance que l'offre de mes travaux ne vous 
aura point déplu. Où pouvois-je mieux placer les débris 
de la servitude françoise que dans l'auguste Sénat où 
la liberté prit naissance, au milieu des lois que vous 
préparez à la nation et aux siècles à venir ^ ? » 

Après Palloy, son employé Titon-Bergeras, grena- 
dier de la garde nationale, doué d'une taille imposanle 
et d'une voix de stentor, ajouta quelques paroles em- 
phatiques : « Ce monument doit rappeler à tous les 
François patriotes que nous sommes libres et que, 

i Ce discours figure dans lo musée des Archives. La signature seule 
esl autograplie. Quant à la Caslille qu'il présentait en termes si pom- 
peux, on peut la voir également dans une salle des mêmes Archives. 
P^lle est décorée d'inscriptions sur les tours et de vers par le citoyen 
P. J. P. s. : 

EXÉCRABLE PRISON, TRISTES MURS, TOURS SINISTRES.... 

Une autre inscription, qu'il ne faut pas prendre à la lettre, s'exprime 
ainsi : Offert le M juillet, jour du pacte fédératif, à l'Assemblée natio- 
nale. Le 14 juillet, ce fut un plan de la Bastille que Palloy. présenta à 
l'Assemblée (il figure également dans le musée des Archives, n" 1187), 
en attendant que le modèle en pierre fût prêt; celui-ci fut peut-être 
offert ce jour-là, mais il no fut porté que le 2 septembre. Vingt-sept 
clefs provenant de la forteresse sont suspendues au-dessous. Il y manque 
la plus grande, qui fut envoyée par la Fayette à Washington, et quel- 
ques autres encore, qui se sont retrouvées un peu partout depuis la 
Révolution. (V. Nos Jtommes du ]i Juillet, 159, note) Les clefs avaient 
été promenées à travers les rues, au son du tambour, par des troupes 
de soldats et de bourgeois, et recueillies, au cours d'une de ces prome- 
nades, par le district de Saint-Etienne du Mont, 



48 LE PATRIOTE PALLOY. 

sans la liberté, 11 n'est point de bonheur. Nos lois ne 
seront plus désormais le fruit du despotisme; l'homme 
sage vivra tranquille dans ses foyers; l'interprète des 
lois et le chef des armées n'auront plus à redouter ces 
ministres absolus qui disposoient à leur gré du sort 
des citoyens, quand ils avoient la faiblesse de se cour- 
ber sous leur joug, ou de ramper comme de vils escla- 
ves auprès de ces malheureux, esclaves eux-mêmes de 
quiconque savoit les flatter.... » 

Le président répondit : « Le don que vous présentez 
à l'Assemblée nationale est celui d'un artiste citoyen. 
L'Assemblée apprécie votre offrande, ainsi qu'une idée 
ingénieuse et sensible qui la recommande, et vous in- 
vite à sa séance K » 

Pour transporter ces petites Bastilles dans les dépar- 
tements et présider à leur remise entre les mains des 
autorités, Palloy organisa une troupe de commis voya- 
geurs, qu'il décora du titre ronflant d'Apôtres de la ii- 
beî'té. Jeunes, de belle prestance et capables de débi- 
ter avec des attitudes, des gestes et des inflexions 
d'orateurs de clubs un discours appris par cœur, ces apô- 
tres furent spécialement choisis parmi les plus chauds 
patriotes de la garde nationale et les héros du 14 juil- 
let. Divers documents nous ont conservé les noms, 
généralement fort inconnus, comme il est naturel, de 
beaucoup d'entre eux. Je ne vois guère à noter que 
ceux de Ferrandine, qui fut le fabricateur des mé- 
dailles de Palloy; Quesnel et Jurie, deux de ses princi- 
paux employés dans la démolition de la Bastille ; de 
Laune, Joly, hommes de loi ; Pannetier, l'un des vain- 

1 Procès-verbaux, t. XXIX, à la dale. Courrier de Gorsas, XVI, 85. 
Moniteur du 4 sepl. Le Moniteur ne parle que du discours de Titon-Ber- 
geras, dont l'Assemblée ordonna l'impression, et si l'on s'en rapporlait 
à lui seul, il faudrait croire que Palloy so serait borné à déposer le sien. 



LE PATRIOTE PALLOY. 49 

queurs de la Bastille officiellement reconnu; Chéry, qui 
fut depuis avocat en cassation. Fourcadeest sans doute 
celui qui s'associa à Gonchon, l'orateur du faubourg 
Saint-Antoine, pour lui faire les harangues pompeuses 
et sonores que celui-ci vint si longtemps déclamer 
à la barre de l'Assemblée, au nom des hommes du 
14 juillet, et Mathieu, le futur conventionnel, représen- 
tant de l'Oise, qui fut secrétaire de Palloy. Sur une liste 
dressée parles soins du patriote i, nous trouvons en- 
core quelques noms connus, tels que ceux d'Albitta, 
Thouin, Fauchet, Thuriot, Dusaulx, sans pouvoir dire 
si ces noms se rapportent aux personnages qui les ont 
rendus célèbres sous la Révolution, — ce qui serait 
tout au moins bien invraisemblable pour plusieurs 
d'entre eux, — ou si Palloy n'en a point paré plus ou 
moins gratuitement sa liste en transformant la nature 
de leurs services et de ses relations avec eux. J'allais 
oublier Rocher, — le sapeur Rocher, — comme on l'ap- 
pelait, qui préluda, parmi les apôtres de la liberté, à 
son futur rôle de terroriste en sous-ordre, favori de la 
populace et ami de Marat. 

Les apôtres de la liberté étaient organisés en corps : 
ils avaient un président, un secrétaire, un greffier; ils 
portaient une médaille. Palloy n'eut pas de peine à les 
convaincre qu'il les investissait d'une mission glorieuse 
et sacrée. 11 rédigea pour eux des instructions qu'on 
possède, et parmi lesquelles on remarque ce Irait ca- 
ractéristique, qui suffirait à prouver, si on ne le savait 
assez d'autre part, quel amalgame l'entrepreneur de la 



1 V. dans le tome I de Bastille (Mss. Nouv. acquisU. franc., 3241) 
ce tableau des apôtres de la liberté, dressé le 14 juillet 1792, et qui 
comprend 60 noms. Déjà plusieurs noms de l'origine ont disparu, spé- 
cialement celui de Titon-Bergeras. Le nombre réel des apôlres s'éleva 
au cbifTre total des déparleraenls. 

LE PATRIOTE PALLOY. 4 



50 LE I»ATRIOTE PALLOY. 

démolition de la Bastille faisait de ses propres affaires 
avec la sainte cause de la liberté : « Ne rien échapper 
de ce qui peut être utile à la chose publique et aux in- 
térêts de M. Palloy. » Les instructions suivantes ne 
sont guère moins pratiques : « Demander une recom- 
mandation de département en département, ne pas 
trop entrer en matière de conversation, éviter toutes 
discussions, écouter avec attention, et suivre leurs 
raisonnements patriotiques '. 

Avec la petite Bastille, qui était la pièce principale, 
les apôtres emportaient, pour les offrir également aux 
directoires des départements, divers autres objets de 
même nature : une dalle provenant d'un cachot, un 
plan et une description de la forteresse, un boulet et 
une cuirasse trouvés dans les décombres, la Vie de La- 
tude, V Œuvre des Sept Jours de Dusaulx; enfin, pour 
abréger, un tableau représentant la tombe sous la- 
quelle reposaient les cadavres trouvés dans la démoli- 
tion, et un autre oi^i l'on voyait Palloy accrochant le 
portrait de Bailly au piédestal du buste de Louis XVI 
que l'on couronne, tandis qu'au second plan, la Fayette 
est élevé sur le pavois et que, dans le fond, des ou- 
vriers démolissent la Bastille. 

Les objets envoyés par Palloy remplissaient en tout 
deux cent quarante-six caisses (trois par chaque dépar- 
tement en dehors de la Seine), et il eut de grandes 
difficultés avec la douane à l'occasion de ces envois. 
Précédés d'une circulaire qui, après avoir tracé un 
précis rapide de la prise et de la démolition de la Bas- 
tille, annonçait leur arrivée et les recommandait au 
bon accueil des administrateurs, les apôtres partirent 
en octobre 1790, isolément ou par groupes, suivant leur 

1 Calai, des doc. auiogr.., p. 9, n" M. 



LE PATRIOTE P ALLO Y. 81 

destination. Leur départ fut annoncé par une note aux 
journaux, lis emportaient une carte géographique dont 
Palloy leur avait fait cadeau pour les guider dans leur 
voyage, et ils étaient accompagnés d'ouvriers maçons 
pour la pose des bastilles et le raccordement des 
pièces. 

A leur arrivée dans chaque ville, les apôtres, après 
s'être fait reconnaître des municipaUtés, opéraient 
solennellement leur dépôt, en débitant le discours 
ampoulé qu'ils avaient appris ^. Us tâchaient d'or- 
ganiser une fête civique pour grossir leur propre im- 
portance, en même temps que celle du patron. Le 
Courrier du patriote Gorsas, qui était en quelque 
sorte le Mo7iiteur officiel du patriote Palloy et accueil- 
lait ses communications avec une inépuisable com- 
plaisance , rend compte d'un grand nombre de ces 
cérémonies. Non seulement la plupart des adminis- 
trations se prêtaient avec un enthousiasme plus ou 
moins sincère à ces manifestations et y répondaient 
par l'expression de leur sensibilité, sur le ton théâtral 
qui était déjà l'accent naturel de la Révolution com- 
mençante, mais encore elles envoyaient des comptes 
rendus aux journaux , et plusieurs même rédigèrent 
des adresses à l'Assemblée -, qui allaient quelque- 
fois, dans un entraînement de gratitude où l'on est 
tenté de reconnaître une adroite suggestion du pra- 
tique Palloy, jusqu'à réclamer la bienveillance des 
représentants en sa faveur. Plusieurs firent imprimer 
en brochure les procès-verbaux de la réception et de 
la cérémonie. 

Quelques-unes, au contraire, firent preuve de peu 

1 On peut \q voir dans le dossier de Palloy (Bibl de la ville). 

2 Par exemple, celles de l'Aisne et de la Haute-Saône, (Séances des 18 
et 27 novembre 1790.'/ 



ÔZ LE PATRIOTE PALLOY. 

d'empressement ou même se montrèrent récalcitrantes, 
en alléguant leur pauvreté. Palloy prétendait sans 
doute faire ses envois gratuitement et sans autre ins- 
piration que celle du plus pur patriotisme. 11 se fût in- 
digné si l'on eût osé soupçonner son désintéressement i. 
11 lui suffisait de rentrer dans ses débours; mais les 
frais d'acquisition des matériaux , de main-d'œuvre, 
de transports et autres, calculés surtout par un indus- 
triel aussi avisé, montaient à une somme que toutes 
les administrations n'avaient pas le pouvoir ou le désir 
d'acquitter. Le 17 août 1790, la municipalité de Nancy 
écrit à Palloy qu'elle a remis à ses députés à la Fédé- 
ration les billets qu'il avait envoyés pour les autoriser 
à visiter les modèles de la Bastille dans son atelier : 
« Nous eussions bien désiré, ajoute-t-elle, que l'état 
actuel de nos finances nous eût permis d'en faire l'em- 
plette, mais nous sommes forcés de nous borner à 
rendre justice à vos talents, sans les placer sous nos 
yeux. » Le même jour, celle de 13ar-le-Duc lui écrit que 
ses envoyés n'ont trouvé personne dans l'atelier de la 
rue des Fossés-Saint-Bernard, et le prie de lui faire 
savoir ce qu'il lui en coûterait : la ville n'est pas 
riche, et elle se déterminera d'après la réponse. Le 18, 
le maire de Bourges, en lui transmettant ses félicita- 
tions et en l'assurant de l'immortalité, ajoute : « 11 (le 
model de la Bastille) redouble nos peines sur la fai- 
blesse des revenus de notre ville, qui ne nous permet- 
tent pas de fraier au plus nécessaire et par là nous 

1 Je IroLivo dans ses papiers inéclils coUe minute (sans dalo) d'un bilicl 
adressé au déparlement ûo^ pirrané aurientale. « Je réiterre le remer- 
cimcut de renvoy(;nt des cent bouteilles de vin que voltre député dans 
le lems me fil passer, et je ne l'aurait pas accepté si jen eut été prévenu, 
vous elles le seul, mais... mon iiatriotisme et tout à fait désintéressé, 
trop heureux pour mol d'entretenir par mes envoyent civique le feu sa- 
cré de la liberté. » 



LE PATRIOTE PALLOY. S3 

prive de la satisfaction que nous aurions à nous pro- 
curer un de vos models pour notre municipalilé. » 
Le 13 novembre suivant, la pauvre municipalité de 
Guéret refuse l'offre généreuse d'un cadot « qui sur- 
passe ses forces et qu'on a jugé ne pouvoir agréer sans 
un remplacement {sic) d'un millier d'écus ^. » Le dépar- 
tement de la Somme ne daigna point dresser procès- 
verbal, pas même peut-être accuser réception de l'en- 
voi; et ce dédain fut amer au cœur du patriote^ qui 
poussa néanmoins la magnanimité jusqu'à ne le point 
exclure de ses dons futurs -. Son apôtre, Titon-Berge- 
ras, lui écrivait, le 11 juin 1791, que dans plusieurs 
villes, à Bordeaux, à Poitiers, dans les Hautes-Pyrénées, 
on l'avait fait attendre pour la cérémonie de la récep- 
tion, à laquelle on n'avait donné aucun éclat, et que le 
département des Landes avait refusé d'acquitter le 
port •'^. 

Palloy semble n'avoir eu qu'une confiance limitée 
en ses apôtres. 11 reste, dans ses intarissables pape- 
rasses, plusieurs pièces où il s'informe de leur con- 
duite auprès des directoires ou des municipalités, et 
il y revient encore, plus tard, dans la circulaire par 
laquelle il les avertit de la reddition de ses comptes. 
Dans ses notes, il désigne les sieurs Joubert et Pigal 
comme deux hommes faux qui ne s'étaient incorporés 
parmi les apôtres de la liberté que pour mieux déjouer 
ses projets. On y trouve aussi mentionnées plusieurs 
répétitions contre MM. Bergeras et Legros, « rayés du 
tableau apostolique. » Enfin, dans un long factum ma- 



* Papiers inédits. Bibl. Carnavalet. 

- GoRSAS, Courrier, XXIV, 222. 

3 Papiers inédits. On se rappelle que déjà les députés de Moal- de- 
Marsan à la Fédération avalent négligé d'aller faire visite au.K aleliers 
de Palloy. " 



54 LE PATRIOTE PALLOY. 

nuscril ^, il flétrit la conduite de MM. Bergeras frères 
à Pau, notamment celle de Titon-Bergeras, qui avait 
été son principal organe dans les grandes occasions, 
et qui, outre la harangue à l'Assemblée nationale, le 
2 septembre précédent, était venu, avant le départ des 
apôtres, prononcer au club des Jacobins le discours 
qui devait accompagner la remise de chaque petite 
Bastille dans les départements. 

Cette pièce renferme, d'ailleurs, d'assez curieux dé- 
tails sur la composition et l'organisation du corps des 
apôtres. Ils prêtaient le serment de ne recevoir ni ar- 
gent ni présent d'aucune sorte, et ils étaient constitués 
en collège apostolique. Leur mission remplit toute 
l'année 1791. Us étaient rentrés à Paris dans les pre- 
miers mois de l'année suivante. On a une lettre de 
Palloy, datée de mars, annonçant aux administrateurs 
du département de Paris que ses amis et frères d'ar- 
mes, après avoir parcouru Vempire français, se sont 
chargés avec plaisir, au retour de leur mission, de 
leur offrir le modèle de la Bastille. Le 11 mars 1792, il 
les présente à l'Assemblée et ils obtiennent avec lui 
les honneurs de la séance. Le 14, « les commis du bu- 
reau de M. Palloy, apôtres de la liberté, » voulant lui 
témoigner un attachement inviolable, déclarent qu'ils 

1 V. son registre de comptes el son dossier à la Bibliothèque do la 
ville. Dans ce factum, après avoir exposé ses griefs, il reproduit son 
Engagement avec Titon-Bergeras, qui doit être considéré sans doute 
coinn^e le type de ses traités avec les autres apôtres; s'il y avait une 
diflérence, elle serait certainement en faveur de cet illustre, doué d'une 
stature si avantageuse et d'une si belle voix. Il lui donnait vingt sols 
par lieue, — soit d'abord 'ZlQ livres pour se rendre à Salies, en Béarn, 
où il devait lui faire tenir 200 livres pour gagner Angers. Dans cette 
dernière ville, il lui enverrait encore 200 livres pour solde : le tout, non 
compris 200 autres livres pour son cheval et 6 livres par séjour dans 
chaque déparlement, ce qui faisait 138 livres, puisque Titon-Bergeras 
séjournerait dans vingt-trois départements. 



LE PATRIOTE PALLOY. 55 

prêleront devant lui, à l'issue d'un repas patriotique 
qui aura lieu le surlendemain du paiement de leurs 
appointements, le serment prescrit par le règlement 
apostolique, « de lui rester à jamais fidèlement liés de 
cœur et d'esprit, et de le défendre et soutenir envers 
et contre tous '. » 

Palloy était un homme de tète, qui avait tout prévu 
et tout réglé pour sa plus grande gloire comme pour 
son plus grand profit : il avait évidemment conçu 
l'idée de se créer avec ses commis une sorte de garde 
prétorienne, une armée de zélateurs et de séides. Il 
était le Messie de ces apôtres, qu'il animait de son zèle, 
échauffait de sa flamme, emplissait de sa personnalité 
vaniteuse et turbulente. 11 les payait peu et mal, mais 
ils comptaient sur de petits profits, et, pour le reste, 
la gloire y suppléait chez la plupart de ces naïfs 
révolutionnaires, relevés à leurs propres yeux par ce 
beau titre d'apôtres de la liberté, grandissant d'une 
coudée chaque fois qu'ils étaient reçus par une muni- 
cipalité, par un directoire, par une société populaire, 
par la Constituante, chaque fois qu'ils débitaient leur 
discours et qu'on leur répondait par une harangue 
solennelle, plus fiers enfin que le baudet de la fable 
chargé de reliques. Ils étaient reconnaissants à Palloy, 
pour la plupart, de l'infatigable ardeur qu'il mettait 
à les exploiter, car, en les exploitant, il les faisait 
valoir, et ils le prenaient de bonne foi pour l'un des 
héros de la Révolution. 

Non contents du repas patrioticjue et du sermon 
apostolique, les missionnaires de Palloy commandèrent 
son portrait. Nous avons ce portrait gravé par Ruotte 
fils, d'après M"*-' Pantin, — une artiste inconnue. Figure 

1 Catal. de doc. autogr., nMI, 



56 LE PATRIOTE PALLOY. 

ronde et fade, cheveux séparés au milieu de la tète, 
enroulés et relevés en boucles au-dessus des oreilles, 
tel il nous montre Tillustre patriote. On lit au-dessous : 

Sur l'aulel de la liborlé 
Il mit son cœur et son génie; 
L'un appartient à la patrie 
Et l'aulre à l'immortalilé. 

Il servit sa patrie et respecta !a loi ; 
Du nom de patriote un décret le décore : 
Il mérita ce titre, et dans mille ans encore 
Nos neveux confondront Patriote et Palloy i. 

« L'hommage de cette gravure a été fait au citoyen 
Palloy, en 1793, par ses quatre-vingt-trois apôtres de 
la liberté, au retour de leur mission des chefs-lieux 
des quatre-vingt-trois départements, l'an iv de la 
liberté française, en lui déposant les procès-verbaux 
de réceptions des caisses d'objets civiques et des mo- 
dèles de la Bastille qu'il y avait envoyés. » 

Palloy n'avait pas licencié ses apôtres à leur retour. 
A la fin de 1792, il annonçait encore aux administra- 
tions du département du Mont-Blanc, que venaient de 
créer la conquête de la Savoie et sa réunion à la 
France, l'envoi de pierres de la Bastille, portées par le 
citoyen Woillez, qui avait désiré être « le quatre-vingt- 
quatrième apôtre ^. » Nous verrons les apôtres de la 
liberté figurer dans une foule d'autres cérémonies pu- 
bliques. 

1 S'il faut en croire Palloy, de ces deux quatrains en son honneur, le 
premier eut pour autour Dusaulx, en 1790, et le second Bailly, en 
1792. {Prologue de l'éloge funèbre de Jean-Pierre Chrétien, ms. com- 
muniqué par M. Flachaire de Roustan.) 

2 Catal. de doc. autogr., n" 11. 



VI. 



La fabrication des petites Bastilles n'était, on a pu 
le remarquer déjà, qu'un des moyens imaginés par 
Palloy pour utiliser les matériaux de la démolition. 
11 se tenait sans cesse à l'affût de tous les moyens 
d'écouler ces inépuisables débris. 

Par un décret du 27 juin 1790, confirmé le 31 juillet 
suivant, l'Assemblée nationale avait formellement 
excepté les héritiers du chevalier d'Assas de la mesure 
générale de réduction appliquée aux pensions de 
l'Etat. Palloy saisit avec empressement cette occasion 
nouvelle de se signaler, en faisant élever un monu- 
ment, dans son pays natal, au héros de Glostercamp. 
Pendant des semaines et des mois, avec son exubé- 
rance ordinaire, on le voit multiplier les lettres aux 
anciens officiers, sous-officiers et soldats du régiment 
d'Auvergne, à la garde nationale du Vigan, au direc- 
toire du Gard, au frère du chevalier d'Assas et à tous 
ceux qui l'avaient connu, pour prendre des informa- 
tions et les prévenir de son projet. 

Il n'avait pas encore terminé cette affaire que la 
mort de Desilles venait lui offrir un nouvel aliment. 
On sait que ce jeune officier, dans la journée du 
31 août 1790, s'était jeté à la bouche d'un canon dirigé 
par les rebelles de Nancy contre les troupes de Bouille. 
Il ne mourut qu'un mois et demi après, des suites de 
ses blessures. Dès le premier jour, son héroïsme 



58 LE PATRIOTE PALLOY. 

avait excité l'admiration de la France entière. 
Louis XVI lui donna la croix de Saint-Louis. L'Assem- 
blée, qui avait envoyé une députa tion au service célé- 
bré en l'honneur des victimes de Nancy i, décréta 
qu'il avait bien mérité de la patrie ; plus tard (23 déc. 
1790), elle agréera l'offre d'un tableau de Lebarbier sur 
ce sujet, puis celle du buste de Desilles (28 janv. 1791), 
modelé par son hôte et ami le créole Mulnier, apporté 
solennellement dans son enceinte par le bataillon du 
faubourg Montmartre et couronné de feuilles de chêne 
sur le bureau, avec l'accompagnement obligé de dis- 
cours et de musique. Les arts le célèbrent, la poésie 
le chante ; l'Eglise et le théâtre lui rendent également 
hommage. Tandis que l'évêque de Nancy prononce son 
oraison funèbre, que Saint-Malo, sa ville natale, suivie 
par plusieurs autres villes de province, lui fait célébrer 
un service solennel, le théâtre de la Nation représente 
le Tombeau de Desilles, et le Théâtre-Italien le Nou- 
veau (TAssas. 

L'inévitable Palloy ne pouvait manquer à cette apo- 
théose. Il avait commencé par adresser une de ses 
pierres en récompense à Desilles blessé. Aussitôt après 
sa mort, il jette son dévolu sur sa mémoire et s'efforce 
de la confisquer à son profit. 11 écrit à la municipalité 
de Nancy et au directoire de la Meurthe, pour leur pro- 
poser l'érection, dans la ville où Desilles est tombé vic- 
time de son dévouement, d'une pyramide en pierres 
de la Bastille dont chaque département recevra l'image; 
il envoie même deux projets de monuments, l'un qui 

1 On peut voir à ce propos, dans le Courrier de Gorsas (XVI, 360), 
une réclam a (il in de Par^'in, l'un des volontaires de la Raslille, qui 
oppose à cet empressement l'ordre donné par l'Assemblée auxdits volon- 
taires de surseoir au service anniversaire qu'ils avaient voulu organi- 
ser, le 2 août, pour leurs frères tués au 14 juillet. 



LE PATRIOTE PALLOY. 59 

cloil être élevé en plein air, l'autre dans la cathédrale, 
avec une épitaphe prolixe, interminable, où Palloy 
trouve moyen de parler de lui-même presque autant 
que du héros K II écrit aussi aux parents, aux amis, 
aux témoins, aux curés, aux officiers, à tous les corps 
constitués. Son registre mentionne, durant des mois 
entiers, une quantité incalculable de correspondances 
à ce sujet. On en formerait tout un volume. 11 n'oublie 
pas d'envoyer à M^^^ Desilles mère une pierre de la 
Bastille sur laquelle « sont des gravures en l'honneur 
de son fils. » Son zèle s'étend jusqu'à Vhéroïne Hum- 
bert, femme du concierge d'une porte de la ville, qui 
avait jeté une chaudronnée d'eau sur la lumière d'un 
canon, au moment où les soldats allaient y mettre le 
feu. Palloy entre en relations avec elle, se fait son pro- 
tecteur et la recommande de tous côtés. L'année sui- 
vante, avons-nous besoin de l'ajouter? il avait docile- 
ment et complètement tourné avec l'opinion : après 
avoir exalté la victime, il s'associait, comme nous le 
verrons, à l'apothéose des révoltés, en prenant une 
part très active à la fête des Suisses de Châteauvieux 2. 
Les derniers mois de l'année 1790 et toute l'année 
suivante sont remplis par ses envois. Il donne des 
plans ou des pierres de la Bastille à Anacharsis Clootz, 
l'un de ses correspondants habituels, qui lui envoie 
ses écrits et qui l'a surnommé le monumeiitaive de la 
Révolution ; au député le Camus (sic), à Moreau de 

^ peut la lire (oui au long dans la Cathédrale de Nancy, pai- Âu- 
GuiN. 188'2, p. 58, qui l'a reproduite d'après la gravure. 

2 Disons néanmoins que, mémo en célébrant Desilles, il accusait 
Bouille d'avoir assassine les habilanls de Nancy. Son registre mentionne 
(15 janv. 1791) une lettre de M. Bouille à M. Palloy. a pour lui offrir 
ses services auprès du département de la Meurtlie ; » mais le patriote 
décline superbement cette avance: « M. Palloy a assez de crédit par son 
mérite sans avoir besoin de celui de Bouille, massacreur. » 



GO LE PATRIOTE PALLOY. 

Saiiil-Méry, à Duport du Tertre, au ci-devanl duc d'Or- 
léans, à quatre grands patriotes de la Commune, aux 
électeurs de 1789 et de 1791, aux députés, à Fieffé, avec 
une lettre sur sa belle action, car il se constituait le 
congratula teur universel, le consécrateur des actes et 
des renommées patriotiques : on les lui signalait 
comme à une autorité reconnue; il les paraphait, les 
lançait dans la circulation, décernait des brevets, ré- 
compensait par un don qu'il n'est plus besoin d'indi- 
quer. Il écrit à Cil. de Lameth, après son duel avec le 
duc de Cas tries, pour le féliciter de sa bravoure et de 
son civisme, et à Barère, à Charron, à Millin, à Villette, 
à l'abbé Mulot, à Pétion, à l'abbé Grégoire, à une foule 
d'autres, sans parler de ceux que nous avons nommés, 
pour échanger des idées patriotiques avec eux. L'évê- 
que d'Autun, Dusaulx, Barnave, Mirabeau, Latude, 
Duportail, Quatremère de Quincy, Goupilleau, l'évèque 
de Paris, Curtius, le montreur de figures de cire, sont 
également lapidés. Il accable encore de ses dons les 
vétérans, les juges des six tribunaux de la capitale, 
les quatorze cantons et les quarante-huit sections de 
Paris, toutes les villes et beaucoup de villages des 
alentours : Sceaux, Passy, Argenteuil, Montmorency, 
Bourg-la-Ueine, Saint-Denis, etc. Il n'épargne pas l'A- 
cadémie des beaux-arts, qui le remercie (18 sept. 1790) 
par l'organe de son directeur Vien. Il adresse quatre 
tableaux à Bailly et la Fayette, une branche de chêne 
gravée sur une pierre de la Bastille à Manuel, le buste 
de l'abbé Fauchet au directoire du Calvados i. De tous 
les côtés on lui fait des demandes : les élèves mili- 
taires, les vétérans, les sections, etc.; on arrête qu'on 

' Il a passô dans la vente Alfr. Sensicr (le 11 fév. 1778) une lelli'e 
chaleureuse de remerciements de Fauchet au généreux patriote, qui no 
cesse de le combler de ses témoignages d'estime. 



LE PATRIOTE PALLOY. 61 

viendra chercher en corps la pierre sacrée, et Palloy, 
entassant lettres sur harangues et certificats sur pro- 
cès-verbaux, pontifie dans toutes ces fêtes avec une 
solennité comique. 

Dans le cours de Tannée 1791 surtout, la distribution 
des débris de la Bastille tourne à la monomanie. 11 en 
pleut par toute la France et même dans les colonies, 
de la Martinique et de la Guadeloupe à Saint-Domin- 
gue. Aucun corps constitué, aucune assemblée, au- 
cune administration, aucune société populaire, aucun 
homme public n'y échappent. Palloy guette chaque 
occasion et tire parti de tout; il fabrique avec ses maté- 
riaux les objets les plus variés et les plus imprévus : 
non seulement des bustes, médaillons ou statuettes, 
mais des cornets, des tabatières, des presse-papiers, 
des bonbonnières, des encriers, des bijoux même. 
« Cette idée m'a paru fort heureuse, » écrivait à propos 
des encriers, en mars 1790, un correspondant du Jour- 
nal de la mode et du goût. Et il rappelait les portes de 
Notre-Dame de Lorette faites avec les chaînes des 
esclaves chrétiens délivrés par la victoire de Lépante, 
et d'autres exemples analogues tirés de l'histoire d'An- 
gleterre, d'Amérique ou de l'antiquité. Les jeunes 
princes d'Orléans vinrent visiterles démolitions, portant 
au cou, suspendu à un ruban national, un de ces bijoux 
fabriqués avec du cuivre ou du fer de la Bastille cerclé 
d'or, ou bien avec un fragment de pierre enchâssé, et 
leur gouvernante. M™*" de Genlis, avait un médaillon 
fait d'une pierre polie provenant de l'antre du despo- 
tisme, au milieu de laquelle rayonnait en petits diamants 
le mot liberté i. 



i Combes, Mémoires. M"'^ de Genlis, Episodes et curiosités révolution- 
naires : la Bastille et le palriole Palloy. 



0:2 LE PATRIOTE PALLOY. 

Palloy donne une pierre pour y inscrire Tépilaphe 
des citoyens Julien et Auvry, victimes de la malheu- 
reuse affaire de la Chapelle, le 24 janvier 1790. 11 envoie 
aux tribunaux des pierres avec inscriptions recom- 
mandant aux juges l'intégrité etl'impartialité. 11 fabrique 
des bornes-frontières pour marquer les limites du 
territoire de la liberté. En avril 1791, il fait inscrire le 
nom de Rousseau sur une plaque fournie par lui, au 
coin de l'ancienne rue de la Plàtrière. Au mois de mai 
suivant, il' fait présenter à Louis XVI, par le bataillon 
des vétérans, son portrait gravé sur la pierre de l'autel 
de la Bastille, tandis que le bataillon des enfants offre 
au Dauphin un jeu de dominos, travaillé avec beaucoup 
d'art et enfermé dans une boite que décoraient une 
inscription et un quatrain. Palloy fils récita le quatrain 
écrit en lettres d'or sur la boîte, et l'apôtre Joly un 
discours auquel répondit la gouvernante du Dauphin. 

« Hier, vers les dix heures du matin, dit Gorsas, 
les grenadiers de la section Grange-Batelière se ren- 
dirent chez ce brave frère d'armes. Une scène tou- 
chante les récompensa de leur démarche patriotique. 
Ils trouvèrent dans la maison de leur ami Palloy les 
jeunes élèves de Henri IV, réunis au bataillon des en- 
fants.... Palloy fit embrasser les chefs, et ces élèves 
intéressants de la nature et de la liberté promirent 
de ne former qu'une même famille, toujours unie pour 
une cause commune. Les yeux mouillés des larmes 
que faisait couler un spectacle aussi touchant, Palloy 
remit à ces aimables enfants un domino ; il était 
destiné à leur colonel (l'héritier présomptif de la cou- 
ronne). Ce domino est un véritable chef-d'œuvre de 
l'art : la boîte est d'une seule pièce et les dés sont faits 
avec des chambranles des marbres de la Bastille (nous 
croyons qu'ils ornaient la cheminée de de Launay). 



LE PATRIOTE PALLOY. 63 

Cette offrande fut sans doute accueillie avec reconnais- 
sance par le Dauphin.... Qu'elle est énergique cette 
leçon! Qu'il doit être fier celui qui l'a conçue i !.... 
L'amour et l'estime du peuple acquitteront envers le 
patriote Palloy la dette de gratitude que les bons ci- 
toyens lui doivent. Sa première récompense est dans les 
vertus civiques de sa famille. On aime surtout à les 
retrouver dans M"° Palloy -. » 

Et il cile des vers adressés à cette jeune personne, 
dont son père s'efforçait avec un orgueil paternel de 
faire ressortir les charmes et les vertus, par M. De- 
laune, grenadier du bataillon de la Trinité. 

Le 19 mai, la société des Amis de la Constitution 
reçoit une pierre sur laquelle est gravé le plan de la 
Bastille. C'est encore une députation du bataillon des 
enfants qui la présente, et le citoyen Joly qui prononce 
la harangue : « Je viens déposer, dit-il, dans le sanc- 
tuaire de la liberté des débris de ces cachots odieux où 
le despotisme égorgeait les victimes dévouées à sa 
haine ou à ses vengeances.... Daignez accepter l'hom- 
mage pur d'un citoyen qui, toujours ardent à pour- 
suivre les tyrans, à perpétuer l'opprobre dont ils sont 
flétris, a multiplié sous mille formes, dans nos dépar- 
tements, les monuments de leur honte et de son ci- 
visme. » 

Les sociétés affihées de province ne furent pas plus 



1 Ce n'est pas tout à fait l'avis de l'auteur des Aiiecdotes du règne de 
Louis XVI (VI. 407) : a Sur le revei's de chaque dé il y a une lettre 
d'or, et, en jouant, l'enfant héréditaire trouve toujours : Vive le roi, vive 
la reine et M. le dauphin! Pas un mot pour la nation. Ainsi, ce n'est, 
qu'une llalterie bien étonnanle dans un excellent patriote, et qui a gâté 
par là ce que sa L'çon avait de sublime. » 

^ Courrier du 16 mai et du 22. Le couvercle de la boîte, retrouvé seul 
aux Tuileries, après le 10 août, fut gardé par M'"" Campan, et acheté 
plus tard, à sa vente, par Fr. Barrière. 



64 LE PATRIOTE PALLOY. 

oubliées que la société mère. Le Moniteur de Palloy 
a longuement raconté l'offrande, en décembre suivant, 
d'une pierre aux Amis de la Constitution de Ver- 
sailles, assemblés pour signer une adresse énergique 
à Louis XVI, au sujet des prêtres séditieux. 11 semble 
que la ville delà royauté voulût, par l'éclat et la chaleur 
de cette cérémonie, protester contre sa réputation 
aristocratique. La pierre, déposée dans la salle de la 
société, fut recouverte par les dames d'une écharpe 
tricolore et, après un discours du président Couturier, 
que saluèrent des applaudissements extatiques, portée 
en triomphe par quatre gardes nationaux, au milieu 
d'un nombreux cortège, au bruit des tambours, des 
acclamations, des mstruments et des voix qui chantaient 
le Ça ira, jusqu'à l'hôtel de l'administration. Les mem- 
bres du Directoire vinrent au-devant « de la précieuse 
relique.... Il seroit difficile de peindre l'enthousiasme 
du public, lorsque les administrateurs eurent découvert 
et exposé la pierre aux yeux de leurs compatriotes. 
Toutes les bouches répétoientàl'envi les noms de na- 
tion, de patriotisme et à^ égalité. Le peuple ne pouvoit 
se lasser de contempler cet affreux monument de la 
tyrannie. » Fourcade porta la parole au nom dos apôtres 
de la liberté, et prononça un long discours empreint 
de toute l'éloquence particulière du temps, qui se ter- 
minait par le serment de se rassembler autour des 
ruines de la Bastille si le sort était assez aveugle pour 
favoriser la cause de l'iniquité, et, les yeux fixés sur ce 
souvenir du despotisme, de mourir « comme les derniers 
des Romains ^. » 

Quelques mois après, le 7 avril 1792, vingt apôtres de 
la liberté revenaient à Versailles pour y inaugurer une 

' Gorsas, XXIV, 311; Législalive, III, 338-343. 



LE PATRIOTE PALLOY. 65 

pierre de la Bastille dans le local même des Amis de la 
Constitution. 11 parait que la tenue des apôtres avait 
laissé à désirer dans la circonstance précédente, comme 
dans plusieurs autres, si l'on en juge par les inquiétudes 
peu flatteuses, mais tout à fait d'accord avec ce que 
nous savons déjà, exprimées dans les deux lettres 
suivantes : 

« Nous vous attendons seulement dimanche matin 
avec vos apôtres, lui écrivait l'ex-président Couturier. 
Prenez garde qu'ils viennent en va-nitds-pieds et sans- 
culottes : ce seroit une mascarade qui feroit tort à la 
belle cause de la liberté que nous deffendons. » 

Et le lendemain matin, Gorsas lui écrivait encore ce 
billet : « Mon ami, je te préviens que le procureur-syn- 
dic de la commune de Versailles tremble que tu n'exé- 
cutes un projet bizarre : de faire porter ta pierre par 
de véritables sans-culottes. Evitons, mes bons amis, les 
parades ridicules : simplicité et point d'affectation, 
voilà le cri du patriotisme. 11 ne faut point ici prêter 
le flanc aux aristocrates. 

» Arrange-toi pour partir avec la députation des 
quatre-vingts et le patriote San terre, qui doit se mettre 
en marche à six heures du matin avec des Ça ira en 
musique. 

» Bonjour, je pars. » 

Est-ce tout? Non. L'infatigable Palloy envoyait aux 
ministres nommés en décembre 1791, à Duport, Nar- 
bonne, Bertrand, Delessart, etc., une médaille frappée 
exprès pour eux seuls; des pierres de la Bastille aux 
544 districts de France, avecune lettre écrite à l'évêque 
de chaque département et, dans chaque district, au 
procureur, au président, au tribunal, au maire, au curé, 
au commandant de la garde nationale, etc. Le curé de 
Sainte-Geneviève, aumônier des vétérans, et le curé de 

LE PATRIOTE PALLOY. 5 



66 LE PATRIOTE T ALLO Y. 

Chaillot, Pastoret, plusieurs membres et les huissiers 
de l'Assemblée, étaient également fav^orisés de pierres 
avec des inscriptions. Il en expédiait une au camp de 
Verberie et annonçait solennellement cette mille et 
unième munificence par une multitude de lettres à 
l'aumônier, au commandant général, au capitaine des 
volontaires, aux lieutenants et sous-lieutenants, au 
fourrier Delaune, que nous avons vu plus haut et que 
nous verrons encore adresser des vers à M"° Palloy, au 
patrioteGorsaset à ses concitoyens du camp. La pierre 
devait leur être remise par le brave Boyer. 

Ce Boyer avait acquis alors quelque renom en s'ins- 
tituant le champion des patriotes. A la suite du duel 
de Gh. de Lameth avec M. de Castries, il avait écrit aux 
Révolutions de Paris une lettre de bravache : « J'ai fait 
serment, y disait-il, de défendre les députés contre 
tous leurs ennemis. Je jure que la terre s'agrandiroit 
en vain pour soustraire un homme qui auroit blessé un 
député ; je fais le même serment de venger la mort 
des patriotes qui, pour soutenir la bonne cause, au- 
roient eu une affaire dont ils seroient victimes. Que le 
vainqueur tremble! l'insulte faite aux bons concitoyens 
est réversible sur moi ; je veux sa tète; je veux que les 
ennemis du bien public tremblent devant un vrai pa- 
triote; je ne veux pas que des scélérats jouissent du 
succès de leur scélératesse. Que les ennemis de la 
liberté me regardent comme leur plus grand ennemi ! 
J'irai partout où la patrie m'ordonnera d'aller. J'ai des 
armes que les mains du patriotisme se sont plu à me 
fabriquer ; elles ne peuvent manquer leur coup : toutes 
me sont familières; je n'en adopte aucune; toutes me 
conviennent, pourvu que le résultat soit la mort. Le 
patriotisme vous a inspiré beaucoup de choses. Moi, 
j'accomplirai tout ce que vous écrirez. » Ne croirait-on 



LE PATRIOTE PALLOY. 67 

pas lire une lettre de Cyrano de Bergerac ? Il faisait 
publier plus tard dans le même journal qu'il était à la 
tête de cinquante spadassinicides et il donnait son 
adresse : passage du bois de Boulogne, faubourg Saint- 
Denis '. Palloy ne pouvait manquer d'entrer en rela- 
tions intimes avec un citoyen d'un zèle aussi bouillant 
et de se l'attacher : ce capitan et ce hâbleur étaient 
faits pour s'entendre. 

i Hévolulions de Paris, n"' 77 et 82. Cette compagnie de spadassini- 
cides fait songer à la légion de 1,200 tyrannicides dont Jean Debry 
devait proposer la levée et l'organisation le 28 août 1792. 



VIL 



Nous nous sommes laissé entraîner jusqu'à la fin de 
1791 et même un peu au delà : il nous faut maintenant 
revenir sur nos pas et reprendre dans leur ordre chro- 
nologique les principaux faits et gestes de notre héros, 
au point où nous les avons laissés, pour grouper en 
quelques pages tous les envois de l'année. La mort de 
Mirabeau va nous montrer sous une autre face l'em- 
pressement et l'adresse de Palloy pour mettre la main 
sur tous les événements de nature à agiter l'opinion, 
et les exploiter à son profit. 

Bien que quelques-uns des derniers discours de 
l'éloquent tribun eussent commencé à le rendre sus- 
pect et qu'on eût même crié par les rues la gra7ide 
trahison du comte de Mirabeau, sa maladie lui avait 
réconcilié tous les cœurs, et l'explosion de la douleur 
publique fut immense quand on apprit sa mort (2 avril 
1791). On ne vit plus en lui que l'homme qui avait été la 
plus grande force et la plus grande voix de la Révolu- 
tion. Les sociétés patriotiques, la municipalité et le dé- 
partement prennent le deuil ; l'Assemblée décrète 
qu'elle se rendra en corps à ses funérailles; les artistes 
moulent sa figure, exposent son buste, représentent 
son apothéose ; les théâtres ferment le jour de sa 
mort, puis se hâtent de donner des pièces de circons- 
tance : la Mort de Mirabeau, VOmbre de Mirabeau, Mi- 
rabeau aux Champs-Elysées. La foule enlève les écri- 



LE PATRIOTE PALLOY. 69 

teaux de la rue de la Chaussée-d'Antin, où il demeu- 
rait, et les remplace par cette inscription sur une 
plaque en fer blanc : Rue Mirabeau, le patriote. Dans 
chaque carrefour, un chanteur ambulant célèbre sa 
mémoire en vers de complainte, et du haut de la borne 
voisine un homme du peuple lit son oraison funèbre à 
un groupe sans cesse renouvelé de citoyens, de femmes 
et d'enfants. Toutes les fêtes sont suspendues, et le 
peuple s'emporte jusqu'à vouloir démolir une maison 
où l'on avait osé donner un bal quelques jours après sa 
mort. La plupart des villes de France, les corporations, 
les artisans même, jusqu'aux cordonniers, couvreurs, 
tailleurs de pierres, font célébrer des services mor- 
tuaires pour le grand orateur. Le 7 décembre suivant, 
un sieur Jeanson venait faire hommage à l'Assemblée 
d'une messe à grand orchestre en l'honneur de Mira- 
beau '. La religion n'était pas encore exclue des 
pompes funèbres de la révolution : dans le cortège, le 
clergé précédait le cercueil, et le corps de Mirabeau, 
avant d'aller au Panthéon, passa par Saint-Eustache, 
dont le curé et la fabrique renoncèrent à leurs hono- 



raires 2. 



Comment Palloy fût-il resté étranger à ce grand 
mouvement de deuil? Lisez les Honneurs funèbres 
rendus à Mirabeau par M. Palloy et les ouvriers de la 
Bastille : vous y verrez, en particulier, que « M. Palloy, 
en noir et en pleureuses, » se trouvait dans le cortège, 
derrière la Fayette, « entre M. Jurie, contrôleur, et 
M. Tinel, inspecteur des travaux de la Bastille. » Gela 
ne valait-il pas la peine d'être transmis à la postérité? 

1 Chronique de Paris; Mo ni leur ; Révolut. de Paris; Feuille du jour ^ 
aux dates. Catal. de doc. autogr., n" 134. 

2 Inventaire des autographes de M. B. Fillon, 1877; 3* el 4« séries, 
p. 43. 



70 LE PATRIOTE PALLOY. 

Le l!2 mai, on célébra à Saint-Eustaclie, aux frais des 
apôtres de la liberté, qui consacrèrent à cette cérémo- 
nie « la rétribution légitime de leur excursion patrio- 
tique, » un service solennel dont le public ne manqua 
pas de lui attribuer généralement l'honneur. 

L'apôtre Jommery convoqua au nom de ses collègues 
Palloy, qui lui répondit par une lettre pompeuse de 
félicitation. Ces messieurs se donnèrent beaucoup de 
mouvement pour recueillir largement l'honneur de leur 
sacrifice ; ils allèrent en corps inviter l'Assemblée et la 
municipalité ; ils envoyèrent une adresse aux quatorze 
cantons de Paris, en leur demandant de se faire repré- 
senter par une députation, et des lettres à l'évêque et 
aux curés, aux clubs, aux sections, aux tribunaux, aux 
commis des bureaux de police, aux théâtres, aux 
hommes de lettres et journalistes, etc. On lança trente 
mille invitations, et on en fit circuler dans les places et 
les marchés. 

Le matin même, Palloy avait fait poser dans l'église, 
comme pendant au monument de Chevert, un mausolée, 
représentant Mirabeau de trois-quarts, modelé en relief 
avec une composition faite du mortier du cachot de la 
Bastille ; une couronne civique était suspendue sur sa 
tète par un aigle qui semblait s'envoler vers le ciel. 
C'est sans doute la reproduction de cette effigie qu'il 
offrit plus tard à l'Assemblée. 11 la répandit par toute 
la France K Palloy avait fait graver une longue épi- 
taphe sur une pierre de la Bastille, « afin, disait ce 

' Dans quelques lignes autographes où il avait tracé le projet du texte 
qui devait accompagner l'estampe, il esquissait à sa façon la vie de Mi- 
rabeau et ses relations avec lui : « Il a été dans les prisons de la 
Bastille, de Vincenne, toujours ennemi avec ces parrent, et il fut obligé 
de s'en aller en Hollande pour travaillé sur la Révolution, c'est lui qui 
me le dit. Il n'avait pas plus grand plaisir quant il causait avec moi, 
me voyant sensible. » (Dauban, Paris en 1794, p. 388-389.) 



LE PATRIOTE PALLOY. 71 

morceau lapidaire qui n'est certainement pas de sa 
composition, de faire servir à la gloire de cet homme 
immortel les débris et les ruines du despotisme qu'il 
nous a montré à combattre et à vaincre. » M. Hervier, 
ci-devant augustin, prononça une oraison funèbre i, 
et M"^ Palloy quêta avec tant de grâce qu'elle fit une 
abondante récolte et que, à l'issue de la cérémonie, 
la muse enthousiaste, mais intempérante, du citoyen 
Delaune se signala derechef en son honneur. 

La cérémonie faillit être attristée par un nouveau 
deuil : l'échafaud où se tenait l'orchestre s'écroula ; les 
musiciens eurent leurs instruments endommagés ou 
brisés," et faillirent se rompre le cou : heureusement, 
une seule personne fut blessée -. « M. Palloy a tenu 
compte de cette accident, dit-il en une note rédigée 
de sa main et avec son orthographe de maçon, en 
donnant à chaque musicien une gravure et un des- 
sein du mosolé de Mirabeau. » Les musiciens devaient 
être, eux aussi, d'ardents patriotes, s'ils se conten- 
tèrent de cette indemnité. On alla ensuite chanter un 
De profundis à Sainte-Geneviève, en déposant dans le 
caveau funèbre où reposait Mirabeau une couronne et 
un procès-verbal gravés par Palloy sur l'une de ses ta- 
blettes ordinaires. 

Les funérailles de Mirabeau n'avaient précédé que de 
deux mois et demi la fuite de Louis XVI. La mort du 
puissant tribun qui, après avoir déchaîné la Révolu- 

^ Le 20 janvier 1792, Palloy envoyait à Hervier non seulement une 
pierre, mais une porte do la Bastille sur laffuelle était gravé le mol : 
LIBERTÉ; à la suite de cet envoi, on lit dans le registre la mention sui- 
vante : « M. Hervier devait prononcer le discours de Mirabeau, mais il 
fui prononcé par l'orateur de la nation. » Est-ce un autre discours? Si 
c'était une rectification pour la cérémonie funèbre, elle viendrait un peu 
tardivement. 

2 Gorsas, XXIV, 222. 



72 LE PATRIOTE PALLOY, 

tion, cherchait, dans les derniers temps de sa vie, à la 
contenir, allait précipiter l'exécution d'un plan depuis 
longtemps conseillé par lui à la royauté comme sa su- 
prême chance de salut. Le 21 juin, Paris, en s'éveillant, 
apprit que le roi avait été enlevé pendant la nuit. L'As- 
semblée se déclare en permanence et prend toutes les 
mesures pour maintenir l'ordre et pour aviser au péril. 
A peine instruit de l'événement, Palloy ne peut se con- 
tenir. Quelle occasion de s'illustrer ! Quel service à 
rendre à la patrie ! Avec les courriers officiellement 
envoyés par l'Assemblée et par la Fayette, il s'élance à 
la poursuite du roi; il brûle de les devancer et de le 
reconquérir à lui seul. 

« A la première nouvelle de l'évasion de Louis XVI, 
raconte Gorsas, je volai aux appartements; j'y rencon- 
trai un des amis de ce bon citoyen, auquel je fis part 
des suites funestes que pouvait avoir cette fatale jour- 
née. M. Palloy monte à cheval et accourt chez moi : il 
m'y trouva occupé à faire partir quelques milliers de 
circulaires que j'avais fait imprimer. Sur-le-champ il 
conçoit le dessein de se dévouer lui-même et de courir 
après Louis XVI. Il rencontra, par hasard, M. Bandant, 
qui était envoyé par l'Assemblée nationale sur les 
traces des fugitifs; il n'avait pas de passeport; mais, 
par le plus étrange hasard, les mêmes circulaires que 
j'avais fait imprimer et d'un bon nombre desquelles il 
s'était chargé, lui en servirent. Enfin il fut assez heu. 
reux pour être, avec M. Bandant, le premier courrier 
qui eût atteint le roi i. » 

Gorsas parait croire ici que Palloy alla jusqu'à Va- 
rennes ; mais il a accumulé, comme d'ailleurs la plu- 
part des journaux, les erreurs, les bévues et les con- 

' Courrier, XXV, 411-412. 



LE PATRIOTE l'ALLOY. 73 

tradictioiis dans le récit de révénement, et il a pris au 
mot son ami sans rien vérifier. 11 en est de même pour 
Camille Desmoulins, qui dit aussi que Palloy joignit le 
roi à Varennes '. 

Suivant la relation du duc de Choiseul, pendant la 
nuit de l'arrestation, Bayon, qui était arrivé de Paris 
en même temps que Uomeuf, l'aide de camp de la 
Fayette, excitait le peuple « avec un M. Palloy et 
d'autres, qui arrivaient sans cesse de Paris. » Mais 
Choiseul n'a écrit son récit que longtemps après l'évé- 
nement; sa phrase prouve qu'il ne connaissait pas 
Palloy, et il est le seul témoin qui mentionne sa pré- 
sence. Naturellement, \q patriote s'est arrangé pour y 
faire croire, en s'exprimant sur ce point dans des 
termes ambigus et calculés et en s'accrochant aux 
héros de l'arrestation ; l'assertion est, d'ailleurs, si bien 
d'accord avec ce qu'on sait de son caractère et de son 
agitation perpétuelle, qu'on est porté à la prendre au 
mot. Mais, en y regardant d'un peu plus près, on 
s'aperçoit que, quelle que fût l'activité dévorante de 
Palloy, il lui eût été matériellement impossible de faire 
d'abord le voyage de Paris à Varennes (60 lieues), en 
partant assez tard dans la matinée, de manière à pou- 
voir être dans la nuit du 21 au 22 à Varennes; de 
repartir de Varennes pour Paris avec le chirurgien 
Mangin, et d'arriver derrière lui à la porte de l'As- 
semblée dans la séance du 22 juin au soir; enfin de 
reprendre, le lendemain, dans l'après-midi, le chemin 
de Varennes pour aller rencontrer le cortège à Cler- 
mont, comme nous le dit Gorsas dans un numéro sub- 
séquent '2. Le rapprochement des dates ferait de tout 

1 Révolul. de France, n° 82. 

2 1(1., XXVI, 34. V. noire Evénement de Varennes^ Champion, 1 vol. 
m-8% p. 213, noie. 



74 LE PATRIOTE PALLOY. 

cela un prodige digne des contes de fées ou des 
exploits d'Hercule. 

Mais le citoyen très obscur en compagnie duquel 
Palloy quitta Paris, a publié un récit de son voyage 
qui nous donne le mot de l'énigme i. Bodan, et non 
Bandant, comme l'appelle Gorsas, raconte comment, 
envoyé à la poursuite du roi avec des centaines 
d'autres, il permit à Palloy de l'accompagner. Ce fut à 
Chàlons, — à près de vingt lieues de Varennes, — 
qu'ils apprirent l'arrestation du roi, et c'est de cette 
ville que Palloy repartit pour Paris, chargé d'une lettre 
de lui pour le corps municipal. De Ghâlons aux portes 
de la capitale, Palloy fit le voyage en compagnie du 
chirurgien Mangin, qui avait été envoyé à l'Assemblée 
nationale par la commune de Varennes pour lui faire 
part de l'événement. Le patriote s'attacha obstinément 
à lui, afin de recueillir un peu de sa gloire. Mangin 
n'était pas homme à s'en laisser ravir la moindre par- 
celle : à Bondy, il usa de ruse et trompa sa vigilance 
pour le devancer, mais Palloy le rattrapa à la porte 
même de l'Assemblée nationale. 

Dans la séance du 22 au soir, le président reçut et 
fit lire la lettre de la municipalité de Varennes, ainsi 
que les autres pièces recueillies par Mangin à son pas- 
sage par Clermont, Sainte-Menehould et Chàlons. Le 
lendemain seulement, à la séance de midi, Mangin fut 
admis à la barre, et l'Assemblée entendit de sa bouche 
le récit, d'ailleurs plein d'inexactitudes et de hâbleries, 
que sa fatigue l'avait empêché de faire la veille. Pen- 
dant ce récit, l'inévitable Palloy était dans la coulisse, 
brûlant de paraître à son tour et de recueillir sa part 
du triomphe. Ce que nous avons raconté donne toute 

1 Compte rendu à MM. les officiers municipaux de Paris., par Bodan. 



LE PATRIOTE PALLOY. 75 

sa saveur à cette petite scène, que nous copions dans 
les comptes rendus : 

M. le président. M. Palloy, citoyen de Paris, que son 
patriotisme a dirigé sur les traces du roi et qui arrive 
également de Varennes, demande à être entendu. (Oîu'Z 
oui!) 

M. Palloij. J'ai à apprendre à l'Assemblée que 
M. Mangin a fait amasser seul douze mille hommes 
pour garder le roi, et son cheval, de la force avec 
laquelle il a été, est tombé mort sous lui. 

M. Mangin. Il n'est pas mort. 

M. Palloy. C'est vrai, il n'est pas mort ; mais il est 
tombé sous mon brave camarade. {Ils s'embrassent tous 
les deux. On applaudit.) 

« Nous avons fait partir à l'instant même, continue 
Palloy, différents courriers pour Verdun, Charleville et 
Mézières, pour que ces villes nous envoyassent des 
forces suffisantes. » Il ajoute encore quelques mots, 
couverts de bravos, après quoi le président, Alexandre 
Beauharnais, reprend la parole : « L'Assemblée natio- 
nale, par ses applaudissements, vous a témoigné les 
sentiments que vous lui avez inspirés. Elle ne peut 
qu'approuver votre patriotisme, sur lequel elle a de 
grandes espérances à former ^. » 

Palloy et Mangin se retirèrent bouffis d'orgueil, et au 
sortir de la séance, celui-ci écrivait à la municipalité 
de Varennes : « .... Je vais aujourd'hui dîner chez 
M. Pallois (sic), qui a déjà dépensé 100 mille écus 
pour faire des cadeaux à tous les départements. 11 va, 
à ce qu'il m'a promis, envoyer une Bastille à Va- 
rennes.... Je lui donnerai vos noms; ils y graveront 
ensuite le mien, s'ils veulent; cela m'est indifférent, 

1 Le Logographe, séance du 23 juin. 



76 LE PATRIOTE PALLOY. 

pourvu que vous soyez tous connus i . » Je n'ai pas 
trouvé trace de l'accomplissement de cette promesse de 
Palloy. Mais il envoya du moins des médailles à ceux 
qui s'étaient distingués dans la nuit du 21 au 22 juin, 
et particulièrement à Drouet. 

Après cette scène de haute comédie, Palloy, insa- 
tiable de gloire, s'élança de nouveau sur la route de 
Varennes, chargé, s'il faut en croire Gorsas, de plu- 
sieurs dépèches de l'armée parisienne (ce qui est bien 
vague) et d'une mission pour porter les ordres de l'As- 
semblée aux commissaires envoyés à la rencontre du 
roi 2. Cette fois encore, évidemment, Palloy s'est 
vanté : les commissaires avaient emporté leurs ordres, 
et l'Assemblée n'en eut point à lui confier. Ils étaient 
partis le matin, vers quatre heures, et atteignirent, le 
soir, la voiture royale à Boursault, entre Epernay et 
Dormans. Parti longtemps après eux, Palloy ne put 
sans doute rejoindre le cortège que dans cette dernière 
ville, où il passa la nuit. A Paris, et particulièrement 
dans le jardin des Tuileries, nous le retrouvons, para- 
dant à cheval en tète de ce convoi funèbre qui ramènç 
la royauté captive et déjà morte. 

Les gardes nationaux qui avaient arrêté le roi à Va- 
rennes fermaient le défilé dans un char couronné de 
branchages en guise de palmes. Palloy se hâta de les 
accaparer; il se fit leur hôte et leur cornac; il les pilota, 
les hébergea, les exhiba, et ces naïfs héros, grisés de 
leur triomphe et tout fiers des attentions du patriote,, 
ne s'aperçurent pas qu'il s'imposait à eux par sa protec- 
tion bruyante, qu'il ne mettait tant de zèle à leur 
dresser un piédestal que parce qu'il y montait à leurs. 



1 Archives de la ville de Yarenaes. 

2 Courrier du 24 juin. 



LE PATRIOTE PALLOY. 77 

côtés, qu'il les confisquait pour ainsi dire à son profit. 
Quatre jours après la rentrée du roi, le 29 juin, à l'oc- 
casion de sa fête, il les réunit dans un grand banquet 
civique, et Déduit, le chansonnier populaire, « volon- 
taire du bataillon de Nazaretli, » adressa à Palloy des 
couplets dont il suffira sans doute de citer le suivant, 
d'une poésie toute pédestre : 

Vainqueur de la Bastille, 
Il lui faut UQ laurier : 
Bon père de famille, 
Parloul il doit briller! 

On paraît avoir festoyé fort gaiement à ce banquet. 
Nous avons encore d'autres couplets patriotiques, sur 
l'air de la Fanfare de Saint-Clotid, qui furent entonnés 
au dessert et dont un passage nous pose une petite 
énigme historique : 

Chez Palloy le patriote, 
Que d'objets intéressans ! 
Vive l'homme qui lient note 
Dos faits les plus imporlans! 

Ses soins, son ardjnt courage 
Des ennemis sont l'efFroi ; 
C'est être un grand personnage 
Que de défendre la loi. 

Il nous faut exalter l'àme 
D'un de nos Montmorency ; 
Si sa famille le blàme, 
Chacun le chérit ici. 

Nous connaissons son civisme, 
Et quoiqu'il fût calotin, 
Chez lui le patriotisme 
L'emporte sur le lalin '. 

1 Un abbé de Montmorency venant fêter l'arrestation de la famille 
royale à la table du maçon Palloy, cela ne manque pas de piquant, et 
nous voudrions pouvoir éclaircir ce petit fait. C'était peut-être l'abbé de 
Montmorency-Boulteville, membre et orateur de la L^*^ la Parfaite Ega- 
lité, à Versailles, dans les années qui précédèrent la Révolution. (V. abbé 
Davin, la Loge de la Candeur, dans le 3Ionde des 5 et G avril 1883.) 



78 LE PATRIOTE PALLOY. 

Vivent les gens de Varennes ; 
Clermont, Sainte-Menehould, 
Qui, pour éloigner nos peines, 
Ont fait manquer un beau coup! 

Quelques-uns, grisés par leur gloire subite, que le 
cours des événements allait bien vite faire oublier, 
restèrent à Paris; Palloy les fit figurer dans ses fêtes, 
et se liàta de les enrôler au nombre de ses apôtres de 
la liberté. Parmi ceux qu'il envoya, au mois de dé- 
cembre suivant, porter une Bastille aux amis de la 
Constitution de Versailles, Gorsas n'oublie pas de citer, 
avec une mention spéciale, Paul Leblanc, « le citoyen 
qui s'est trouvé le premier auprès de la berline du 
roi » à Varennes. 



VIII. 



La fuite el le retour de Louis XVI étaient venus dé- 
tourner les esprits de la fête qui se préparait depuis 
quelque temps pour l'apothéose de Voltaire. Le 30 mai, 
anniversaire de la mort du philosophe, l'Assemblée na- 
tionale avait décrété que ses restes, déjà transférés de 
l'abbaye de Sellières, qui venait d'être vendue, dans 
l'église de Romilly, seraient transportés solennellement 
de cette dernière église dans celle de Sainte-Geneviève, 
métamorphosée en Panthéon. Sur un rapport de 
M. Charron, officier municipal, commissaire chargé des 
opérations préliminaires à la fête, celle-ci, quelques 
jours à peine avant la fuite du roi, avait été fixée au 
4 juillet par le directoire du département. Elle se 
trouva naturellement reculée par suite des événements. 
Tout en traitant à sa table, tout en produisant dans les 
sociétés patriotiques ses braves frères d'armes de Va- 
rennes, tout en remplissant les tribunes populaires et 
la feuille à Gorsas du récit de son exploit, Palloy 
n'oublie pas la nouvelle et brillante occasion qui s'offre 
à lui d'afficher son zèle, pas plus qu'il ne négligera de 
prendre part, quelques semaines plus tard, à la fête 
champêtre organisée en l'honneur de Rousseau parles 
Amis de la Constitution de Montmorency. Il s'ingénie, 
se remue, offre ses services, obsède de ses plans tous 
les organisateurs, se fait charger d'aller au-devant du 
cortège, avec une lettre de créance délivrée par Charles 



80 LE IWTRIOTE PALLOY. 

Villette au « brave Palloy, qui va clierclier les Rois et 
les Dieux. » Il revient apporter des nouvelles de l'iti- 
néraire et presser les préparatifs. Il avait été réglé 
qu'à son arrivée à Paris, le sarcophage contenant les 
restes du philosophe serait déposé sur l'emplacement 
de la tour qui lui avait servi de cachot. Cette disposi- 
tion assurait à Palloy une part prépondérante dans 
la cérémonie : la Bastille était sa propriété exclusive. 
Le citoyen Cellérier, spécialement chargé de la déco- 
ration, avait fait disposer sur le terrain une allée de 
peupliers et de chênes, reliés par une charmille et 
des guirlandes de fleurs, à l'extrémité de laquelle s'éle- 
vait en forme de rocher un amas de ruines, laissant 
jaillir de toutes parts des lauriers, des roses et des 
myrtes. C'est là, sur une plate-forme, au bruit d'un 
roulement de tambours et au milieu des drapeaux 
agités en tous sens, que le sarcophage fut porté par 
les citoyens du faubourg qui l'avaient enlevé du char, 
et recouvert en un instant de fleurs et de couronnes. 
L'emplacement de la Bastille fut illuminé toute la nuit. 
Le lendemain, 11 juillet, entre trois et quatre heures 
de l'après-midi, le cortège qui était venu chercher Vol- 
taire s'ébranla le long des boulevards. Après un déta- 
chement de cavalerie, un corps de sapeurs, le bataillon 
des élèves militaires, la députation des collèges, pré- 
cédés d'un corps de musique, les clubs et sociétés pa- 
triotiques, qui marchaient aux sons des tambours, et 
la députation de la garde nationale, venait le groupe 
de la Bastille, en tête duquel Palloy recevait de 
toutes parts, dit Gorsas, des applaudissements mérités, 
qu'il rendait avec usure. Ce groupe, qui tenait la prin- 
cipale place dans le défilé, était spécialement son 
œuvre, et il l'avait composé avec toute son entente de 
la mise en scène. On y remarquait cinquante compa- 



LE PATRIOTE PALLOY. 81 

gnons maçons, ayant pris part à la démolition de la 
Bastille, et autant de forts de la halle, qui allaient 
partir pour les frontières ; une compagnie de braves 
du faubourg Saint-Antoine armés de piques, ayant au 
milieu d'eux le drapeau enlevé sur les tours du despo- 
tisme, et accompagnés d'une femme portant la ban- 
nière, — c'est-à-dire une pique avec l'inscription : « La 
dernière raison du peuple ; » — des veuves de citoyens 
morts pour la liberté, des maires des environs de Paris, 
dont aucun n'échappa au cadeau de la fameuse pierre sur 
laquelle était gravé le plan de la forteresse; « les frères 
d'armes de d'Assas et les frères d'armes de Nancv, » 
chargés de rappeler par leur présence la munificence 
de Palloy envers les mânes du chevalier et de Desilles ; 
les volontaires de Varennes, Glermont, Sainte-Mene- 
hould, Reims, qui avaient escorté le retour de 
Louis XVI à Paris, enfin les apôtres de la liberté. 

De distance en distance, au milieu du cortège, appa- 
raissaient les portraits en relief de Desilles, Mirabeau, 
Rousseau et Voltaire, le plan de la Bastille, sur un 
brancard, le procès-verbal des électeurs de 1789 et 
VŒuvre des SeiJt-Jours de Dusaulx, des chaînes, des 
cuirasses, des boulets rouilles trouvés dans les dé- 
combres, un buste de Mirabeau fait avec du mortier 
des cachots et porté parles citoyens d'Argenteuil, à qui 
Palloy l'avait donné ; enfin, sur un coussin, une cou- 
ronne murale fabriquée de la même matière. Devant la 
représentation de la Bastille, marchait un groupe de 
Vainqueurs, où l'on se montrait une amazone blessée 
dans la mémorable journée du 14 juillet. La Bastille 
était portée tour à tour par des bourgeois, d'anciens 
gardes-françaises en uniforme et des bonnets de laine 
du faubourg Saint-Antoine. Bref, ce groupe était une 
exposition vivante de tout ce qu'il avait fait, de tout ce 

LE PATRIOTE PALLOY. 6 



su LE PATRIOTE PALLOY. 

qu'il avait donné, et il semblait combiné en l'honneur 
de Palloy plus encore que de Voltaire i . 

Cette apothéose concordait presque avec la date de 
la deuxième fédération. Notre héros ne manqua pas 
non plus de figurer dans le nouveau cortège, avec 
l'exhibition sans laquelle il n'y avait plus de solennité 
révolutionnaire. 11 avait demandé l'autorisation de cé- 
lébrer une fête locale à la municipalité, qui la lui 
accorda, à la condition formelle de ne pas dépasser 
300 livres. Déjà l'on sentait la nécessité de se tenir en 
garde contre les surprises de son imagination ardente 
et magnifique. Mais Palloy ne put se contenir, et il 
doubla les frais ~. 

Le 18 septembre suivant, nous le retrouvons à la 
fête de l'acceptation de la constitution. Chargé des di- 
vertissements qui devaient avoir lieu sur son domaine, 
il forma, avec des branches d'arbre illuminées, des 
salons de danse et des avenues, dont l'une conduisait à 
un théâtre tout décoré de feuillages, où les acteurs de la 
salle Molière, connus par leur patriotisme, devaient 
représenter deux pièces civiques, tandis qu'un ballon 
s'élevait aux Champs-Elysées. La fête fut gâtée parla 
turbulence de la foule, qui brisa les barrières, prit les 
portes d'assaut et envahit le théâtre. Des clameurs 
étouffèrent la voix des comédiens, et l'on fut même 
obligé d'enlever les bustes de Rousseau, de Voltaire et 
de Mirabeau, de peur qu'ils ne fussent brisés dans la 

i Ami de la Bévolut., t. IV, p. 57. Gorsas, XXVI, 123, 170 {note), 187- 
188. Carra et Mercier, Annales palriot., VIII, \QS2. Monitem' du 13 juil- 
let. V. dans son registre-répertoire (p. 524-028) tout le mouvement 
qu'il se donna et toutes les invitations qu'il lança pour cette fèto, dont 
le mémoire de dépense s'élève à 3,912 1. 8 s. 

2 Catal. de doc. autogr. sur la RcvoluL, n" 203. On voit dans son 
registre que ces frais s'élevèrent à 608 livres. Tallien prononça un dis- 
cours sur les ruines de la Bastille. 



LE PATRIOTE PALLOY. 83 

bagarre. Après un moment de calme, pendant lequel 
on tira le feu d'artifice, le tapage reprit de plus belle, 
et la populace se remit à pousser des cris sauvages et 
à bousculer tous les préparatifs de Palloy. « Le despo- 
tisme et son cortège impur, se demande tristement 
Gorsas, témoin de ces désordres, étaient-ils sortis de 
leurs noirs cachots pour troubler cette fête, ou bien le 
peuple de 1791 n'est-il plus ce peuple docile et aimable 
qui respectait ses jouissances et s'honorait jusque dans 
le délire de ses plaisirs ? » Palloy, le jour suivant, re- 
commença sur nouveaux frais. Cette fois, les illumina- 
tions, la musique et les danses ne furent troublées par 
aucun désordre; mais, ajoute Gorsas avec amertume, 
dans une petite note où l'on reconnaîtrait volontiers 
l'inspiration de Palloy, nous prévenons le patriote qu'il 
n'a affaire qu'à des ingrats : « Si quelques honnêtes 
gens lui savent gré et l'honorent, les aristocrates et 
les intrigants cherchent à lui ravir Festime publique. 
11 ne lui restera pour toute récompense de son civisme 
que sa conscience et ses sacrifices. » Ce cri du cœur et 
surtout la précaution prise par le journaliste de souli- 
gner les derniers mots semblent indiquer que Palloy 
avait déjà éprouvé maints déboires pour l'approbation 
de ses comptes et qu'il en craignait de nouveaux '. 

Après avoir donné la Constitution à la France, la 
première Assemblée nationale était arrivée au terme de 
sa carrière. Elle siégea pour la dernière fois le 30 sep- 
tembre et l'on entoura d'une certaine solennité cette 
séance de clôture. Le roi, qui avait retrouvé une 
ombre de popularité en acceptant la Constitution, vint 
fermer les délibérations de l'Assemblée par un discours 

i Gorsas, XXVIII, 306, 3-27, La dépense, (jui ne devait pas excéder 
douze à treize cents livres, s'éleva pour les 18, 19 et 20, à 3,175 1. o s. 
6 d. — plus du double, comme toujours. 



84 LE PATRIOTE PALLOY. 

que saluèrent des acclamations prolongées durant plu- 
sieurs minutes. 11 avait déjà reçu sa récompense par 
une lettre de félicitations du citoyen Palloy, qui en- 
voya également à tous les représentants une circulaire 
pour « les remercier de leurs pénibles travaux. » Ce 
n'était pas assez. L'Assemblée ne pouvait se séparer 
sans recevoir elle-même l'hommage de Palloy : elle le 
reçut sous forme d'une pierre de la Bastille portant 
l'effigie du roi jointe à celle de Bailly, — le maire de 
Paris et le premier président de la Constituante, — 
avec des inscriptions diverses. 11 avait eu soin d'y 
JL'indre six dessins encadrés reproduisant les monu- 
ments élevés par lui « en l'honneur de la liberté. » A la 
tète des apôtres, rappelés de toutes parts pour la cir- 
constance, il se proposait de prononcer solennellement 
les adieux du citoyen Palloy et de ses coopérateurs à 
r Assemblée nationale; mais il fallut se borner à les 
déposer sur le bureau et à lire une lettre d'envoi '. Il 
fut bien consolé de ce petit mécompte, en entendant 
Hegnault de Saint-Jean d'Angély parler ainsi au milieu 
des applaudissements : « Messieurs, je demande à 
l'Assemblée nationale la permission de lui observer 
que, parmi tous les artistes qui ont consacré leurs 
talents à la Révolution, il n'en est point qui ait donné 
plus de marques de désintéressement que celui-ci. Je 
requiers donc qu'il soit fait une mention honorable et 
particulière de lui au procès-verbal, et que M. le prési- 
dent soit chargé, par une lettre spéciale, de lui témoi- 
gner la satisfaction de l'Assemblée. » La mention fut 
adoptée à l'unanimité. 
Le lendemain, la pierre du patriote, placée au milieu 



' Est-C6 la lecture de cette lolti-e qui est mentionnée dans son re- 
gistre (p 540) conime un discours do iM. Palais, apôtre? 



LE PATRIOTE P ALLO Y. 8o 

de la salle, reçut les hommages des nouveaux députés. 
Sans leur laisser le temps de respirer, il les accabla de 
lettres emphatiques et, dans la séance du 7, il se dé- 
dommagea amplement du silence qu'il avait dû garder 
à la clôture de la Constituante, en prenant prétexte 
d'un portrait de Mirabeau, gravé sur une pierre de la 
Bastille, qu'il venait offrir à la Législative, pour se 
livrer devant elle à toute la fougue de son élo- 
quence. 

« Représentants d'un peuple libre, s'écria-t-il, trai- 
tant pour ainsi dire d'égal à égal avec les législateurs, 
je salue la majesté de la nation que vous représentez. 
J'ai fait mes adieux. J'ai rendu les derniers honneurs 
aux législateurs qui vous ont précédés. Ils sont rentrés 
dans la classe des citoyens. Retirés dans lem^s foyers, 
au sein d'ime famille chérie, ils vont y recueillir les 
fruits de leurs travaux et jouir de la récompense que 
la patrie accorde à ceux qui ont bien mérité d'elle.... 
J'ai consacré chaque époque de la révolution par des 
trophées élevés à la liberté.... J'ai semé sur la surface 
de l'univers, et surtout de cet empire, le despotisme 
expirant sur les débris de la Bastille.» Comment n'eût- 
il point parlé de lui en ces termes naïvement dithy- 
rambiques, puisque ses paroles, prises au sérieux, re- 
cueillaient de toutes parts des témoignages d'estime et 
d'admiration où on allait jusqu'à exalter son désinté- 
ressement ! Cette fois encore, « M. le président eut 
l'attention de rappeler dans sa réponse tous les ser- 
vices rendus à la liberté par le patriote Palloy,» qui s'en 
revint chez lui de plus en plus convaincu qu'il était un 
grand homme, et rêvant à de nouveaux triomphes K 

1 Prudhomme, Révolutions de Paris, X, ''j8; Gorsas, Législative, I, 8, 
126-127. Moniteur fjiéimpression du), X, 51, 55. Lo Moniteur parle 
d'une effigie de Jean-Jacques Rousseau présentée en même lemps. 



86 LE PATRIOTE PALLOY. 

Quelques jours après, le 8 octobre, la Fayette don- 
nait définitivement sa démission de commandant géné- 
ral de la garde nationale parisienne, et les soldats 
citoyens lui votaient une épée d'honneur. Une épée ! 
excellente occasion d'utiliser une partie des décombres 
qui avaient jusque-là reçu peu d'emploi. Palloy accourt : 
« au nom de la patrie » il offre aux commissaires deux 
lames forgées avec quatre verrous de la porte du trésor 
de Henri IV à la Bastille. Le cadeau fut accueilli avec 
toute la gratitude séante ; on décida que les lames 
seraient adaptées à l'épéeet recevraient des emblèmes 
et des inscriptions patriotiques. Les verrous furent 
réduits en deux barres d'acier à Londres, sous les yeux 
de douze députés, s'il faut en croire Palloy, très in- 
ventif en formalités propres à rehausser ses dons. Les 
barres furent frappées en lames à Paris. Sur une face 
on grava l'inscription suivante : Elle épargna le sang; 
sur la deuxième : Elle fut le salut du peuple; sur la 
troisième : Elle fit respecter la loi i. Mais les travaux 
traînèrent en longueur, et les lames ne furent prêtes 
que dans les premiers mois de l'année suivante. 



i Calai, de doc. aulogr. sur la rtévoluL, n" 43. Gorsas, Législative, 
II, 21-23. Crise el démolit, de la BasiiUe, mss., p. 572-576. 



IX. 



A celte même date, la tâche laborieuse entreprise 
par Palloy touchait à sa fin. Il avait fallu deux années et 
demi de travaux pour purger de la forteresse du despo- 
tisme le sol de la liberté. La grande œuvre de la démo- 
lition de la Bastille ne s'était pas accomplie sans 
difficultés et péripéties de tout genre, même dans l'or- 
dre purement administratif. Dès le 2 octobre 1789, Jallier 
de Savaultpriait instamment Palloy, la ville se trouvant 
débordée, d'ordonner une suppression d'ouvriers, en 
gardant de préférence ceux qui avaient des droits par 
leur ancienneté et qui étaient chargés de famille. Le 
16 janvier 1790, deux des ingénieurs-architectes natio- 
naux nommés le 16 juillet précédent pour diriger les 
travaux, MM. Montizon et de la Poize, étaient remer- 
ciés par le bureau de la ville. Le 4 octobre de la même 
année, l'Assemblée ordonnait la cessation des travaux 
dans la huitaine K Palloy protesta avec véhémence 
devant la Commune, qui prit sur elle de les laisser 
continuer , sauf à en supporter désormais les frais , 
jusqu'alors à la charge de la nation 2. Mais le 28 août 
1791, la municipalité elle-même rendit un arrêté con- 



1 Procès-verbauœ de l'Assemblée; séance du 4 au soir. Par décret, la 
somme de 568,143 1. 13 s. 3 d. devait être payée à la municipalité en 
remboursement des dépenses faites pour les travaux, sauf déduction de 
41,243 1. 17 s. de receltes provenant de la vente des matériaux. 

2 On voit, par un projet de discours biffé dans son registre, qu'il 



88 LE PATRIOTE PALLOY. 

forme à celui de l'Assemblée, portant que l'atelier de 
la Bastille serait fermé et que tout travail y cesserait à 
partir du 8 mai suivant. 

L'ordre fut notifié le 4 mai seulement à Palloy, qui 
se plaignit de la situation difficile où le mettait ce 
retard vis-à-vis de ses ouvriers, brusquement congédiés. 
Ils étaient venus lui porter leurs doléances et il les 
avait calmés de son mieux. Sans doute, « cet atelier ne 
doit pas toujours durer, puisqu'il est de la tolérance 
et de la bonté de la municipalité de l'avoir laissé sub- 
sister depuis le décret de l'Assemblée nationale.... Mais 
je vais solliciter ces messieurs pour le prolonger huit 
jours, à moins qu'il n'y ait sur-le-champ un atelier libre 
pour les recevoir. » La lettre de Palloy se termine par 
cette sentence : « Nous sommes dans un temps, sans 
nous sacrifier néanmoins, à avoir soin des malheu- 
reux. » 

Les ouvriers avaient pris la douce habitude de cette 
occupation peu fatigante, qui était presque une siné- 
cure, qui plaisait à leur orgueil patriotique, qui leur 
donnait une certaine importance, qui leur assurait une 
sorte de place d'honneur dans les cortèges des fêtes 
nationales et qu'ils entremêlaient de manifestations 
aussi agréables pour leur paresse que pour leur amour- 
propre. Ils protestèrent donc. Palloy recevait d'eux, le 
même jour, la lettre suivante, couverte d'une trentaine 
de signatures — peut-être n'y en avait-il pas beaucoup 
plus parmi eux qui fussent capables de signer : 

voulait d'abord donnei- sa démission ab irato ; mais il se ravisa pru- 
demment, et dans la séance de la commune où il devait prononcer ce 
discours, il protesta, au contraire, qu'il ne retirerait pas ses équipages 
l;int qu'il resterait une pierre de la Bastille : son courage, sa probité et 
sou patriotisme sauraient, dit-il, confondre et précipiter dans l'abîme 
les monstres qui osaient le présenter comme un malhonnête homme, 
« enrichi do sang humain. » 



le patriote palloy. 89 

« Monsieur et notre maître, 

» Ce n'est point la nécessité présente qui nous a fait 
recourir à vous ; de tous temps nous avons éprouvé les 
bontés de votre cœur. Nous vous supplions donc, dans 
le désespoir où nous sommes d'être à la veille de nous 
voir dispersés dans les travaux de secours, après avoir 
exposé notre vie à la démolition de ce redoutable fort 
du despotisme, et avoir bravé toutes les terreurs que 
l'on a voulu nous inspirer : que deviendra donc de 
malheureux pères de familles, et nombres de gens à 
talents, qui n'ont pour toute ressource que cette jour- 
née modique qu'on leur veut ôter? Nous espérons de 
votre patriotisme et de ce tendre empressement à se- 
courir les malheureux, de nous arracher à la mort 
que nous préférons plutôt que d'abandonner le serment 
que nous avons prêté, d'arracher jusqu'à la dernière 
pierre de la Bastille, ce qui était le vœu de toute la 
France. Voilà, Monsieur, le vœu de tous vos ouvriers 
qui sont prêts à répandre tout leur sang pour la cons- 
titution, ainsi que pour leurs subsistances. » 

Palloy se hâta de faire afficher, sur tous les murs de 
Paris, cette lettre à laquelle on peut croire, en voyant 
l'heureux choix d'éloges qu'elle contient à son adresse, 
qu'il n'était pas resté absolument étranger, et il la fit 
suivre de sa réponse, oi^i il étale, dans son plus beau 
style, les sentiments les plus généreux, en couvrant 
les ouvriers d'éloges peu en rapport avec tout ce qu'il 
en a dit ailleurs, et en ayant soin de rappeler ses pro- 
pres services : 

« Mes amis, le même esprit qui vous a fait prendre les 
armes pour assiéger la Bastille, vous a fait également 
prendre les instruments nécessaires pour en opérer la 
démolition : avant la révolution beaucoup d'entre vous 
n'étaient ni soldats ni ouvriers, et tous le sont devenus 



90 LE PATRIOTE l'ALLOY. 

pour être citoyens et libres. Des ordres émanés du roi 
ont ajouté à votre ardeur, à votre zèle et à votre cou- 
rage ; vous êtes devenus infatigables, incorruptibles, 
et inaccessibles à toutes les tentatives des ennemis du 
bien public; vos travaux ont été aussi constants que 
tranquilles.... 

» Je sais que vous tenez au serment que vous avez fait 
d'arracher jusqu'à la dernière pierre du monument de 
l'esclavage des Français; j'ai fait le même serment.... 
Mais il est un autre serment que nous avons fait avec 
tout l'empire français : c'est d'obéir à la Loi. Le premier 
serment fait n'est plus qu'un serment qui nous est per- 
sonnel et particulier; il suffit qu'il n'ait pas dépendu 
de nous de le remplir, pour nous excuser et nous 
laisser tout l'honneur de l'avoir prêté; ce sera même 
pour nous un nouvel honneur de l'avoir sacrifié au ser- 
ment prêté pour la nation entière, et que nul citoyen 
ne peut enfreindre sans se rendre coupable et criminel. 

» Vous voyez que, depuis le décret rendu, j'ai observé 
de m'écarter des travaux de la Bastille, n'y étant placé 
que par la nation ; et obligé de me retirer par ses ordres, 
j'ai bien voulu fournir les gros ustensiles d'équipages 
et laisser ceux que j'y avais ; j'ai signé aussi les feuilles 
de paye, puisqu'on l'exigeait i, et le tout pour main- 
tenir le calme et le bien général. Lorsque j'y suis en- 
tré avec vous les armes à la main et en ai chassé les 
satellites qui y étaient retirés, c'était pour ma patrie, 
et sans aucun but d'intérêt, sinon que le souvenir de 
lui avoir été utile. » 

11 leur faut donc obéir et attendre que la municipa- 
lité, touchée parleurs observations, autorise la reprise 

1 On ne voit pas trop comment Palloy, dans ces condilions, pouvait 
dire qu'il s'était retiré, et quelle différence essentielle séparait sa posi- 
tion nouvelle de l'ancienne. 



LE PATRIOTE PALLOY. 91 

des travaux, mais en se souvenant toujours qu'ils 
n'ont que le droit de pétition. C'est ainsi qu'ils se mon- 
treront « les vrais enfants de la patrie et de la liberté, 
et les dignes compagnons de Palloy. » Il finit en pro- 
mettant un certificat sur parchemin à tous ceux qui 
auraient travaillé depuis trois mois à la Bastille et 
seraient reconnus pour honnêtes par leur chef d'ate- 
lier K Ce fut seulement après le 21 qu'il cessa d'ap- 
poser ses acquits sur les ordonnances de paie 2. 

Par le fait, le chantier de la Bastille était devenu une 
véritable succursale des ateliers de charité, où le gou- 
vernement et la ville occupaient de leur mieux, dans un 
but de sécurité publique, des ouvriers sans emploi. Ces 
ateliers recueillirent naturellement la plupart des tra- 
vailleurs congédiés de la Bastille. On les employa sur- 
tout pendant quelques semaines, à des travaux sur les 
quais. Mais, dès le 16 juin, l'Assemblée votait la disso- 
lution, pour le 1'^'' juillet, des ateliers de charité. Ce dé- 
cret jeta le trouble et le désespoir parmi ces malheu- 
reux, dénués pour la plupart de toutes ressources. Il 
se forma des rassemblements tumultueux sur la place 
Vendôme et à la Grève; des désordres assez graves se 

1 Toutes ces pièces, suivies de l'ordre définitif de suppression des 
ateliers (6 mai), furent réunies par Palloy en un grand placard à trois 
colonnes fait pour être affiché. Dans le registre Prise et démolition de la 
Bastille, le modèle du certificat en parchemin suit ce placard. Il est in- 
Mtulé certificat d'artiste et d'ouvrier en bâtiment, et donne le signale- 
ment, comme un passeport, de la personne qui l'a obtenu. Les ouvriers 
s'empressèrent de venir retirer ces titres de civisme. C'était encore une 
manière de se ranger parmi les vainqueurs de la Bastille. Mais Palloy 
se plaint (p. 569 de son registre, déc. 1791) que, parmi ceux qui se pré- 
sentent, beaucoup n'ont aucun titre, toujours comme pour les Vainqueurs, 

2 Discours pour la reddition de ses comptes. Dans son registre, sa dé- 
mission au conseil de la Commune est inscrite, en effet, à cette date, 
et diverses lettres aux administrateurs des travaux publics et à M. Cham- 
pion la confirment. La quatre-vingt-seizième et dernière paie est datée 
du même jour. 



9:2 LE PATRIOTE PALLOY. 

produisirent sur divers points, et l'on pouvait en re- 
douter de plus graves encore, car déjà les plus exaltés 
avaient mis la main sur l'artillerie du Petit-Saint- An- 
toine, qu'on avait eubeaucoup de mal à leur reprendre, 
et la garde nationale, exaspérée, parlait de faire feu sur 
ces rassemblements. Un certain nombre d'ouvriers fu- 
rent conduits à l'Abbaye et à Bicêtre, ce qui redoubla 
l'agitation au lieu de la calmer, et, de concert avec le 
directoire, la municipalité arrêta qu'une somme de 
90,000 livres, bien faible pour tant de besoins, serait 
répartie entre les 48 sections, afin de venir en aide aux 
plus nécessiteux i. 

En allant, après le retour du roi, prêter comme tout 
le monde leur serment à l'Assemblée, les ouvriers des 
travaux publics n'oublièrent pas leur intérêt particulier 
dans l'intérêt général, et réclamèrent un sursis à l'exé- 
cution du décret. Puis un groupe d'anciens démolis- 
seurs de la Bastille adressa aux représentants une 
pétition pressante, au nom de Vhumanité, de la. justice, 
de la sagesse et du patriotisme, d'un tout autre style 
que la protestation adressée à Palloy lui-même. 

« ....Quand on a suspendu nos travaux à la Bastille, le 
département nous a transportés sur les quais, en nous 
disant qu'après les réparations urgentes le long de la 
rivière, la démolition des églises vacantes nous occu- 
perait pendant deux ans ; et le département de Paris a 
comme retenu et loué nos bras pour deux ans. D'ailleurs 
la nature doit nous nourrir, parce que nous sommes des 
hommes ; le département de Paris nous doit du pain, 
parce que nous sommes pour la plupart domiciliés à 
Paris et pères de famille, parce que nous sommes en- 
fants de la patrie. 11 nous doit du pain parce que nous le 

1 BcvoluUons de Paris^ l. VIII, 66:^. 



LE PATRIOTE PALLOY. 93 

payons avec nos bras, à moins qu'on nous dise qu'il ne 
nous doit pas de pain parce que beaucoup d'entre nous 
ont contribué à prendre la Bastille, et tous à la démolir. 

» Et dans quel temps les ouvriers qui manquent de 
travail peuvent-ils implorer avec plus de confiance l'hu- 
manité et la justice de l'Assemblée nationale que lors- 
qu'on transportant à la nation les biens de l'Eglise, 
l'Assemblée n'a voulu que donner des administrateurs 
moins infidèles à ce patrimoine des pauvres? Elle ne 
peut pas oublier qu'une partie de ces assignats dont 
elle a les mains pleines, est affectée au soulagement de 
l'indigence et est l'héritage de ceux qui n'en ont point. » 

Après ces considérations d'un socialisme avancé et 
d'une logique révolutionnaire irréfutable, les signa- 
taires développaient les périls de la mesure, en indi- 
quant qu'elle favorisait les desseins sinistres des fau- 
teurs de complots, et en rappelant que Louis XVI, 
avant sa fuite, était allé faire visite aux ateliers, où il 
avait dit : « Mes enfants, on ne vous renverra pas; » 
la mesure prise n'était donc propre qu'à détacher les 
ouvriers de l'Assemblée et à leur mettre aux lèvres le 
cri de Vive le roi! « Si nous devons périr, concluait la 
pétition, que ce soit plus glorieusement, et si nos bras 
sont inutiles à la ville de Paris, armez-les pour qu'ils 
soient utiles à la nation sur les frontières. » 

Mais les ouvriers étaient importuns. Le ton de leur 
pétition déplut : le président de l'Assemblée en refusa 
la lecture publique et l'opinion se prononça vivement 
contre eux. Camille Desmoulins fut presque seul à pu- 
blier la pièce et à la soutenir, en ce sens du moins qu'elle 
devait être discutée, et qu'on fomentait les troubles en 
leur donnant lieu de crier au déni de justice K 

1 Révoliil. de France el de Brahant, n" 83, 



X. 



Au mois de février 1792, Palloy écrit aux 82 dépar- 
tements, aux 547 districts, aux 6,000 cantons, à tous 
les députés patriotes de la Constituante, en leur en- 
voyant une médaille de fer; aux sociétés populaires dé- 
partementales, aux présidents et secrétaire perpétuel 
des électeurs de 1789, ainsi qu'aux cinq cents électeurs, 
afin de les prévenir que, le 12 mars suivant, il présen- 
tera ses comptes K Dans les premiers jours de mars, 
il envoie au président de l'Assemblée législative, à tous 
les députés et même aux huissiers, au roi et à ses mi- 
nistres, l'invitation de venir l'entendre. Il écrit, en 
outre, dans le même sens aux électeurs de 1791, à tous 
les tribunaux, au président et aux membres du dé- 
partement de Paris, aux districts de Sceaux et de Saint- 
Denis, aux quatorze cantons et aux dix-sept communes 
rurales, au corps municipal, au procureur de la Com- 
mune, au maire, aux quarante-liuit sections de Paris, 
à l'état-major et aux commandants de bataillons de 
l'armée parisienne, au corps des vétérans, aux inva- 
lides, aux élèves de la patrie, à la société des Jacobins 
et à celle desCordeliers, dans la personne de leurs pré- 
sidents et de chacun de leurs membres, aux architec- 
tes, inspecteurs et commis, chefs et sous-chefs, entre- 



1 II leur adrûssail en même temps une médaille de plomb et la gra- 
vure d'un projet de pyramide en l'honneur do la Révolution pour le 
musée de la rue Daupliine. 



LE PATRIOTE PALLOY. 95 

preneurs et fournisseurs des travaux de la Bastille, 
enfin, aux académiciens, journalistes et hommes de 
lettres, aux curés des trente-trois paroisses du dépar- 
tement, aux quatorze théâtres, à tous les architectes 
qu'il avait employés, à ses amis et à ceux qu'il soup- 
çonnait d'être ses ennemis. Nous reproduisons, en 
l'abrégeant, cette énumération homérique, d'après le 
relevé qu'il en a fait lui-même ^ pour donner une idée 
de rétendue de sa correspondance et de l'importance 
solennelle qu'il attachait à la reddition de ses comptes. 

En même temps, il adressait à ses chers camarades, 
les Apôtres, une lettre dont nous citerons les dernières 
lignes, où se peignent, avec une expression d'une 
gaieté familière, l'enthousiasme et la sensibilité de 
Palloy : 

« Nous conviendrons encore du jour où nous pour- 
rons nous rassembler, afin de nous connaître tous, et 
nous donner le baiser de paix et d'union. Je me propose 
pour ce beau jour, qui terminera l'époque de nos tra- 
vaux apostoliques, de vous donner à dîner au milieu 
de ma cour, sur le grand couvert qui servait d'atelier à 
mes ouvriers, qui ont travaillé aux pierres et bastilles 
que j'ai envoyées et que vous avez livrées. J'aurai au 
moins le plaisir de dire : « J'ai dîné avec mes Apôtres 
réunis : ce dernier lien par lequel je les ai tous unis sera 
aussi indissoluble que le premier. » Nous ferons plu- 
sieurs libations en l'honneur de la Liberté conquise, 
nous chanterons des hymnes à sa gloire, et après le 
dîner nous abattrons cet (sic) hangar qui me servait 

' Deuxième lettre de Palloy à ses frères de la Sociélé républ. de 
SceauX'l' Unilé ; maison d'arrèl do la Force, G ventôse an ir. On peut 
lire bon nombre de ces cii-culairos, qui varient beaucoup d'étendue et 
de ton, suivant la catégorie à laquelle il s'adresse, dans le recueil Bas- 
tille. (Bibl. nation., t. II.) 



96 LE PATRIOTE P ALLO Y. 

d'alelior, voulant cesser mes offrandes ^ . Je préviens qiie 
tout apôlre de la Liberté qui n'apportera pas avec lui 
un air riant, un cœur gai, qui n'amènera pas avec lui 
un parent, un ami et une dame, sera réprimandé par le 
corps entier. Tels sont les décrets de l'assemblée apos- 
tolique. » 

Le 11 mars, Palloy se présentait à la barre de l'As- 
semblée, entouré de ses apôtres qui lui formaient une 
couronne, et il prononçait son apologie, vantant le cou- 
rage avec lequel, au milieu de tous les périls, il avait 
poursuivi la destruction de «ce repaire de la tyrannie, » 
et ajoutant que les frais n'étaient pas « aussi considé- 
rables que la malveillance le suppose, » comme le prou- 
verait le compte dont il déposait un exemplaire sur le 
bureau. Par la même occasion, il faisaithommage à l'xls- 
sembléedu plan d'un monument à élever, sur les ruines 
de la Bastille, à la gloire de la liberté, afin d'épurer le 
terrain comme les matériaiix de l'abominable prison, 
demandant que, si l'on ne jugeait pas à propos d'exé- 
cuter son plan en entier, on l'autorisât du moins à cons- 
truire, avec les pierres de la forteresse, une pyramide 
imposante et peu coûteuse. 

« J'apporte à l'Assemblée, ajouta-t-il, les restes des 
fers qui ont enchaîné tant de victimes. Je les ai fait pu- 
rifier au feu, et j'en ai fait fabriquer des médailles re- 
présentant la Liberté. Ces médailles, placées sur le 
cœur des députés, leur rappelleront l'ancienne servi- 
tude et le courage dont ils ont besoin pour résister aux 
embûches des despotes. » 

Au milieu des plus vifs applaudissements, le prési- 
dent Guy ton lui répondit que « l'idée de ce rapproche- 



^ Il n'en eut pas le courage, et on les verra reparaître aussi bien et 
plus longtemps encore que ses apôtres. 



LE PATRIOTE PALLOY. 97 

ment ne pouvait naître que dans une âme embrasée du 
plus pur patriotisme, » et lui accorda, ainsi qu'à ses 
dignes coopérateurs, les honneurs de la séance. Plu- 
sieurs orateurs se succédèrent à la tribune pour le 
combler d'éloges, et le représentant Dumas, en récla- 
mant le renvoi de son projet au comité d'instruction 
publique, demanda formellement, sans rencontrer 
aucune opposition, que ce comité fût chargé de propo- 
ser un témoignage de la reconnaissance nationale en 
sa faveur ^ Les médailles furent distribuées sur-le- 
champ. Palloy en avait fabriqué aussi pour les huis- 
siers 2, qui reçurent l'autorisation de les substituer 
aux leurs, en les suspendant à un ruban tricolore. Si 
les membres de l'Assemblée acceptèrent avec plaisir 
les médailles de Palloy, quoiqu'il se soit plaint que 
beaucoup d'entre eux négligeassent de les porter, les 
huissiers les reçurent avec ivresse, et le patriote, par 
cette adroite prévenance, se fit des amis chauds dont 
la protection ne devait pas lui être inutile pour ses 
fréquents rapports avec l'Assemblée. Ils lui adressèrent 
une lettre collective de remerciements, et le lende- 
main le doyen des huissiers lui écrivait encore : 

« Permettez que, vivement pénétré d'un témoignage 
aussi flatteur de votre amitié, je joigne pour post- 
scriptimi à cette lettre la certitude qu'après mon extinc- 



1 Procès- verbaux de l'Assemblée législative^ à la date. Moniteur du 
13 mars 1792. 

2 II proposait en même temps que la dénomination d'huissier fût 
remplacée par celle d'officier du Sénat français. Cette médaille, en fer 
et en cuivre doré, surmoulée par un bonnet phrygien et l'anneau d'une 
clef, dont l'autre extrémité la dépassait à la partie opposée, présentait 
l'inscription circulaire : Huissier d'honneur à l'Assemblée nationale. Les 
huissiers de l'assemblée législative continuèrent à la porter, et aussi ceux 
mêmes de la Gonvenlion, jusqu'au 13 octobre 1793. V. Hennin, //wL nu~ 
mismat. de la Bévolut.., p. G6, 

LE PATRIOTE PALLOY. 7 



98 LE PATRIOTE PALLOY. 

lion la postérité la plus reculée apercevra dans mes 
cendres des signes distinctifs de la reconnaissance que 
grava au fond de mon cœur votre lidèle et généreux 
patriotisme. 
» Votre frère, serviteur et citoyen, 

» Armand ' . » 

. Enfin Palloy fit distribuer à ses apôtres, en souvenir 
de leur mission, qu'ils pouvaient considérer comme 
achevée, une médaille fabriquée avec les chaînes du 
pont-levis de la Bastille et portant leur devise : La 
liberté ou la mort ~. 

Nous reviendrons tout à l'heure au monument dont 
il proposait l'édification sur la place de la Bastille. 
Mais il nous faut d'abord en finir avec ce qu'il appelait 
la reddition de ses comptes. Le 12 mars, au lendemain 
du jour où il avait comparu à l'Assemblée, il se pré- 
senta au corps municipal, après avoir eu soin d'en- 
voyer ses apôtres dans les places et marchés pour y 
annoncer sa démarche. Mais la municipalité et le con- 
seil général de la commune, considérant qu'il n'avait 
pas eu de maniement des deniers publics, se refusèrent 
à recevoir ses comptes. Palloy se rejeta alors sur l'as- 
semblée générale des citoyens et du peuple, réunis en 
la salle de l'évéché : « On achevait la lecture de la dé- 
claration des droits de Thomme et du citoyen, dit le 

î Documenis inédils. La lullre est datée du 10, soit par erreur, soit 
parce que les huissiers avaient été avisés d'avance. On peut voir aussi, 
à la Bibliotljèquo de la ville, une lettre de l'huissier Delplanque à 
celui qu'il appelle le patriote sans égal, le grand et célèbre patriote. Le 
14 juillet 179-2. Palloy fit également don d'une médaille civique, for- 
mée, comme la plupart de ses produits en ce genre, de deux plaques de 
fer minces réunies par un bord en cuivre, aux huissiers de la maison 
commune. 

^ Hennin, flist. numismat. de la Hévolut , p. 236. 



LE PATRIOTE PALLOY. 99 

procès-verbal ^ lorsque sont entrés les élèves défen- 
seurs de l'Autel de la Patrie, les citoyens du faubourg 
Saint-Antoine et plusieurs autres citoyens du marché, 
les électeurs de 1789. Les forts de la Halle portaient 
une pierre de la Bastille où était gravé le monument 
du musée; M. Palloy était à leur tète avec les vain- 
queurs et les apôtres de la liberté. Le patriote Palloy a 
pris la parole au milieu d'applaudissements mérités, 
et ce qui a paru plus rare encore que l'exposition de la 
pierre de la Bastille et du plan qui y était gravé, ce fut 
que le patriote Palloy venait donner l'exemple d'un 
fonctionnaire public rendant des comptes au peuple 
assemblé. » 

En cette occasion il déploya toute son éloquence : 
« Est-il un jour assez grand, s'écria-t-il, pour l'homme 
intègre qui demande à rendre des comptes ? Est-il un 
auditoire assez nombreux? 11 sait que les rayons de 
lumière dont il s'environne deviennent les rayons de sa 
gloire. — Je parais ici, ajoutait-il en un autre passage 
de son discours, avec le même costume que je portais 
au 14 juillet 89 2. » Palloy était sans doute un entrepre- 
neur qui venait étaler ses livres, mais c'était aussi et 
surtout, on le voit, un vainqueui' qui demandait les 
honneurs du triomphe. Le président Mathieu ne manqua 
pas de les lui décerner avec empressement : « Partout, 
dans le royaume, dans nos colonies, chez les nations 
étrangères, vous avez répandu des débris et des plans 
de la Bastille. Ce sont là des pamphlets dont les des- 
potes ne s'étaient point avisés d'interdire l'importation 
dans leurs Etats. Nouveau Deucalion, avec des pierres 

1 BiU. nation., Lb.39 10470. 

2 Celle phrase d'un naïf orgueil plaisait à Palloy, car nous la trou- 
vons répélée lextuelleraent dans un autre de ses projets de discours pour 
l'Assemblée législative, le 31 juillet 1792. 



-^^\xetiu«s 






100 LE PATRIOTE PALLOY. 

VOUS ferez renaître chez eux une race d'hommes libres. » 
Palloy reprit alors la parole pour lire un exposé de 
ses actes et une apologie de sa conduite, en faisant 
connaître tous les obstacles et les périls qu'il avait dû 
surmonter ^, et finit en déposant ses comptes sur le 
bureau. On nomma, pour les vérifier, des commis- 
saires choisis parmi les électeurs de 1789, les nouveaux 
électeurs et les forts de la Halle ; l'évèque Fauchet fai- 
sait partie des premiers et Dufourny des seconds. Mais 
l'opinion de l'assemblée se trouvait engagée d'avance 
par ses applaudissements et par les termes mêmes du 
procès-verbal où on lit : « Il a été arrêté que mention 
honorable serait faite de la conduite courageuse et véri- 
dique du patriote Palloy et du nom de ses illustres 
coopérateurs, apôtres de la liberté -. » 

1 En dehors des soulèvemenls de ses ouvriers, il menlionne plusieurs 
fois dans son registre des faits de ce genre, dont sa liàl^lerie naturelle 
exagère sans doute l'importance. Tantôt c'est une provocation en duel 
qui lui Qit adressée au bois de Boulogne, ainsi qu'à un grenadier, par 
deux aristocrates; iosprovoqueurs, heureusement pour eux, n'osèrent se 
trouver au rendez-vous. <( A ce trait, on connaît l'aristocratie, » ajoute le 
bouillant Palloy, qui laissa un billet d'Jionneur au bois, à l'adresse de 
ces polissons, et qui assure que le patriotisme de sa fille « fut signalé en 
cette occurrence. » (8 janv. 1791) Tantôt ce sont des attentais de nature 
assez vague, enregistrés sous cette désignation énergique : Assassinais 
exercés conlre M. Palloy (20 déc 1791). Le brave citoyen allait même 
jusqu'à faire désarmer, bâtonner et chasser, le 6 février 1791, six hom- 
mes qui s'étaient présentés à sa maison, « le jour d'un repas et d'une 
assemblée de fameux patriotes, » se disant « porteurs d'ordres de police 
pour tuer les chiens de M. Palloy. » 

2 Procès-verbal, etc. La pierre de la Bastille qu'il remit aux électeurs 
de 1789, avec promesse du môme cadeau « à ceux qui en seraient 
dignes par la suite, » dit naïvement le rédacteur du procès-verbal, ne 
fut pas le seul souvenir de cotte journée : il fit frapper une médaille; 
il semble même qu'il en fit frapper deux : l'une représentant le siège de 
la Bastille, dont chaque électeur reçut un exemplaire {elle a été décrite 
et gravée par Mennin); l'autre représentant le serment du jeu de paume, 
qui fut envoyée particulièrement aux députés. (V. à la Bibl. nat. la 
pièce Lb39, 10468.) 



LE PATRIOTE PALLOY. 101 

Le 16 mai suivant. Laffile, homme de loi, chargé du 
rapport, en donna publiquement lecture, devant les 
citoyens convoqués encore par Palloy, soit pour lui 
accorder leurs suffrages, soit « pour faire les observa- 
tions qui appartiennent à l'homme libre. » Après avoir 
constaté, comme l'avait fait le corps municipal, que 
Palloy n'avait pas eu le maniement des sommes ins- 
crites dans son registre, qu'il n'était que le témoin des 
paiements opérés par le trésorier de la maison com- 
mune sur les feuilles fournies par lui et signées par les 
administrateurs, ce rapport obligeant ajoutait qu'il 
fallait déduire de la somme totale de 943,768 livres, 
d'abord 200,000 livres (suivant l'estimation de Palloy) 
pour la construction de plusieurs corps de garde et 
quelques démolitions, réunies mal à propos au compte 
de la Bastille, puis le produit encore inconnu de la 
vente des matériaux i; et alors la dépense se rappro- 
cherait des 600,000 livres indiquées tout d'abord à 
l'Hôtel de ville comme le total probable de la démoli- 
tion. C'était Tliouin, de l'Académie des sciences, qui 
avait désigné ce chiffre, en prenant pour base les frais 
des travaux exécutés sous ses yeux pour l'agrandisse- 
ment du jardin du roi. Palloy s'était aussitôt mis en 
avant, promettant de ne pas dépasser la somme de 
60,000 livres, selon Thouin ; de 100,000 selon le patriote, 
qui assurait que la mémoire du savant botaniste était 
en défaut sur ce point. Même en admettant cette der- 
nière version, le résultat démentait singulièrement la 
promesse. Mais, ajoutait le rapporteur, la municipalité, 
sans accepter l'offre de Palloy, avait vainement essayé 

i Dans V Aperçu et reliquat de comple général, annexé à son registre, 
on voit nolécs deux acquisitions de matériaux cl pierres de la Bastille, 
l'une au 15 nov. 1790, pour 3,301 1. 17 s 4 d ; l'autre le 23 nov. 1791, 
pour 9,870 I. 19 s. 



102 LE PATRIOTE PALLOY. 

de mettre les travaux en adjudication, et après l'échec 
de cette tentative, « il fallut en revenir à payer à me- 
sure et par semaine comme auparavant; de sorte que 
la Bastille n'a pu être démolie que de la manière la 
plus défavorable pour la maison commune, et que, dans 
ce malheur, on n'a eu de dédommagement que la satis- 
faction de donner du travail aux indigents qui n'en 
avaient point; ce qui était alors un point bien impor- 
tant. » 

Palloy réclamait en outre une somme de 80,000 livres 
pour ses équipages, et demandait l'appui de l'Assem- 
blée auprès du corps municipal pour cette réclamation. 
Sans se prononcer catégoriquement sur ce chapitre, 
qu'il n'était pas à même de vérifier, le rapporteur es- 
timait que la demande devait être prise en considéra- 
tion, et la réunion arrêta, en effet, « qu'on nommerait 
des commissaires pour accompagner et appuyer le 
patriote Palloy partout où besoin serait ^. » Ainsi se 
termina, par une approbation aveugle et un appui 

i Procès-verhal de ce qui s'est passé à l'assemblée générale des ciloyens 
et du peuple réunis en la salle de l'évêché, 12 mars 1792, suivi de la 
Séance du 16 mai 1792. On peut voir égalomeul, sur les frais de celte 
démolition, que les malveillants évaluaient à 1,500,000 livres, la deuxième 
lettre de Palloy à ses frères de la Société républicaine de Sceaux l'Unité, 
H ventôse an ii. Sur le total de 943,000 et quelques cents livres, le Tré- 
sor paya, jusqu'au 16 octobre 1790, la somme de 595,787 1. 19 s. 5 d., 
et la municipalité, à la suite du décret d'octobre par lequel l'Assemblée 
se déchargeait, celle do o47,981 l. 8 d., jusqu'au 21 mai 1791. On trou- 
vera le détail dans le Tableau général des sommes payées par le Trésor 
national aux ouvriers employés tant à la démolition de la Bastille, 
construction de plusieurs corps de garde, qu'à différentes démolitions et 
autres travaux (par exemple, Palloy, en novembre 1789, avait reçu 
l'ordre de dresser des plates-formes à la place Henri IV pour y établir 
une batterie de canons, avec les ouvriers et les malériaux de la Bas- 
tille; le 20 avril 1791, quarante de ses ouvriers avaient été détachés 
pour déposer les bornes et grilles des barrières, etc.), suivi du Tableau 
des sommes payées par la municipalité, qui fait partie du ms. Bastille, 
l. 1. (Bibl. nat.) 



LE PATRIOTE PALLOY. 103 

complaisant, cette prétendue reddition de comptes, qui 
n'était qu'une parade, ce qu'il appelle lui-même « un 
compte moral, plutôt que monétaire ^ ; » et il se hâta 
naturellement de faire part du résultat à la France 
entière -. 



1 Deuxième lellre à ses frères de Sceaux. 

- A peu près au moment où il montait ainsi au Capitule, le 16 mars, 
le procureur de la (Commune, Desmousseaux, lui écrit pour lui rappeler 
qu'il doit une patente, et que, s'il continue à ne pas tenir compte des 
avertissements à ce sujet, son ministère l'obligera à le poursuivre; 
mais, comme cela serait d'un mauvais exemple et très affligeant pour un 
patriote tel que lui, il croit devoir le prévenir, en boa frère, d'avoir à 
s'exécuter, ou tout au moins de lui déduire ses motifs. Le 24 mai sui- 
vant, par délibcralion du bureau municipal, attendu que Palioy laisse 
ses matériaux encombrer un terrain particulier dont un locataire ré- 
clame la jouissance, il est arrêté que sommation lui sera faite de les 
transférer ailleurs, eu payant tant le prix de ces matériaux que les frais 
de transpoi't et de garde, dommages-intérêts, etc. Si Palioy s'était rendu 
adjudicataire de la presque totalité de ces matériaux, du moins il ne les 
avait pas payés à celle date. Les paya-t-il plus tard? Bien d'autres faits 
encore démonirent combien il en prenait à son aise, car son registre 
mentionne fréquemment des réclamations ou sommations semblables. Il 
ne se soumettait guère plus aux règlements dans ses travaux particu- 
liers. En 1786, il avait acquis un terrain sur la place du Palais-Bourbon, 
au coin de la rue de Bourgogne, et il y fît bâtir avec une extrême len- 
teur une maison qui venait à peine d'être achevée en 1806. Dès le 
10 juillet 1790, le département des travaux publics lui ordonne de faire 
enlever « la très grande quantité de recoupes » qui proviennent de ce 
bâtiment, s'il ne veut les voir enlever à ses frais; le 12 novembre 1791, 
les administrateurs de la police lui enjoignent de clore son bâtiment. 
Chaque année, ces injonctions se renouvellent; il est en correspondance 
continuelle à ce propos avec Delaville-Leroux , Champion, Bouclier 
d'Argis. Le 24 messidor an vu, on lui écrivait encore du bureau de la 
voie publique, au sujet de ses matériaux qui gênaient la circulation ; 
l'année suivante, on lui ordonnait de suspendre cette construction, où il 
ne s'était pas astreint, comme il le devait, à suivre le plan symétrique 
de la place; puis on lui donnait l'ordre de démolir, ei ses réclamations 
étaient repoussées par le préfet de la Seine Frochot (28 ventôse an viii). 
Il ne la démolit pas cependant : dans sa brochure de 1806, Un Fran- 
çais à sa pairie, il s'appuie sur le récent achèvement de cette maison 
pour insinuer que, après avoir ainsi contribué à l'embellissement de la 
place du Corps législatif, il serait juste qu'on le chargeât du reste de 



XI. 



Dans l'intervalle entre la reddition de ses comptes et 
le rapport de la commission, l'infatigable patriote avait 
pris une part très active à la fête des Suisses de Châ- 
leauvieux i, dont il avait été nommé l'un des commis- 
saires, avec Tallien, Gollot d'IIerbois, David, Hubert et 
Marque t. Grâce surtout au patronage ardent de Gollot 
d'Herbois, les quarante soldats du régiment de Châ- 
teauvieux condamnés à trente ans de galères à la suite 
de la sédition militaire de Nancy, et qu'on avait d'abord 
refusé de comprendre dans l'amnistie décrétée après 
l'acceptation de la Constitution par le roi, venaient 
d'être remis en liberté. Ils s'avancèrent en triomphe 



celle place. Sous la Révolution, il parle toujours en maître, dans ses 
fréquentes discussions avec le département des travaux publics; il ne 
ménage pas les reproches, contre lesquels on se défend sur un ton res- 
pectueux; il arguë de son patriotisme, des services qu'il a rendus, et, 
même en le rappelant à l'ordre, on use de longanimité, on fait preuve 
d'égards, on le ménage comme une puissance. 

1 II est impossible de s'arrêter à chaque fête, petite ou grande, à la- 
quelle Palloy prit pari, car il faudrait les mentionner foutes. Ainsi, à la 
fin du mois de janvier précédent, on avait célébré la commémoration 
des victimes de la Chapelle, tuées le 24 janvier 1791, dans une rixe po- 
pulaire, par quelques employés de la ferme, — les chasseurs de barrières, 
comme on les appelait, « amas impur de brigands et de coupe-jarrets, » 
dit le Journal de Prudhomme, plus détestés encore que nos douaniers 
actuels. Cette affaire avait fait grand bruit. Marat et le club des jaco- 
bins s'en étaient bruyamment emparés. Palloy n'eut garde de manquer 
ni au cortège ni au service, et il fit graver l'épilaphe des victimes sur 
l'inévitable pierre de la Bastille. 



LE PATRIOTE PALLOY. 105 

vers la capitale, où l'on avait ouvert en leur honneur 
une souscription, à laquelle on fit participer le roi et 
sa famille, comme membres de la section des Tuileries : 
digne prélude de l'humiliation que le 20 juin allait 
infliger à Louis XVI en le coiffant du bonnet rouge ! 

Le projet de les fêter à Paris parait avoir germé tout 
d'abord dans la tète de Palloy. Le 20 février, il envoyait 
pour eux à Gorsas 19 livres 5 sous, produit d'une sous- 
cription de ses apôtres — ce qui faisait juste cinq sous 
par personne, car ils étaient alors soixante-dix-sept, — 
et le 2 mars, ceux-ci écrivaient aux Suisses de des- 
cendre chez Palloy, parce qu'ils se préparaient à leur 
faire une réception solennelle. 

Dès le mois de mars. Vidée générale d\ine fête 
civique pour la réception des soldats de Châteauvieux 
réservait au patriote et à ses moellons une place d'hon- 
neur dans la cérémonie : 

« Un cortège particulier, conduit par Palloy, sortira 
avec eux de la Bastille et portera quatre pierres tirées 
des débris, sur lesquelles seront gravées des inscrip- 
tions relatives aux quatre événements principaux de 
Nancy, Vincennes, la Chapelle et le Champ de Mars, où 
le sang des patriotes a coulé.... L'autel de la patrie 
sera entouré de citoyens et de citoyennes déplorant le 
dernier événement qui a souillé ce champ de la liberté. 
Le drapeau national, entièrement couvert d'un crêpe 
noir, flottera au-dessus. La ville de Paris et les officiers 
municipaux monteront seuls à l'autel. Palloy les ac- 
compagnera; il leur présentera les quatre pierres pro- 
venant des cachots de la Bastille. Ces pierres étant 
déposées sur l'autel, des parfums seront brûlés en 
abondance dans des vases déposés autour de l'autel, 
et répandront une fumée épaisse, destinée à purifier le 
champ de la Fédération. » 



106 LE PATRIOTE PALLOY. 

Cette partie du pro,^Tamme excita notamment une 
protestation véhémente, comme injurieuse pour le 
rôle qu'avait joué la garde nationale parisienne, avec 
la Fayette et Bailly, dans la journée du 17 juillet, au 
Champ de Mars. En transmettant au directoire cette 
protestation, signée Bayard, le commandant général 
Aclocque, — brasseur du faubourg Saint Antoine, 
comme Santerre, qui avait embrassé avec ardeur les 
idées de la Révolution, mais n'en voulait accepter ni 
les excès ni les crimes, — s'exprimait de la sorte, en 
faisant simplement allusion peut-être aux pierres de 
Palloy et aux inscriptions qu'elles devaient recevoir : 
« Le bruit court que des tableaux allégoriques doivent 
humilier la garde nationale. Je prie M. le procureur gé- 
néral d'observer que l'honneur est plus cher à la garde 
nationale que la vie et de vouloir bien peser cette obser- 
vation ^. » Le directoire répondit que cet avertissement, 
où il trouvait une nouvelle preuve de la vigilance du 
commandant général, fixerait toute son attention, et 
protesta que si le projet d'humilier la garde nationale 
parisienne pouvait exister, la répression de cette entre- 
prise contre-révolutionnaire serait pour lui un besoin 
et un devoir. Cette correspondance excita furieusement 
la bile du rédacteur des Révolutions de Paris, qui pro- 
posa de livrer aux flammes la lettre d'Aclocque, avec la 
réponse du directoire et le libelle de Bayard, en guise 



1 Ce qui avait encore irrité une grande partie do la garde nationale, 
c'est que plusieurs sections ou sociétés populaires, entre autres la sec- 
tion de la P'ontaine de Grenelle, avaient demandé qu'on enlevât de l'Hô- 
tel de ville le buste de la Fayette, son commandant général, pour épar- 
gner aux braves militaires qu'on fêtait la vue douloureuse d'un homme 
« qui, par erreur sans doute, parut être l'un des agents de leurs 
malheurs. » La Fayette était le parent de Bouille, et l'avait encouragé 
dans la ri'prcssion du soulèvement militaire de Nancy. {Calai, de doc. 
aulogr. sur la Révoltd., n" 207.) 



LE PATRIOTE PALLOY. 107 

d'holocauste aux mânes outragés des patriotes de 
Nancy et du Champ de Mars. Palloy ne manqua pas 
non plus de répliquer à la protestation d'Aclocque et à 
celle du directoire. 

Le 13 avril, l'avant-veille de la cérémonie, de Uu- 
bigny, électeur de 1789, qui avait gémi dans les cachots 
de la Bastille et qui tenait à tirer tout le parti possible 
de cette glorieuse circonstance, écrivait à Palloy pour 
lui rappeler ses titres : 

« Dites-moi, patriote, pourquoi les anciens prison- 
niers de la Bastille n'ont point été invités de prendre 
place des premiers dans le cortège de la cérémonie. 
J'ai dépensé plus de 15,000 livres dans la Révolution 
pour avoir réclamé la liberté de plus de 80,000 fa- 
milles du royaume qui étaient sous le joug de l'oppres- 
seur, depuis 1774 jusqu'à 1790. Dois-je espérer d'aller 
à cette cérémonie et quel rang dois-je y prendre, porter 
une chaîne au col, le livre de la Constitution, ou toute 
autre place ? » 

Nous ignorons si cette requête fut accueillie ; elle 
méritait de l'être : Palloy et l'ex-comédien Collot 
d'Herbois étaient hommes à comprendre tout ce que la 
vue d'un ancien prisonnier de la Bastille, la chaîne au 
cou, eût ajouté d'éloquence au cortège i. Les vain- 

1 Ce de Rubigny ou Derubigny était un personnage fort remuant, 
quoiqu'il n'ait jamais pu sortir de l'obscurité, et il ne paraît pas avoir 
eu beaucoup plus de fixité dans les opinions que Palloy lui-même. Il 
a publié un grand nombre d'écrits de circonstance, entre autres des 
Observations. .. sur l'abus et les devoirs des représentants du peuple, 
signéî Derubigny-Berteval, tanneur à Paris ..., ancien prisonnier de 
la Bastille et du Luxembourg...., pour avoir fait, au nom du peuple 
souverain, l'ouverture de la première église, Médard, à Paris, pour le 
rétablissement du culte décrété libre, et rédamé par les cahiers aux 
Etats généraux. Sur le titre d'une autre brochure : Appel à la religion 
catholique, écrite vers 1796 ou 1797; il signe : tanneur de Paris, an- 
cienne victime des comités révolutionnaires^ après l'avoir été du despo- 



108 LE PATRIOTE PALLOY. 

queurs et les apôtres y figurèrent du moins, ceux-ci 
décorés d'une marque apostolique qui les désignait 
aux regards, et vingt d'entre eux prirent part au ban- 
quet organisé en l'honneur des Suisses par Palloy et 
Boursault dans la salle du théâtre Molière, dont ce 
dernier était directeur i. Le jour de la fête, quand le 
cortège se présenta sur la place de la Bastille, le pa- 
triote prononça une courte harangue, où, non content 
de son offrande ordinaire, il annonçait aux gardes na- 
tionaux du Finistère qui avaient accompagné les 
Suisses libérés à Paris, qu'il faisait transformer « en 
des signes d'alliance, d'union et de fraternité, » les 
chaînes envoyées par le président des Amis de la Cons- 
titution de Brest -. 

Cette solennité impudente, qui couronnait l'indisci- 
pline et la trahison, souleva de tous côtés une indi- 
gnation dont André Chénier se fit dans ses ïambes le 
plus éloquent interprète. Palloy en eut à supporter sa 
part. « On connoit, écrivait-il plus tard 3, les différentes 
productions du fanatisme royaliste pour empêcher 
l'exécution de celle fête. Les murs de celte capitale et 
les supplémens au Journal de Paris à cette époque 



tisme ministériel ; restaurateur du culte catholique dans l'église paroissiale 
de Saint-Médard. Ces titres nous le raoïitrenl en une autre posture, 
comme on dit aujourd'hui, que sa lettre à Palloy. (V. P. Lacombe, Essai 
de bibliogr. des ouvrages relat. à l'Iiist. relig. de Paris sous la Révolut., 
1884, p. 75 ) 

1 Catal. de doc. aulogr. de la Révolut., n° 207, p. 143. 

2 Discours prononcé le \b avril, Van iv de la liberté. Bibl. nat , Lb-"^^, 
t053"2. Outre la médaille frappée avec les chaînes, et qu'il envoya 
d'abord à la Société de Brest, Palloy en fit fabriquer, avec les carcans 
de la Bastille, une autre portant pour devise : La liberté a rompu mes 
fers; l'égalité m'a élevé, que reçurent les Suisses le jour où ils furent 
présentés à l'Assemblée par Collot (0 avril), malgré l'opposition éner- 
gique d'un gi-and nombre de membres. 

3 Lettre du 9 pluviôse an II. 



LE PATRIOTE PALLOY. 109 

présentèrent des obstacles puissans que la persévé- 
rance patriotique seule pou voit surmonter. Ma lettre 
d'invitation à la section des Plantes y fut condamnée 
au feu : il n'y eut que Ilenriot qui s'y opposa. Le 
citoyen Milet connoit les risques que nous avions à 
courir. Il a entendu dire dans un café de l'ile Saint- 
Louis qu'on nous empèclieroit d'entrer au Champ de 
Mars, que je serois assassiné. Eh bien, je couchai la 
nuit sur le sol de la Bastille. J'en prévins le citoyen 
Fournier, président des vainqueurs de cette abominable 
forteresse : il me donna une garde. » Puis il arrive à 
un point qui lui tenait encore plus au cœur : « Je n'ai 
rien réclamé pour la dépense que cette fête m'a coûté. 
On a dit plus, que je vendois des médailles : j'ai, en 
effet, donné permission au citoyen Ferrandine i, artiste 
intelligent, d'en distribuer, mais d'une autre forme que 
les miennes. Je n'ai rien exigé pour les verrouils que 
je lui ai donnés à cet effet. » La double générosité dont 
se targue ici Palloy est bien invraisemblable, et son 
apologie nous montre que, déjà à cette époque, malgré 
ses grands airs et ses belles paroles, bien des gens 
l'accusaient de faire de son patriotisme un objet de 
trafic. 

A la fête de la Liberté, comme on avait appelé cette 
apothéose des Suisses arrachés aux galères, le parti 
constitutionnel résolut d'opposer la fête de la Loi, en 
l'honneur du maire d'Etampes, Simoneau, massacré le 
3 mars précédent, dans une émeute causée par la 
cherté des subsistances, pour avoir résisté aux injonc- 
tions des rebelles, qui exigeaient impérieusement un 

1 C'est Ferrandine qui, a frappé presque toutes les médailles de Pal- 
loy. On trouve dans son registre (28 févr. 1792) un marché avec 
M. Ferrandine, marchand bijoutier, au sujet de 2,016 médailles, et un 
reçu de 4,200 livres du même. 



110 LE PATRIOTE PALLOY. 

rabais sur la taxe légale du blé. Cette idée fut ac- 
cueillie avec empressement par les modérés, avec 
défiance et colère par les Jacobins. Ceux-ci cependant 
ne pouvaient la combattre formellement sans proclamer 
ainsi leur goût exclusif pour le désordre et la ré- 
bellion. Ils essayèrent même de donner le change, en 
faisant croire que Simoneau partageait leurs opinions 
et en écrivant à son fils qu'ils avaient appris en fré- 
missant l'horrible attentat que « des brigands soudoyés 
par les ennemis du peuple » venaient de commettre 
sur un organe de la loi. Dans la séance du 8 mars, un 
membre de l'Assemblée réclama un deuil de trois jours 
sur toute la face du royaume; dans celle du 18, on vota 
l'érection d'un monument en son honneur. Le 6 mai, 
une députation des citoyens de Paris venait déposer 
sur le bureau une pétition couverte de huit cent trente- 
six signatures pour demander qu'on ne retardât pas 
plus longtemps les honneurs civiques qu'attendait la 
mémoire de Simoneau. Enfin l'Assemblée adopta, le 
18 mai, sur le rapport de Quatremère, le décret relatif 
à cette cérémonie nationale, en fixant les frais à 
6,000 livres. Mais la souscription ouverte par la muni- 
cipalité avait déjà produit une somme assez considé- 
rable. Malgré la résistance du parti avancé, l'entraîne- 
ment était général, et l'on avait même vu se présenter 
à la barre une députation de femmes réclamant, par 
l'organe d'Olympe de Gouges, l'honneur de précéder le 
sarcophage, couvertes de crêpes et portant une ban- 
nière 1. 

Le 3 juin, — c'était un dimanche, — le cortège partit 
de la place de la Bastille, suivant un usage qui 
aurait suffi pour assurer à Palloy l'une des premières 

1 Moniteur, aux dates. liévoluiions de Paris, n° 150. 



LE PATRIOTE PALLOY. 111 

places dans l'organisation de toutes les cérémonies de 
ce genre. 11 avait fait disposer sur le terrain une plan- 
tation d'arbres représentant un bosquet, et y avait 
placé sur un monticule le modèle de la forteresse, 
derrière laquelle on voyait la Déclaration des droits de 
l'homme. Au pourtour s'élevaient six statues colos- 
sales i. Au fond de la décoration le mât de la liberté, 
haut de quatre-vingt-seize pieds comme les tours de la 
Bastille, était surmonté du bonnet phrygien. 

A l'arrivée de la famille Simoneau, Palloy prononça 
un discours, en offrant à la veuve une pierre sur 
laquelle était gravée la lettre où le président lui trans- 
mettait le décret rendu en l'honneur de son mari. 11 
avait invité, comme toujours, les vainqueurs et les 
apôtres de la liberté à lui former une escorte d'honneur, 
mais ils n'étaient venus qu'en petit nombre. Le Courrier 
de Gorsas prétend même que Palloy ne figurait pas 
dans le cortège. Le patriote réfuta vivement cette 
erreur par une lettre adressée au Courrier français, et 
que ce journal a insérée dans tout le désordre pitto- 
resque de son style : 

« Je fis partir cette châsse, dit-il (le modèle de la 
Bastille, qu'il appelle la châsse de la liberté), ainsi que 
la table renfermant les droits de l'homme et la dalle 
honorable sur laquelle j'avois tracé la lettre du Prési- 
dent.... dont j'ai fait hommage à la famille de ce ver- 
tueux maire.... après un discours que je prononça (sic) 
sur le lieu même, dont je vous joins copie.... 

» Je fus ensuite prendre le costume militaire, et ai 



^ Dans la description qu'il nous a donnée lui-même [Courrier fran- 
çais du 6 juin, supplément), Palloy ne s'explique pas plus nettement 
sur CCS statues; mais le compte rendu fort r(3vèche des Révolutions de 
Paris nous apprend que celles de l'entrée étaient simplement peintes à 
la détrempe comme des décorations de théâtre. 



112 LE PATRIOTE PALLOY. 

rejoint le cortège rue de Bourgogne, où je me plaças 
{sic) entre la famille Simoneau et devant la pierre 
dont j'avois fait hommage, et fis le tour du champ de 
la fédération, moi et ma famille. En me portant sur 
l'autel de la patrie, je me suis trouvé entre les repré- 
sentants de la nation, le département et la municipalité, 
où j'ai chanté en cris de joie : « Vive la nation! vive 
le respect dû aux lois décrétées par l'Assemblée natio- 
nale! vivent tous les patriotes de l'empire françois! » 
Mais de l'extrémité du faubourg Saint-Antoine à la 
rue de Bourgogne il y a loin, et on conçoit qu'on ait 
pu croire à l'absence de Palloy en ne l'apercevant pas 
pendant plus des deux tiers du trajet. Ce ne fut pas 
sans motif assurément qu'il rentra chez lui pour y 
prendre le costume militaire. Lui-même l'a fait en- 
tendre quelques lignes plus haut : « Je me suis aperçu, 
d'après l'invitation que j'avois faite à de bons patriotes, 
que cette fête, exécutée au nom du respect à la loi, 
n'étoit pas dans les principes de beaucoup de per- 
sonnes, ainsi que la fête de la liberté. Je n'entre point 
dans la diversité des opinions; elles sont libres. Mais 
je peux dire ici que ces solennités n'ont fait que m'at- 
tirer des disgrâces, tant l'esprit de parti étoit divisé, 
jusqu'à inculper des soupçons sur mon civisme, me 
faisant agir et mouvoir sous tous sens, moi qui n'étois 
que l'exécuteur des ordres supérieurs. » Palloy ne dit 
pas absolument la vérité : il avait eu plus d'initiative 
qu'il n'en convient, car il avait écrit à l'Assemblée pour 
lui soumettre une proposition tendant à donner plus 
d'éclat à cette fête ^ Si nous comprenons bien sa der- 
nière phrase, on l'accusait de versatilité pour s'être 
prêté avec le même zèle à fêter la révolte et l'obéis- 

1 Catal. des doc. nutogr. sur la Révolut., n° 208. 



LE PATRIOTE PALLOY. 4l3 

sance à la loi. Pauvre patriote! On était bien injuste à 
son égard! Il était disposé à fêter tout ce qu'on vou- 
drait, pourvu qu'il pût faire porter ses pierres en 
triomphe et parader à la tête de ses apôtres devant 
les citoyens ! Mais sa personnalité remuante, ses hâ- 
bleries et ses exhibitions monotones commençaient 
sans doute à agacer les personnes nerveuses. Les or- 
ganisateurs de la pompe funèbre de Simoneau pa- 
raissent avoir saisi avec empressement l'occasion de 
témoigner à Palloy ce que les gens raisonnables pen- 
saient de lui et le cas qu'ils faisaient de ses mascarades. 
Cette blessure lui était restée au cœur ; s'il la dissimule 
de son mieux dans la lettre à Gorsas, il s'en est ex- 
primé plus nettement dans un document postérieur : 
« Je ne rappellerai pas la vexation que j'ai essuyée à 
la fête de la Loi, en m'opposant que le modèle de la 
Bastille marchât sans moi. J'ai enduré du département 
d'alors, et des artistes qui le dirigeoient, toute l'inso- 
lence de pareils êtres K » 

Loin de refroidir l'ardeur de Palloy, les injustices de 
ses ennemis ne firent que l'échauffer encore. L'année 
1792 est encombrée par sa turbulente personnalité. On 
ne voit, on n'entend que lui. 11 inonde la France de ses 
dons. C'est d'abord une pierre de la Bastille aux forts 
de la Halle, avec une inscription destinée à rappeler 
« leurs devoirs et leur attachement à la Constitution. » 
Avant de placer cette pierre à la Halle neuve, les forts 
allèrent la promener dans le faubourg Saint-Antoine. 
On fraternisa, et, le 25 mars, une fête civique les réu- 
nissait côte à côte avec les hommes du 14 juillet, aux 
Champs-Elysées, dans un banquet présidé par San- 
terre et auquel Pétion, Thuriot et Fauchet, ainsi que 

^ Lettre du 9 pluviôse an ii. 

LE PATRIOTE PALLOY. 8 



114 LE PATRIOTE PALLOY. 

plusieurs députés, étaient venus s'asseoir. Des bonnets 
df^ laine du faubourg s'étaient rendus d'abord de la 
place Royale à celle des Innocents, et de là. musique et 
tambours en tète, le cortège s'achemina aux Champs- 
Elysées. On porta des toasts innombrables au milieu 
du plus vif enthousiasme. Au nom de l'Assemblée, de 
Pétion, de Robespierre, « dont la vue seule fait peur 
aux scélérats, » de Manuel, de Palloy. « dont le patrio- 
tisme est plus solide que n'était la Bastille, » mi orateur, 
juché sur un tabouret, jura que si les vertus civiques 
venaient à se perdre, « elles se retrouveraient toutes 
dans le cœur des vainqueurs de la Bastille et des Forts 
pour la patrie. » La cérémonie se termina par un bap- 
tême civique administré en grande pompe, dans l'église 
Sainte-Marguerite, par l'évèque Fauchet, à la fille d'un 
tambour, dont Thuriot et la iemme de l'imprimeur pa- 
triote Tremblay furent les parrain et marraine, et à qui, 
aux cris de Vive la nation, et sous la voûte d'acier que 
formaient au-dessus de sa tète plusieurs dames du fau- 
bourg armées de sabres, on décerna lesnomsdePe7/o/i- 
Nationale-Pique i. 

Puis vinrent une autre pierre portant la Déclaration 
des droits de Fhomme, offerte au tribunal de commerce 
pour la salle de ses audiences ; d'autres aux tribunaux 
d'arrondissement, au directoire du département, aux 
chefs-lieux de canton de la Seine, au Comité dïnstruc- 
tion publique, aux Invalides, avec deux médaillons 
pour le plus âgé et pour le plus jeune, sans parler des 
gravures ou des tableaux; aux amis delà Constitution, 



1 GOR3A3, Courrier [Législalive, t. VI, p. 409, 422, 440, 455). On rê- 
verait un mariage entre la citoyenne Pélion-Xationale-Pique et le citoyen 
Victoira-du -Peuple, qui, né le 10 août 1792, pendant l'assaut des Tui- 
leries, en pleine place du Carrousel, fut porté Iriomphalemen». par les 
patriotes à la Commune, et en reçut le nom que nous venons de dire. 



LE PATRIOTE PALLOY. 115 

à la Société fraternelle des deux sexes, aux Ennemis 
du despotisme, aux Vainqueurs, à l'Amérique du Nord 
par l'intermédiaire de M. de Gouvion, etnon seulement 
aux clubs, aux districts, aux communes, aux bureaux, 
mais encore aux patriotes, aux particuliers notoires. 
Des propriétaires lui en réclamaient de toutes parts 
pour décorer leurs jardins ou sanctifier leurs maisons. 
Parmi ceux qui lui en commandent une, après la fédé- 
ration de 1792, je rencontre le nom de Cambacérès. On 
lui demande également des médailles, qu'il envoie en 
les accompagnant d'exhortations civiques, sous une 
forme tantôt austère, tantôt plaisante et gaillarde. A la 
libératrice de Latude, AP^ Legros, devenue M™*^ Gel- 
lain, il répond, en avril 1792, qu'il a le regret de ne 
pouvoir satisfaire à sa demande, mais qu'il aura le 
plaisir de lui présenter un autre « vestige de ce repaire 
d'iniquité. » Des inventeurs réclament son patronage. 
Le citoyen Leroux, physicien, « qui a fait tant d'ou- 
vrages et de dons patriotiques depuis la Révolution, » 
en lui envoyant une pièce de vers pour son « vaste ca- 
binet patriotique, » lui annonce de ses étoffes qui résis- 
tent au feu, à l'eau et à tout air contagieux, ainsi 
qu'une autre étoffe « qui garantira des balles les sol- 
dats armés de piques. » 

Il fabrique, avec les feuilles des registres de la Bas- 
tille, un nouveau jeu de cartes, où les rois sont rem- 
placés par des sages, les valets par des braves, les 
dames par des vertus. 11 décerne des certificats de ci- 
visme écrits sur le revers des ordres d'emprisonnement. 
Ses vignettes patriotiques s'envolent d'un bout à l'au- 
tre du pays. Rien ne tarit, rien ne fatigue son imagina- 
tion toujours en fièvre. 11 occupe toute une légion d'ou- 
vriers, de dessinateurs, de graveurs, de rédacteurs, de 
poètes. 11 harcèle de ses mémoires, .de ses lettres de 



116 LE PATRIOTE PALLOY. 

sollicitation, d'exhortation, de congratulation, tous les 
personnages en vue, tous les pouvoirs administratifs, 
politiques et civils. Les journaux sont remplis de ses 
communications ; les murs de Paris se couvrent de ses 
affiches; le moindre bourg, grâce à ses envois, retentit 
de son nom. 

En correspondance active avec les sociétés popu- 
laires de province, il invite à « venir partager la soupe 
d'un vrai républicain » leurs membres de passage à 
Paris, et fait dresser de ces agapes patriotiques des 
procès-verbaux où sont consignés ses toasts et les cou- 
plets chantés au dessert. Pour reconnaître ses libéra- 
lités, on le comble d'hommages en prose et en vers i. 
11 ne manquait pas d'adresser aux départements et aux 
sections de Paris, ainsi qu'aux communes rurales de la 

1 J'ai eu sous les yeux une multitude de reçus, de lettres de demandes 
ou de remerciements, datés de 1791, de 1702, de 179:), de 1794, et si- 
gnés de Faur.het, de Boileau, de dom Gerle, de Drouet, d'Anacharsis 
Clootz, de Portiez de l'Oise, de Gellroy, — le sauveur de Collot d'Her- 
bois lors de l'atlenlat de Ladmiral, — de Collot lui-même, de François 
de Ncufcbàteau, de Lemaire, l'un des deux Père Duchesne, de Millin, au- 
quel il envoyait des articles et dos notes personnelles pour son journal 
et qui le flagornait dans ses lettres. « Monsieur et clier concitoyen, lui 
écrit le comité d'instruction publique, le 14 avril, nous avons reçu, 
avec tous les sentimens du plus pur patriotisme, votre honorable ca- 
deau ; il ncais scmbloit le tenir des mains mêmes de la liberté, car le 
nom de Palloy se trouve maintenant confondu dans tout le royaume 
avec celui de liberté : comme elle, il a pris naissance parmi les ruines 
de la Bastille; comme elle, il vivra tant qu'il existera des hommes, ou 
du moins des Français. Vous avez associé, en quelque sorte, toutes les 
villes de l'empire à la gloire de la prise de la Bastille, et dans cent ans, 
vous électriserez encore tous les esprits par l'aspect de ces décombres, 
qui rappelleront l'afTreux séjour de la tyrannie.... » En 1791, un en- 
thousiaste lui envoyait cette épitaphe anticipée en style lapidaire : Bas- 
tille. Ci-git l'alloy. — Qui^ — Jeune encore^ — L'assiégea, — La 
démolit, — Et — Dispersa — Les membres — De — Ce monstre infer- 
nal — Sur — La surface du globe. — Homme libre, arrête-toi. (3» lettre 
à ses frères de Sceaux.) Hum! cela ressemble bien à du Palloy. Mais 
tous les révolutionnaires écrivaient de ce style. 



LE PATRIOTE PALLOY. 117 

Seine, toutes les pièces qu'il recevait des divers corps 
administratifs ou des sociétés populaires de France, 
pour leur faire connaître « l'esprit de leurs frères éloi- 
gnés, » de même qu'il envoyait à ceux-ci les discours 
patriotiques, les détails sur les fêtes civiques et les 
inaugurations, « afin, dit-il, que les uns et les autres se 
tinssent toujours au pas. On voit quel foyer de propa- 
gande patriotique était le cabinet de Palloy. Ce qui sub- 
siste, dispersé çà et là, de sa correspondance et de sa 
paperasserie est un océan sans fond et sans rivage où 
l'on ne tarde pas à perdre pied, et qui donne une idée 
stupéfiante de la fécondité, de la fièvre, de l'activité 
brouillonne de ce touche-à-tout révolutionnaire. On 
s'explique, devant un si prodigieux amoncellement, la 
haute opinion qu'il avait de sa personne et qu'il avait 
fait partager à tant d'autres. 

11 fallait à Palloy bien des auxiliaires pour mener de 
front tant de besognes. Son ignorance lui rendait ces 
collaborateurs plus nécessaires encore que l'étendue de 
ses relations, le nombre d'affaires auxquelles il étaitmélé 
et de personnages avec qui il se trouvait en rapports. 
Ses manuscrits autographes seuls nous le montrent ab- 
solument tel qu'il est, avec toute la saveur de sa vanité 
naïve, tout le gonflement bouft'on de sa prétentieuse 
nullité. Dans ses discours et les écrits qui ne sont pas 
entièrement de sa main, c'est toujours lui sans doute, 
par les idées, le mouvement, l'allure et la physionomie 
générales, mais ce n'est lui qu'à moitié. C'est pourquoi 
nous avons donné et nous donnerons quelques échan- 
tillons du style et de l'orthographe de Palloy abandonné 
à l'aimable simplicité de la nature, avant que l'un de 
ses secrétaires eût passé par là. 

Parmi ces secrétaires, le patriote comptait même des 
personnages politiques, d'une importance assez médio- 



118 LE PATRIOTE PALLOY. 

cre, il est vrai, comme le représenlanl Mathieu de 
l'Oise Mien eut beaucoup d'autres, au nombre desquels 
nous citerons, d'après le livre curieux d'un contempo- 
rain, un homme qui avait joué un rôle dans la nuit du 
5 au 6 octobre, mais dont il ne nous donne pas le nom : 
« 11 était officier dans Royal-Comtois, et il devait passer 
en Amérique, lorsque, pour le bonheur de la liberté, il 
eut le malheur de se casser une jambe. C'était à la veille 
de la Révolution ; il lui consacra tous ses travaux, em- 
pêcha plusieurs massacres avec onze hommes qui le 
suivirent à Versailles. 11 en imposa même à tous les 
officiers de Flandre, à qui il fit peur en les menaçant 
de la grande armée parisienne qui s'avançait derrière 
lui. 11 arrêta une voiture destinée pour le départ du roi, 
fut témoin de l'apparition de d'Orléans, et après tant 
d'exploits il s'attacha au C. Paloi qui, charmé de son 
mérite et de son zèle, lui confia la rédaction de tous ses 
discours patriotiques et de ses envois. Mais l'officier, 
étant moins sûr de son éloquence que de son épée, avait 
l'art d'emprunter la plume des autres. Enfin tous deux 
se quittèrent à regret, quand ils n'eurent plus rien à 
faire en commun; l'un, pour se livrer à la fabrication 
des farines (et, comme dit le proverbe, c'était bien d'é- 
vêque se faire meunier), l'autre, pour continuer son état 
de maçon ; et tout n'en a été ni mieux, ni plus mal 2. » 



1 Caial de doc. aulogr., n" 383, p. 249. Serait-ce ce Mathieu qui 
présidait l'assjmljlée de citoyens devant laquelle Palloy s'était présenlé 
l'our rendre ses comptes, et qui lui avait répondu par de si pompeux 
éloges? 

- Anecdotes de la fin du dix-Indtième siècle, ch iv. 



XII. 



Le IG juin 1792 fut peut-être le plus grand jour de la 
vie de Palloy, celui où il put se croire le plus près du 
but de son ambition et de la récompense due à tant de 
travaux. On se rappelle que, le 11 mars précédent, 
l'Assemblée, sur la demande de Dumas, avait voté le 
renvoi de son projet au comité de l'instruction pu- 
blique, chargé en même temps de lui proposer le 
moyen d'accorder à Palloy un témoignage de la recon- 
naissance nationale. Dans la séance du 16 au soir, 
Pastoret vint présenter son rapport au nom du comité. 
11 approuvait la création d'une place de la Liberté, 
ornée d'une colonne simple et majestueuse, sur l'em- 
placement de la Bastille, mais demandait que, tout en 
chargeant le patriote des préparatifs pour poser la 
première pierre le 14 juillet, on mit le monument au 
concours. Sur le second point, il proposait, comme la 
récompense la plus simple et la plus honorable, le don 
d'une portion des terrains de la Bastille, dont l'étendue 
devrait être déterminée plus tard par un décret parti- 
culier. L'Assemblée vota conformément aux conclusions 
du rapport, en se réservant de statuer sur la vente ou 
l'emploi du reste des terrains, et en décidant que la 
démolition des tours serait incessamment achevée 
jusque dans leurs fondements, pour ne laisser aucune 
trace de ces monuments honteux de servitude et de 
vengeance. 



120 LE PATRIOTE PALLOY. 

Ainsi, par la loi du 16 juin, qui reçut quelques jours 
plus tard la sanction royale, Palloy se trouvait placé 
au rang des bienfaiteurs publics, de ces grands 
hommes qui honorent leur époque et qu'un pays juge 
dignes d'une récompense nationale. Ah! ce fut une 
heure de triomphe et d'ivresse ! Malheureusement le 
décret particulier qui devait déterminer sa concession 
de terrain ne fut jamais rendu, et nous le verrons 
réclamer à ce sujet jusqu'à la fin de sa vie, avec une 
persévérance aussi stérile qu'opiniâtre. La loi du 
16 juin n'eut pas plus de suite en ce qui concernait le 
monument de la Liberté. Le 3 juillet suivant, Palloy, qui 
n'abandonnait jamais une idée lorsqu'elle pouvait de- 
venir productive, revint présenter à l'Assemblée quatre- 
vingt-trois copies de son plan, qu'il destinait aux dé- 
partements pour servir de base au concours. Mais « le 
traître Roland et ses successeurs » se jetèrent à la tra- 
verse. 

Le projet d'un monument semblable s'était fait jour 
bien des fois depuis les origines de la Révolution. Au 
mois de mai 1789, lors de la réunion des états géné- 
raux, le tiers état de Paris avait demandé que « sur le 
sol de la Bastille détruite et rasée on établît une place 
publique, au milieu de laquelle s'élèverait une colonne 
d'une architecture noble et simple, avec cette inscrip- 
tion : À Louis XVI, restaurateur de la liberté publi- 
que 1. » Au lendemain de la grande victoire populaire, 
en plein Hôtel de ville, M. Ethis de Gorny, procureur 
du roi, renouvelait la proposition devant Louis XVI, 
aux applaudissements universels. Un peu plus tard, 
l'auteur des Idées d'un citoyen au sujet de la Bastille 
émettait un projet différent : « Je pense qu'il faudrait 

' Réimpression da V Ancien Moniteur, introduct., p. 573. 



LE PATRIOTE PALLOY. 121 

conserver les premières assises jusqu'à la hauteur de 
douze à quinze pieds, et tenir cette grande base à 
découvert de tous côtés. Mon avis serait de ne rien 
ériger sur elle, mais d'en faire une belle plate-forme, 
où les amis de la liberté viendraient respirer à l'aise.... 
Un arc triomphal, une pyramide, un colosse quelconque, 
parleraient bien moins à l'imagination que le tronc de 
la Bastille devenu tombeau d'elle-même. » Sur ce tom- 
beau, on inscrirait l'épitaphe suivante : Ci-gît le des- 
potisme, tué en deux heures le 14- juillet i789. Un con- 
cours avait été affiché au Palais-Koyal sur la question 
du monument qui devrait remplacer la Bastille, et les 
idées les plus saugrenues s'étaient fait jour à ce sujet. 
Dans son numéro du 9 septembre 1789, Prudhomme 
suggérait de prendre, pour le monument de la Bastille, 
le bronze et le marbre des statues de Louis XIV et de 
Louis XV. « Des débris de ces monuments et de tous 
ceux qui rappellent le despotisme, élevez-en un à la 
patrie et à ses défenseurs. Que sur un vaste piédestal 
de marbre se dresse un cénotaphe de bronze servant de 
support à une statue de la Liberté, un glaive dans une 
main et dans l'autre un code. Sur un des côtés du tom- 
beau, gravez en bas-relief la prise de la Bastille; sur 
l'autre, l'entrée de Louis XVI dans la capitale après 
l'événement, et qu'à chaque bout cette inscription soit 
écrite en caractères à l'épreuve du temps : 

NOUS AVONS COMBATTU POUR LA LIBERTÉ 

14 JUILLET 1789. 

En 1790, Gatteaux, graveur des médailles du roi, 
proposait d'élever, avec les matériaux de la démolition, 
une colonne immense formée d'autant de lances qu'il y 
avait de départements, reposant sur un piédestal en- 
vironné de tables d'airain où serait gravée la Constitu- 



1^2 LE PATRIOTE PALLOY. 

tion K Au mois de juin de la même année, Calliala, 
« architecte et inspecteur de la démolition de la Bas- 
tille, » publia un Projet de gare, de pont, de greniers à 
bleds et d\ine place sur les mêmes terrains. Le mois 
suivant, Davi-Ghavigné, auditeur des comptes, « sol- 
dat-citoyen, » faisait annoncer dans les journaux la 
colonne de la Liberté, « monument projeté sur l'empla- 
cement de la Bastille, à la gloire de Louis XVI, restau- 
rateur de la liberté française, dédié à la patrie, à la 
liberté, à la concorde et à la loi 2. » 

Mais l'auteur du Nouveau tableau de Paris (1790) 
déclarait humiliant pour la nation tous ces plans d'un 
monument à la gloire de Louis XVI qui circulaient dans 
Paris et, à rencontre, il suggérait un autre projet em- 
preint du plus pur esprit révolutionnaire : « A la place 
même où cette horrible forteresse exista, j'éleverois un 
fantôme revêtu du manteau royal, dont les fleurs de lys 
abaissées représenteroient l'avilissement de la maison 
de Bourbon. Ce fantôme seroit Louis XVI, dont le nom 
seul indiqueroit la qualité. Pour le former je ne con- 
fierois pas au ciseau ni le marbre poli, ni l'agate et le 
porphyre. Les mêmes pierres que Charles V employa 
pour former ce temple effroyable de la mort me ser- 
viroient pour cet usage. Je n'emploierois pour la cou- 
ronne ni l'or ni les pierreries : une couronne d'airain 
déposée sur sa tête indiqueroit le siècle malheureux où 
ce monument auroit été élevé àla vérité, et le sceptre de 

ï Courrier de Gorsas, 21 mars 1790. On peut voir aussi le projet du 
sculpteur Gois, professeur à l'Académie, tout à l'honneur de Louis XVI, 
daté du 7 février 1790 : Projet de monumenl et fête patriotique, pièce 
in-8". Mais Gois ne proposait qu'un monument provisoire, qu'il voulait 
faire ériger par le peu pic même sur la place du Carrousel, au mois de juillet. 

2 Réimpression de l'Ancien Moniteur, V, 227. V. son Projet d'un mo- 
nument sur l'emplacement de la Bastille, publié eu 1789 (Bibl. nal. , 
Lb39, 1825), et la gravure, par Taravel, de son dessin (mai 1789). 



LE PATRIOTE PALLOY. 123 

fer que je placerois dans sa main seroil le symbole de 
l'illégitime emploi de sa grandeur et de sa puissance. 
A ses pieds, une corne d'abondance renversée aban- 
donneroitles richesses d'un royaume fertile aux flammes 
dont une Furie couronnée, armée d'un flambeau, les 
rendroit la proie. » 

Aux quatre coins du piédestal, il voulait mettre les 
statues de Saint-Florentin, Sartines, Lenoir, enchaînés 
par la Liberté et vomissant parmi des flammes des mon- 
ceaux de lettres de cachet, puis du premier président 
d'x\ligre,aux traits animés parla rage et le front ceint 
du bandeau d'infamie. Samson, le bourreau, leur pré- 
senterait les fers destinés à les flétrir, et Necker, le 
charlatan des finances, fuirait le fantôme royal, tenant 
entre ses mains le masque imposteur dont il se cou- 
vrait le visage K L'auteur ne nous dit pas quelle place 
eût occupée Necker dans ce monument un peu compli- 
qué, ni oi^i Samson eût dû prendre place afin de pouvoir 
présenter les fers à la fois aux quatre figures d'angle. 
Mais il faut passer quelque chose à l'irréprochable 
pureté de ses intentions. 

De nouveaux plans surgirent de toutes parts lorsque la 
démolition fut arrivée ou toucha à son terme, en atten- 
dant l'Eléphant d'Alavoine sous le premier empire, 
puis la colonne de Juillet. 11 fut question d'un Prytanée, 
dont on publia le projet gravé en 1791, puis d'un temple 
dédié à la Liberté, » proposé par souscription, l'ai^^Aei^r 
renonçant à toute espèce ù.lion]iorai7^es et contribuant 
pour sa part de la somme de 300 livres. » Ce dernier 
projet était de Prieur, qui occupe une certaine place 
dans l'iconographie révolutionnaire ~ et qui en exposa 



i Gh. î, p. 11. 

2 V. Renouvier, Histoire de l'art pendant la Révolut., p. 159-160. 



124 LE PATRIOTE PALLOY. 

le modèle au Salon de 1793 : c'est une colonnade cir- 
culaire et couverte, surmontée d'une pyramide avec 
une statue allégorique, reposant sur des débris où 
se voient des chaînes avec une pièce de canon, et qu'en- 
toure une balustrade historiée de quelques figures. 
D'autres proposèrent d'établir sur les ruines un jardin 
public, ou une foire perpétuelle. Le citoyen Marnois 
demanda par la voie de la presse une place de la 
Nation, où s'élèverait une colonne pareille à celle de 
Trajan, qui porterait une statue de la France foulant 
aux pieds les abus de l'ancien régime, désignés par 
des emblèmes tels que le code des droits féodaux, la 
liste, des pensions, etc., et qui serait ornée de bas-re- 
liefs retraçant les principaux événements de la Révolu- 
tion K 

L'idée qui dominait,'on le voit, était celle d'un monu- 
ment commémoratif, colonne ou pyramide. Ce fut 
aussi l'idée de Palloy, qui s'inspira sans doute de quel- 
ques-uns des projets antérieurs, dont nous n'avons pu 
signaler qu'une faible partie. Il proposait, après avoir 
extirpé du sol les fondations des tours et nivelé l'empla- 
cement, d'y créer une place longue de 80 toises sur 60, 
ayant dix issues, bordée de bâtiments d'un aspect varié 
et présentant le plan de la forteresse abattue retracé 
en pavé noir sur le sol. La colonne, haute dans son 
ensemble de 164 pieds, et supportant une effigie de la 
Liberté, reposerait sur un modèle de la Bastille, décoré 
d'une statue sur chacune des huit tours, avec les ta- 
bles de la loi dans les entre-deux. L'amas de rochers 
servant de base à tout le monument serait recouvert 
de plantations. Au sommet et dans sa masse on prati- 
querait deux corps de garde. Enfin sur les côtés devaient 

1 Révolutions de Paris, 7 avril 1792. 



LE PATRIOTE PALLOY. 125 

s'ouvrir deux fontaines i. « Si l'Assemblée nationale 
décrète l'exécution de ce monument, disait Palloy dans 
son programme, j'écrirai aux 83 départements de m'en- 
voyer quatre ouvriers, dont deux tailleurs de pierre, 
un Limousin ou maçon et un garçon, afin que chaque 
département contribue par leurs citoyens à l'érection 
du monument. » 

Le projet de Palloy ne se bornait pas là : il embras- 
sait tout un ensemble d'embellissements et de travaux 
à exécuter sur les terrains non seulement de la Bastille, 
mais de l'Arsenal et de l'île Louviers : une salle de 
spectacle et d'instruction publique, un égout couvert, 
des magasins à blé, un jardin national avec les statues 
des grands patriotes, la continuation du boulevard, un 
quartier neuf, des ports, la construction du quai de la 
Gloire (on sait que le fauboug Saint-Antoine avait été 
surnommé le faubourg de Gloire) et du pont de la Li- 
berté (à la jonction des faubourgs Saint-Antoine et 
Saint-Marceau), sous lequel il proposait d'installer une 
machine hydraulique, des aqueducs, etc. Il voulait qu'on 
entourât d'un mur l'Ile Louviers, pour y centraliser les 
magasins de poudre et de salpêtre, les ateliers d'artil- 
lerie et tous les établissements analogues. 11 s'agissait 
de peupler, de vivifier des quartiers déserts, de créer 
des débouchés et des voies de communication, de dé- 



' Il va sans dire que cette Bastille et ces rochers eussent été faits avee 
de véritables pierres de la forteresse, et il paraît évident, môme d'après 
la lecture du projet général de Palloy (p. 5 et 9), que le motif de cette 
conception bizarre était le désir d'écouler d'un coup la plus grande 
quantité possible des matériaux gênants dont il s'était rendu acquéreur. 
Une médaille offerte par lui aux législateurs, cl portant en exergue : 
Sur les ruines du despotisme s'est élevée la liberté, porte une image de 
sa colonne, qui ne repose point sur une Bastille, mais sur un double 
soubassement, accosté de statues accroupies. Elle a été reproduite dans 
la Prise de la Bastille^ par G. Lecocq, p. 109. 



126 LE PATRIOTE P ALLO Y. 

Iruire des inégalités choquantes, afin que Paris fût c^ le 
même d'un bout de la ville à l'autre. » On trouve d'ail- 
leurs plus d'une idée juste et utile dans ce vaste plan 
où Palloyavait lâché la bride à son imagination d'entre- 
preneur, et qui le classe parmi les précurseurs de 
M. Haussmann i. 

Le jour même où il avait apporté à l'Assemblée les 
quatre-vingt-trois copies de son plan, Palloy obtint 
d'en faire hommage à Louis XVI. Admis en sa présence, 
il lui adressa un discours pour l'inviter à la cérémonie 
et demander que l'exécution du monument lui fût con- 
fiée. Puis il profita de la circonstance pour offrir à ce 
roi, « digne par ses vertus d'être aimé des Français, » 
une médaille civique, suspendue à un ruban aux cou- 
leurs nationales, où il avait fait graver sa colonne, et 
dont Louis XVI se para aussitôt, en lui témoignant avec 
affabilité toute sa satisfaction et en chargeant le mi- 
nistre de l'intérieur de lui expédier les ordres néces- 
saires 2. 

La pose de la première pierre se fit solennellement 
le matin du 14 juillet, avant la cérémonie du Champ 
de Mars. Tous les instruments dont on se servit étaient 



1 Projet général d'un monument à élever à la gloire de la liberté, sur 
le terrain de la Bastille, Isle Louviers et dépendances, par Palloy, in- 4°. 
V. aussi V Adresse et projet gé)iéral dédié à la nation, par Palloy, pré- 
senté le 11 mars 1792 à l'Assemblée. 

2 Récit des détails qui ont précédé, suivi et accompagné l'introduction 
de Pierre-François Palloy, le patriote, dans le conseil du roi, le 3 juil- 
let 1792. Tel est le titre général. Celui qui est en tète de la première 
page porte : le 2 juillet, et à la page suivante, on lit : « Le 5 juillet, 
Palloy a été introduit dans le conseil du roi. » On voit qu'il est difficile 
de savoir exactement à quoi s'en tenir. Ce qui pourrait faire croire que 
celte dernière date doit être la vraie, c'est la lettre adressée par Palloy 
au président de l'Assemblée le 6, pour lui faire part de l'approbation 
du roi et le prier de consulter l'Assemblée sur le chiffre de la députa- 
tion des membres à la cérémonie 



LE PATRfOTE PALLOV. i27 

fabriqués avec les débris de la forteresse : les oulils en 
fer avec les verrous et les serrures ; les oulils en bois 
avec les arbres du jardin ; le mastic avec les cendres 
des anciens titres de noblesse. Les ouvriers portaient 
un costume approprié à la circonstance. On plaça dans 
une boite, à la base de la colonne, la Déclaration des 
droits gravée sur une table d'airain, une copie authen- 
tique de la Constitution, des médailles fondues avec les 
métaux provenant de la Bastille, des assignats et des 
monnaies, la liste des patriotes tués au siège de la for- 
teresse, et Palloy ne manqua pas, on le pense bien, de 
prononcer un beau discours, qui fut suivi de deux 
autres harangues, par le président de la députation et 
par l'orateur des hommes du 14 juillet. Parmi les per- 
sonnages de marque présents à la cérémonie, on re- 
marquait Thuriot, Dussaulx, Fauchet, Talleyrand. Pal- 
loy comptait si bien sur la présence de Louis XVI qu'il 
l'avait fait mentionner sur la pierre servant de cou- 
vercle ; on dut effacer la mention, et il en garda ran- 
cune au roi. Puis le cortège se forma et se mit en 
marche vers le champ de la Fédération. Entre la muni- 
cipalité et le département s'avançait le détachement 
des Vainqueurs, rangés sous les plis de leur drapeau 
et portant, comme toujours, V arche de la liberté i. 
Palloy vécut assez pour voir, avant de mourir, son 

1 Procès-verbaux de la cérémonie par Palloy, et par Daunou pour 
l'administralion du département de Paris. Le 25 avril 1793, la Conven- 
tion décrète « que le coffre de fer déposé et enfermé le 14 juillet der- 
nier, dans une des pierres fondamentales de la colonne de la Liberté 
qui doit être élevée sur les ruines de la Bastille, en sera retiré; que les 
monuments qu'il contient, qui présentent des caractères contraires au 
système général de la liberté, égalité, unité et indivisibilité de la répu- 
blique française, seront brisés en présence des citoyens Gambacérès, 
Gharlier, Ruhl, Legeudre, et qu'il ne pourra en être substitué d'autres 
que ceux qui auront été désignés par le comité d'instruction publique, 
et décrétés par la Convention. » 



1^8 LE PATRIOTE PALLOY. 

projet repris sous une autre forme. En 1830, on posa 
sur la place de la Bastille la première pierre de la co- 
lonne de Juillet, qui devait être inaugurée seulement 
en 1840. Mais son propre plan n'eut pas de suite, ni sa 
cérémonie de lendemain. Il n'a jamais existé, de la 
colonne imaginée par Palloy, que la description, la 
gravure et la médaille. Elle avait soulevé de vives 
objections dont on trouve particulièrement trace dans 
une lettre publiée par le Moniteur du 29 juillet 1792 : 

« M. Palloy, qui est certainement un fort bon patriote, 
écrit le correspondant, n'est pas à beaucoup près un 
aussi bon artiste. Autorisé par les applaudissements de 
l'Assemblée nationale, qui s'occupe légèrement de ces 
objets, il s'est approprié l'emplacement de la Bastille, 
se charge d'y élever le monument qu'on veut consacrer 
à la Révolution française, et a déjà commencé quelques 
travaux. Son plan est mesquin et indigne à la fois de 
notre Révolution et de la perfection où les arts sont 
portés en France.... Ce n'est point là le style sévère et 
grand qui doit caractériser l'édifice destiné à parler aux 
générations futures. 

» Les artistes et tous ceux qui sentent quelque pas- 
sion pour les beaux-arts se réuniront sans doute, et 
demanderont que l'entreprise soit confiée à des 
hommes de génie. Ils ne sont pas morts, ceux qui ont 
dessiné l'autel de la patrie et l'arc de triomphe de la 
fédération ; nous ne sommes point retombés dans la 
barbarie, et le ministre de l'intérieur aussi bien que le 
comité d'instruction publique seront responsables des 
dépenses qu'occasionnera un projet absolument man- 
qué, et indigne de la nation française et de la liberté. » 

Ces objections ne furent pas étrangères sans doute 
à l'inexécution du projet. Mais l'ingénieux Palloy, qui, 
en parlant sans cesse de son désintéressement et de 



LE PATRIOTE PALLOY. 129 

ses sacrifices, n'en enflait pas moins savamment ses 
comptes, parvint à se faire payer une grosse somme 
pour sa petite fête. Le 25 avril 1793, la Convention 
votait, pour les frais causés par la pose de cette pre- 
mière et unique pierre, la somme invraisemblable de 
34,474 1. 4 sous 6 deniers, qui devait être remise à 
Palloy, à la charge par lui de présenter d'avance les 
comptes acquittés par les ouvriers qu'il avait employés 
à ce travail i . 

Palloy ne s'était pas contenté de la place glorieuse 
que la pose de la première pierre de sa colonne lui 
avait faite dans la fédération de 1792. Il donna sur 
l'emplacement de la Bastille, où il avait construit un 
vaste portique surmonté du mât de la liberté, et qu'il 
avait décoré de statues allégoriques, de mais, de 
lustres, de girandoles, de lampions, une fête de nuit 
qui fut très brillante et très gaie 2. Le 26 juillet sui- 
vant, il convoqua par affiches s les fédérés el tous les 

^ Moniteur da 2G avril 1793. Palloy avait touché pour cette cérémo- 
nie uue première somme do 4,014 livres, par arrêt de la municipalité 
(2ô sept. 1792), et dans la publication du décret de la Convention, con- 
tresignée Collier, la somme totale est portée à 38,614 livres. {Calai, de 
doc. autogr. sur la Mvolut ^ n" 10.) Encore n'est-ce pas tout, car, dans 
sa lettre du 9 pluviôse à ses frères de Sceaux, il se vante que « cette 
fêle qui a été belle, n'a coûté que 45,000 livres, » votées sans doute 
tant par la municipalité que par la Convention. C'est juste le dixième 
des 450,000 fr. auxquels il évaluait la construction définitive. Le rap- 
port de Baille constate qu'on est victime d'un oubli de l'Assemblée lé- 
gislative, qui a négligé, en volant la cérémonie, de fixer un chiffre. Les 
ouvriers de Palloy, non payés depuis huit mois, demandèrent que celui- 
ci ne pût recevoir la somme en question qu'après s'être acquitté envers 
eux et en fournissant leurs quittances, ce qui fut adopté (séance du 
25 avril). 

2 On peut en lire la description dans le Courrier de Corsas {Législ., 
X, 325). 

3 Avis aux quarante-huit sections de la capitale, à l'occasion d'un 
banquet civique, etc.' On voit dans ce placard que le banquet devait 
d'abord avoir lieu le dimanche précédent, et qu'il avait manqué. Palloy 

LE PATRIOTE PALLOY. 9 



130 LE PATRIOTE PALLOY. 

patriotes à un banquet en plein air sur les ruines, 
« présidé par VEgalité, dirigé sous les auspices de la 
Constitution, dans lequel le Respect à la Loi s'asseoira 
à côté des Droits de V homme. » Ce banquet commença 
vers quatre heures et demie. Il fut simple et frugal. 
Chaque citoyen partageait son modeste repas avec les 
fédérés. On y chanta la Marseillaise, alors toute nou- 
velle. Aucun incident désagréable n'aurait troublé la 
réunion, sans la hardiesse d'un espion de la cour, qui 
osa s'y montrer déguisé. « On sera bien étonné, sans 
doute, dit Gorsas, de reconnaître dans cette mouche 
des Tuileries le nouveau ministre de l'intérieur Cham- 
pion ; un chapeau rabattu couvrait ses yeux, une lévite 
merd'oie foncé cachait l'uniforme des Tuileries. Il 
aurait pu espionner tout à son aise, s'il n'eût voulu 
ajouter la parole aux habits, ce qui gâta toute l'affaire; 
il fut reconnu et poursuivi. Réfugié dans une maison, 
il ne fit qu'un saut jusqu'au cinquième étage, d'où il 
fut ramené sur l'emplacement de la Bastille. Il allait 
être victime de son imprudence, sans l'intervention de 
Palloy et du portier de la Bastille. Il paraît qu'il reçut 
un grand nombre de coups de pied et de coups de 
canne, dont un sur la tête, qui lui fit jaillir le sang. 
Palloy se rendit sa caution, le retira à l'écart, lui fit 
ôter sa lévite^ et ayant troqué avec lui son chapeau, le 
conduisit à sa voiture i. » 



invite tous les citoyens à emmener leurs frères fédérés « avec leurs po- 
tages, tels soient ils. » Il y portera lui-même son dîner et le partagera 
avec ses frères. 

1 Courrier de Gorsas, Législative, t. X, p. 315, 411, 417-419. Dans le 
numéro suivant, Palloy écrit à Gorsas pour se défendre d'avoir rappelé 
au peuple, comme le disaient des polissons de gazeliers^ ses obligations 
envers Champion, ancien administrateur à la ville, et Gorsas ajoute en 
note que c'est sur le récit de Palloy lui-même qu'il a raconté le fait en 
question, ce dont nous ne doutions nullement. 



XIII. 



A cette date, Palloy était encore royaliste constitu- 
tionnel; la déchéance du roi allait en faire un républi- 
cain ardent. 11 suivait les événements avec la bonne 
foi d'une girouette, incapable de résister au plus léger 
souffle de vent. Dans la journée du 20 juin, qui fut la 
préface du 10 août, il n'avait pas manqué de marcher 
en compagnie des hommes du 14 juillet, toujours les 
premiers dans les mouvements révolutionnaires et se 
groupant, au point de départ, sur la place de la Bastille. 
Avec eux il défila devant l'Assemblée, où il était bien 
connu de tout le monde. S'il faut l'en croire, sa belle 
conduite en ce jour lui valut plus tard force persécu- 
tions. c( En traversant le lieu des séances, dit-il, le 
président me fit appeler par l'huissier Courvol, pour 
que les ennemis du peuple pussent me remarquer plus 
facilement et me reconnaître i. » Il ne s'exprime pas 
plus nettement sur ce point. La part prise par Palloy à 
cette première invasion des Tuileries ne l'empêcha pas, 
comme nous l'avons vu, d'aller, quinze jours plus tard, 
inviter le vertueux Louis XVI à la cérémonie de la 
place de la Bastille, pas plus que cette démarche et 
les sentiments respectueux qu'il y avait manifestés ne 
devaient l'empêcher de se mêler activement à la 
journée du 10 août. Palloy eût cru à la fois manquer à 

^ Lettre du 9 pluviôse an ii. 



13^ LE PATRIOTE PALLOV. 

tous ses devoirs de patriote et trahir l'admiration de 
ses compagnons d'armes, leur confiance, le besoin 
qu'ils avaient de lui, en ne leur donnant pas l'exemple 
et l'encouragement de sa présence ; il eût craint de dé- 
couronner une journée révolutionnaire en ne s'y mon- 
trant pas. Dans son livre sur le 10 août i, Peltier le 
nomme avec Maillard, Santerre, Panis et Gonclion, 
parmi les agitateurs et les directeurs ordinaires du ter- 
rible faubourg. « Ilenriot, Landrieux et moi avons 
forcé que l'on marchât, dit Palloy lui-même. La section 
des Tuileries m'a vu agir. » 

Sa participation aux événements de cette journée 
fut spécialement marquée par un crime dont on vou- 
drait pouvoir douter, car jusqu'à présent Palloy nous 
était apparu comme plus intrigant et vaniteux que 
méchant, mais que plusieurs témoignages contempo- 
rains ne permettent guère de contester, et qui prouve 
jusqu'où l'exaltation et la fièvre révolutionnaires peu- 
vent entraîner un homme né, ce semble, sans aucun 
instinct sanguinaire, et dont on eût certainement ré- 
volté le cœur sensible en lui disant qu'il tuerait un 
jour en pleine rue, d'un coup de pistolet, un ami qui 
implorait son aide. 

Au moment où la Révolution éclata, il y avait sur le 
Pont-Neuf un orfèvre nommé Cari ou Carie, Allemand 
d'origine, dit-on "^ Cari s'était mêlé avec ardeur aux 
premiers mouvements, et son zèle, en même temps 
qu'il en 'faisait un ami de Palloy, l'avait désigné aux 
honneurs civiques. Nommé d'abord électeur pour son 
quartier, puis commandant du bataillon de Henri IV, 
il était devenu une sorte de personnage et, par ses 

1 T. II, p. 267. 

2 G. DuvAL, Souvenirs de la Terreur, cli. i. V. aussi Monljoye, I, 
168. 



LE PATRIOTE PALLOY. 133 

manifestations, ses banquets fraternels, ses offrandes 
patriotiques, avait acquis une véritable popularité. Un 
jour il donnait, dans la grande salle du Palais, en 
l'honneur de la prise de la Bastille, un magnifique 
repas où Palloy s'étalait à l'une des places d'honneur. 
Un autre jour, il faisait enlever l'inscription placée sur 
la grille de la statue de Henri IV, qui offusquait le 
peuple. Une autre fois encore, il offrait de lever cin- 
quante hommes à ses frais, pour venir au secours de 
la patrie en danger. Néanmoins Garl avait fini par trou- 
ver qu'on allait trop loin. Peut-être les souffrances per- 
sistantes de l'orfèvrerie et de la bijouterie n'étaient- 
elles pas étrangères aux inquiétudes du citoyen. La 
chute de la royauté allait porter le dernier coup à une 
industrie déjà agonisante. Aussi, après être venu pro- 
tester à l'Assemblée au nom de sa section contre l'a- 
dresse qui réclamait la déchéance de Louis XVI, Cari 
s'était-il rendu aux Tuileries pour y prendre part à la 
défense de la monarchie. En sa qualité de premier 
lieutenant-colonel delà gendarmerie à pied, il protégea 
l'exode de la famille royale. On le vit à côté d'elle, 
pendant une grande partie de la séance, dans la loge 
du Logographe, qu'il ne quittait que pour veiller à la 
porte. Tout à coup un grand bruit se fait entendre dans 
le passage des Feuillants ; Cari sort pour s'informer. 
Mais à peine a-t-il paru dans les couloirs que le peuple 
et les soldats-citoyens, mécontents de sa conduite aris- 
tocratique, se jettent sur lui. On l'entraîne dans la cour 
des Feuillants, où ses gendarmes tirent à bout portant 
deux coups de fusil sur leur chef, et le manquent. 
Cari, l'épée à la main, se fait jour jusqu'à la rue Saint- 
Honoré. Excédé de fatigue et traqué par la foule, il 
aperçoit son ami Palloy et se précipite vers lui en le 
suppliant de le protéger. Pour toute réponse, Palloy, 



134 LE PATRIOTE PALLOY. 

exalté par la situation, l'étend à ses pieds d'un coup 
de pistolet. L'historien du 10 août, Peltier, accuse 
même le maçon patriote d'avoir achevé son ami à 
coups de sabre ; mais un autre. Maton de la Varenne, 
attribue cette dernière partie de l'exploit à l'orfèvre 
Boyer, un confrère de la victime, peut-être un voisin et 
un concurrent du quai aux Orfèvres, et il est plus na- 
turel de l'en croire ^ . 

11 était alors un peu plus de trois heures. En ce mo- 
ment les bâtiments accessoires des Tuileries brûlaient. 
L'incendie n'était pas simplement le résultat de la ba- 
taille; il avait été mis très volontairement, pour détruire 
le repaire de la royauté et peser sur les résolutions de 
l'Assemblée nationale. Le peuple s'opposait aux efforts 
de ceux qui voulaient l'éteindre; il menaçait de jeter 
les pompiers dans les flammes, et comme ils ne s'arrê- 
taient pas, on tira sur eux et plusieurs furent tués : 
« Apprenez que le feu est aux Tuileries, déclarait un ci- 
toyen admis à la barre, dans la journée du 10, et que 
nous ne l'arrêterons que lorsque la vengeance du peuple 
sera satisfaite. » Après lui Chabot, délégué avec Gou- 
pilleau et Duhem pour rendre compte de la situation, 
fit entendre clairement la même chose : « Nous nous 
sommes transportés au château pour examiner l'incen- 
die, qui est véritablement malheureux, car les Français 
se feraient la guerre à eux-mêmes s'ils ne respectaient 
pas les propriétés publiques. » Des torrents de fumée 
désignaient de loin l'emplacement du château, vers le- 



1 Peltier, Dernier tableau de Paris ou RéciL historique de la Révolu- 
tion du 10 aoiU, I, 137, 185. Maton de la Varenne, Hist. parlicul. des 
événem. qui ont eu lieu en France, pendant juin, Juillet, août et sep- 
tembre 1792, p. 149. Y. aussi le Dictionnaire des hommes marquants. 
(Londres, 1800.) — Desgenettes, dans ses Souvenirs, nomme un certain 
Roussillon comme s'étant vanté à lui de cet assassinat. (II, 211.) 



LE PATRIOTE PALLOY. 135 

quel se dirigeait sans cesse une foule immense. Déjà le 
feu avait dévoré, parmi les constructions adjacentes au 
palais, les écuries de la garde à cheval, l'hôtel du gou- 
verneur, les bâtiments, les masures et baraques de la 
cour ; il commençait à gagner les pavillons de Marsan 
et de Flore. « Le Carrousel était comme une vaste four- 
naise ardente. Pour monter au château, il fallait tra- 
verser deux corps de logis incendiés dans toute leur 
longueur; on ne pouvait y pénétrer sans passer sur 
une poutre enflammée ^ . » 

Dans ce pressantdanger,on songe au patriote Palloy. 
11 avait fait partie de l'escorte qui accompagnait Chabot 
et n'avait pas négligé, on peut le croire sans juge- 
ment téméraire, de lui faire sentir combien son expé- 
rience et son dévouement pourraient être utiles en cette 
circonstance. C'est Palloy qui a soufflé à Chabot les pa- 
roles par lesquelles celui-ci le propose pour arrêter le 
progrès du feu : « Il faut un homme de confiance, et 
j'indique à l'Assemblée le patriote Palloy, qui est très 
propre par ses talents et parson civisme à nous rendre 
des services dans cette partie. » 

La Législative adopta immédiatement la proposition 
de Chabot. Chargé par décret de prendre les mesures 
urgentes 2, Palloy se mit à l'œuvre aussitôt, et dans la 
nuit même il envoyait à l'Assemblée un rapport, qui 
fut lu dans la séance du 11, pour annoncer que les pro- 
grès du feu étaient déjà apaisés, qu'il serait éteint com- 
plètement dans la matinée, et qu'il s'occupait à faire les 
tranchets nécessaires. 

En ce moment, la fortune politique de Palloy avait 
atteint son apogée. Son nom figurait parmi ceux descan- 



1 Révolul. de Paris, n° 161. 

2 Moniteur du 12 août. 



136 LE PATRIOTE PALLOY. 

didats à la Convention pour la ville de Paris ^Afin de 
remplacer la Bastille, dont il continuait d'ailleurs à écou- 
ler de son mieux les matériaux et à distribuer les reli- 
ques, il venait de trouver d'abord les travaux des Tui- 
leries, et on pouvait se fier à lui pour en tirer tout le 
parti possible. Mais le peuple n'avait pas seulement 
abusé de sa victoire en mettant le feu aux bâtiments 
de la cour des Tuileries ; il s'était jeté sur les sta- 
tues des rois pour les abattre. Dans la séance du 11, 
un membre, représentant que ces opérations, con- 
fiées à des mains inhabiles, pouvaient occasionner 
les plus grands malheurs -, demanda qu'on envoyât 
des ingénieurs ou des architectes pour y présider. Il 
fallait « régler les mouvements du peuple, » selon 
l'expression de Fauchet. De son côté, Thuriot invitait 
l'Assemblée à montrer un grand caractère en ordon- 
nant sans hésiter la suppression de tous ces monu- 
ments élevés à l'orgueil et au despotisme. Conformé- 
ment à celte invitation, l'Assemblée rendit un décret 
qui est l'un des témoignages les plus significatifs, avant 
la Terreur, de ce vandalisme dont un apologiste de la 
Révolution a essayé de faire un fantôme inventé par les 
royalistes : « Toutes les statues, tous les bas-reliefs, 
inscriptions et autres en bronze ou toute autre matière, 
élevés dans les places publiques, temples, jardins, parcs, 
dépendances, maisons nationales, même dans celles qui 



1 Révolut. de Paris, n" 164, p. 389. Palloy n'était pas inscrit sur la 
liste des électeurs du département de la Seine, mais les représentants 
pouvaient être choisis parmi tous les citoyens actifs. Nous avons par- 
couru aux Archives les procès-verbaux des assemblées électorales de 
Paris : Palloy n'a obtenu qu'une seule voix, dans le 3^ scrutin de la 
19" séance, celui oii Pache fut élu. 

2 Une crieuse publique, Reine Violet, qui s'était suspendue à la 
corde pour renverser la statue de Louis XIV, fut écrasée par elle dans 
sa chute. 



LE PATRIOTE PALLOY. 137 

étaient réservées à la jouissance du roi, seront enlevés 
à la diligence des représentants des communes, qui 
veilleront à leur conservation provisoire. Les représen- 
tants de la ville de Paris feront, sans délai, convertir 
en bouches à feu les objets énoncés à l'article précé- 
dent, existant dans l'enceinte des murs de Paris i. » 

Elle décida ensuite que Palloy serait chargé de 
veiller à l'exécution du décret '^. Mais il est probable 
qu'on n'attendit guère plus sa surveillance qu'on n'avait 
attendu l'autorisation de l'Assemblée pour jeter bas les 
statues de Louis XIII à la place Royale, de Louis XIV à 
la place des Victoires et à la place Vendôme, de 
Louis XV sur la place de ce nom, qui gisaient à terre 
dès le soir du 11 août, précédant ainsi de vingt-quatre 
heures celle de Henri IV au Pont-Neuf, devant laquelle 
la populace avait hésité d'abord, comme les assassins 
devant les cheveux blancs de Coligny. Sa tache se 
borna sans doute à faire enlever, après leur renverse- 
ment 3, et transporter soit au Louvre, soit à la Monnaie 
ou chez le fondeur, les bronzes des places publiques. 

II semblait vraiment que Palloy fût l'entrepreneur et 
le démolisseur officiel de la Révolution. Gomment n'en 



1 Moniteur du 13 aoùl. Procès-verbaux de l'Assemblée, t. XII, p. 212. 

2 Révolut. de Paris, t. XIII, p. 309, séance du 11. Inventaire des 
autogr. et doc. hist. de M. B. Fillon, séries III el IV (1877), n" 518. 

3 Trois curieuses gravures des Révolutions de Paris., n" 160, repré- 
sentent le renversement des statues royales. Les unes sont abattues à 
coups de marteaux et de maillets; les autres sont levées par des ma- 
chines; d'autres sont tirées la corde au cou, au milieu du peuple, qui 
fait cercle et applaudit. Le spectacle revit sous nos yeux dans ces naïves 
vignettes. C'est le 11 août, d'après les légendes de ces gravures, que la 
populace aurait abattu notamment les statues de la place des Victoires, 
de la place Vendôme et de la place Royale. Cependant on a la réquisi- 
tion de Palloy, datée du 12 août, à la section de la place Vendôme {Mém. 
de la société de l'/iist. de Paris, XV, 203) ; mais le peuple avait déjà fait 
à demi la besogne avant l'entrée en scène des ouvriers requis. 



138 LE PATRIOTE PALLOY. 

serait-il pas venu à croire que son patriotisme lui 
créait un titre inaliénable, que tous les travaux lui 
appartenaient de droit et qu'il y pouvait régner comme 
en pays conquis, à se considérer enfin comme le direc- 
teur suprême des ateliers nationaux ? Longtemps 
Palloy eut sous ses ordres et dans sa main une véri- 
table armée de séides dont un ambitieux plus capable 
eût pu tirer un dangereux parti, car il était pour eux 
le grand panetier, l'homme le plus utile et le plus im- 
portant de l'Etat. Mais l'agitation oùil vivait, les petites 
jouissances de la vanité, l'enivrement des parades, sans 
parler des profits espérés par l'entrepreneur, suffi- 
saient à Palloy, que gonflait le sentiment de son im- 
portance lorsqu'il figurait dans un cortège patriotique 
à la tête de ses apôtres, qu'il était harangué par le pré- 
sident de l'Assemblée, ou qu'il distribuait des bre- 
vets de civisme et recevait des serments patriotiques. 
Concurremment avec tant de travaux, cet ardelio de la 
Révolution, dont le génie était toujours en mouve- 
ment, pour employer sa propre expression, menait de 
front ses besognes ordinaires. Plus que jamais il figu- 
rait aux premiers rangs dans toutes les fêtes, cérémo- 
nies et apothéoses. Il était, avec sa Bastille et ses 
apôtres, de la pompe funèbre en l'honneur des victimes 
du 10 août; mais, s'il faut en croire Prudhomme, qui 
ne le gâte pas comme Gorsas, la mesquinerie de l'obé- 
lisque qu'il avait élevé dans le jardin des Tuileries 
obligea de recourir à l'architecte Poyet, qui y substitua 
un monument plus digne de son but, en faisant reculer 
la cérémonie de deux jours. Il était de la pompe 
funèbre de l'officier municipal Meunier, tué par mé- 
garde dans les visites domiciliaires noctures du 29 au 
30 août, et qu'on voulut honorer, comme un soldat 
mort à son poste, en l'enterrant dans le sol sacré de 



LE PATRIOTE PALLOY. 



139 



la Bastille. 11 fut même le principal organisateur de 
ces funérailles, qui se firent en partie à ses frais, dit-il, 
ce qui signifie simplement que, suivant son habitude, 
il s'en trouva payé d'une façon insuffisante '. 

Nommé commissaire du Temple avec MM. Paris, 
Lefèvre et Martin, Palloy fut désigné dans la séance 
du 13 août, parle Conseil général de la Commune, pour 
exécuter les travaux qui devaient, en isolant et forti- 
fiant le vieux donjon, empêcher l'évasion ou la déli- 
vrance des prisonniers. 11 était naturel que le destruc- 
teur de la Bastille, cette citadelle de la tyrannie, fût 
chargé de construirela prison du tyran. Pourla première 
fois sans doute, suivant la remarque de M. de Beauchesne, 
le peuple regretta d'avoir renversé la Bastille. Palloy, 
qui l'avait démolie, se chargea de la remplacer. Dans 
la journée du 14, il se présenta au Temple pourprendre 
connaissance des lieux. Puis l'enclos fut envahi par ses 
ouvriers. On abattit tous les édifices, les maisons et 
les arbres qui environnaient la grande tour, on éleva 
du double les murs de l'enceinte, on creusa dans le 
pourtour un large fossé, que de nouveaux ordres firent 
combler ensuite : on boucha hermétiquement plusieurs 
des fenêtres donnant sur lapartie de l'enclos du Temple 
appelée la Rotonde et sur sa porte d'entrée. Outre ces 
travaux du dehors, il fallut en exécuter précipitamment 
à l'intérieur, tant afin de rendre logeable le séjour où 
la famille royale venait d'être envoyée à l'improviste, 
sans que rien fût préparé pour l'y recevoir, qu'afin de 
prendre les mesures de sûreté nécessaires. On pratiqua 
des escaliers, on établit des verrous, on colla des papiers, 
on peignit les boiseries. Palloy était chargé également 

1 Palloy à ses frères de la Société des amis de la Constitution de 
Sceaux, 9 pluviôse. Il éaumère encore d'autres céréniouies analogues, 
sans imporlance. Son activité lasserait la patience de dix historiographes. 



140 LE PATRIOTE PALLOY. 

de meubler les pièces et de procurer au roi el à la reine, 
sur leur demande el conformément à l'avis de la Com- 
mune, les objets dont ils avaient besoin K 

Tandis que la famille royale habitait la petite tour, 
on préparait la grande en toute hâte. Les croisées 
étaient garnies d'énormes barres de fer et masquées par 
ces abat-jour, nommés soufflets, qui ne laissent arriver 
la lumière que par le haut. Au rez-de-chaussée et au 
premier étage, qui servait de corps de garde, on ne fit 
que des appropriations insignifiantes. Le second fut 
affecté au logement du roi. On divisa l'unique pièce 
en quatre chambres. Sept guichets furent disposés 
dans l'escalier entre le rez-de-chaussée et cet étage, où 
l'on pénétrait par une porte de fer. Le troisième reçut 
la reine, sa fille et M""^ Elisabeth ; il était distribué à peu 
près de la même façon. Entre le château et la tour, le 
patriote fut chargé d'élever, pour isoler le jardin, un 
mur épais percé d'une porte charretière et d'un étroit 
guichet, qui ne s'ouvraient l'un et l'autre qu'à l'aide 
de deux guichetiers différents ~. 

La Carmagnole, ce produit anonyme de la muse 
populaire, fleur monstrueuse éclose dans les ruisseaux 
sanglants du 10 août, n'a pas manqué de consacrer 
une de ses strophes informes aux travaux exécutés par 
Palloy à la tour du Temple, et l'on peut juger par ce 
qu'elle dit ^u patriote à quel degré de popularité il 
en était venu : 

Le patriote a pour amis 

Tous les boanci gens du pays. 



1 Fr. Hue, Dernières années du règne el de la vie de Louis XVI, 
3® édition, p. 352. A. de Beauchesne, Louis XVII, 1. VI. Gorsas, Légis- 
lat.yXl, 227-2.'8, 345. 

'-' Nolice par un gardien de la prison du Temple, trouvée dans les pa- 
piers de Palloy. De Beauchesne, Louis XVII, 1. VI el VIII. 



LE PATRIOTE PALLOY. 141 

Palloy était auprès de Louis XVI, avec l'inspecteur 
du Temple et l'officier commandant de la garde natio- 
nale, le 3 septembre, lorsque les assassins de M"'^ de 
Lamballese présentèrent sous les fenêtres de la prison, 
promenantla tète de la princesse au bout d'une pique '. 
Pour obéir au peuple, ces citoyens prévinrent le roi et 
sa famille du spectacle qu'on venait leur offrir, en 
mettant sous leurs yeux « le triste et fatal résultat de 
leurs conjurations et de leurs trames infernales. » Les 
ouvriers s'étaient mêlés à la douzaine de misérables, 
porteurs des dépouilles sanglantes, qu'on avait laissés 
entrer dans l'enceinte, guidés par les commissaires du 
Temple. Nous n'avons pas à peindre en détail cette 
horrible scène, l'une de celles où le caractère bestiale- 
ment féroce de la canaille triomphante se montra sans 
aucun voile, dans toute sa nudité hideuse -. Nous regret- 
tons de n'avoir pu recueillir que des renseignements 
vagues sur l'attitude particulière de Palloy en cette 
circonstance, et d'ignorer si le patron montra plus de 
décence et de dignité que ses ouvriers. 

Ceux-ci, du reste, se signalaient en toutes circons- 
tances parleur ardeur révolutionnaire. Ils se considé- 
raient comme investis d'une mission patriotique en 
travaillant à la prison du despote Capet. Ils s'unissaient 
aux canonniers et aux gardes nationaux pour chanter 
le Ça ira, pour couvrir les murs d'inscriptions cyniques 
et sanglantes : Nous saurons mettre le gros cochon au 
régime. — il/™'^ Veto la dansera. — A bas la louve 
autrichienne! — Etranglons les petits louveteaux. Puis 
ilsdessinaientdesguillotines, et y représentaient Louis 
éternuant dans le sac. Leur gaieté obscène, leurs dan- 

1 Peltier, Dernier tableau de Paris, t. II, p. 309. 

2 Voir le récit du municipal Daajou, dans le Louis XVII [ùg M. de 
Beauchesne, l. VI. 



14i2 LE PATRIOTE PALLOY. 

ses, leurs plaisanteries cruelles, épouvantaient la reine, 
AP® Elisabeth et les enfants. Pendant les promenades 
de la famille royale, les ouvriers qui travaillaient dans 
le jardin la poursuivaient de leurs ricanements, de leurs 
chansons, de leurs injures. Us insultaient surtout l'Autri- 
chienne, Médicis-Antoinette. Chaque fois qu'elle remon- 
tait dans sa chambre, ils fredonnaient d'une voix avi- 
née : Madame à sa tour monte. L'un deux s'écria un 
jour devant Louis XVI, qui, au moins dans les commen- 
cements, descendait au jardin pour examiner les tra- 
vaux, qu'il abattrait la tête de la reine avec son outil i. 
C'est ce que le journal de Prudhomme résume d'un 
mot, en avouant, par un aimable euphémisme, qu'ils 
« ne se gênent pas infiniment, » et il ajoute que Marie- 
Antoinette, ayant cru leur entendre dire, dans un de 
ces moments de gaieté patriotique : « Ah! voilà encore 
une tête ! Bon, bon, cela ! » elle alla en faire part, toute 
tremblante, à sa sœur, mais qu'elle fut rassurée par 
un des gardiens municipaux, qui lui fit observer qu'on 
ne coupait pas des têtes tous les jours : « C'est assez de 
temps en temps. » 

Parmi ces ouvriers se distinguait le tailleur de pierre 
Mercereau, démagogue violent, qui pérorait sans cesse 
au milieu des groupes, et qui bientôt, élu membre du 
Conseil général de la Commune, allait revenir au 
Temple comme municipal de garde, conservant son 
habit de travail en lambeaux et son tabher de peau 
recouvert d'une écharpe, affectant de tutoyer Louis le 
Dernier, et de lui parler le chapeau sur la tête avec 
une grossièreté sauvage. Quant au guichetier Rocher, 
ancien apôtre de Palloy, il allait plus loin encore, et un 



1 M""» Royale, RécU de la caplivilé du Temple. Gorsas, Législat., XI, 
278. RévoUa. de Paris, n" 163. 



LE PATRIOTE PALLOY. 143 

jour, une panique s'éLanl répandue dans la foule, 
affolée par la nouvelle que les ennemis marchaient sur 
Paris, il courut mettre le poing sous le nez du roi, en 
lui criant : « S'ils arrivent, je te tue ^ ! » 

Palloy avait également sollicité les travaux de la 
salle de la Convention, mais il ne les obtint pas 2. Le 
probe et rigide Roland, rentré au ministère de l'inté- 
rieur après la journée du 10 août, éprouvait une 
défiance instinctive de ce personnage et de ses comptes. 
Six semaines ne s'étaient pas écoulées qu'il était con- 
vaincu que les travaux avaient été conduits en dépit 
du bon sens et des principes les plus élémentaires 
d'économie. On pouvait prévoir déjà que l'aménage- 
ment du Temple coûterait peut-être plus cher encore, 
toutes proportions gardées, que la démolition de la 
Bastille. Palloy espérait, comme d'habitude, faire 
passer l'exagération de ses notes, ses erreurs, ses 
maladresses, ses empiétements, sous le couvert de son 
enthousiasme révolutionnaire. 11 n'en fut rien. Le 
15 septembre, Roland écrivait à l'Assemblée une lettre 
très sèche, où le patriote était particulièrement visé. 

« Les dilapidations qui se font journellement dans 
les domaines nationaux, disait-il, me forcent de de- 
mander à l'Assemblée le moyen de les arrêter. Déjà 
M. Palloy, à la faveur d'un décret qui l'autorisait à 



1 Beauchesne, Louis XVII, 4« édition, t. P'', p. 307, 332, 387. 

'^ On jugea sans doute qu'il était impossible de laisser tout accaparer 
par un seul homme, et peut-être aussi le souvenir de son échec, en 
1789, pour l'aménagement de la salle de l'archevêché destinée à l'As- 
semblée constituante, no fut-il pas étranger à ce refus. Chargé de ce 
travail par ordre du comité, il l'exécuta du 14 au 28 octobre, pour la 
somme de 324 fr. 40, non sans faire des observations sur l'extrême éco- 
nomie qu'on lui avait imposée. Dans la séance du 26 octobre, une 
portion de la galerie destinée au public s'écroula en blessant plusieurs 
auditeurs et trois ou quatre députés. [Courrier français du 24 octobre.) 



144 LE PATRIOTE PALLOY.. 

couper court à l'incendie des Tuileries, a fait pour 
300,000 livres de dommages.... Tous les jours de 
nouveaux visages se présentent avec l'écharpe munici- 
pale et des ordres d'enlever ou de briser les portes. Je 
ne dispute pas sur les droits de la Commune de Paris. 
Cependant, elle n'en a pas plus sur les domaines na- 
tionaux que les communes de Perpignan et de Grave- 
lines. On fait beaucoup d'abus de l'écharpe munici- 
pale. » 

Non content de cette première attaque, trois jours 
après, dans la séance du 19 septembre, il revenait tout 
aussi vigoureusement à la charge du haut de la tri- 
bune : 

« M. Palloy a été chargé, par un décret du 10 août, 
d'arrêter l'incendie des petits bâtiments attenants au 
château des Tuileries. Au lieu de se borner à exécuter 
cette mission, il a fait des démolitions considérables. 
Il est parti pour les frontières à la tête d'une com- 
pagnie de la Bastille, sans laisser aucun compte, et 
même sans payer les ouvriers : ceux-ci réclament à 
grands cris le prix de leurs journées, et comme ils ne 
doivent pas pâtir de la faute de l'entrepreneur, et que 
leurs besoins leur donnent des droits à une indemnité, 
je demande à être autorisé à les payer. » 



XIV. 



Palloy était parti, en effet, ne laissant derrière lui 
que des aperçus de comptes, suivant l'expression du 
conseil général, qui nomma des commissaires à l'effet 
de les vérifier et de les apurer. Le besoin toujours nou- 
veau de mouvement, de parades, de manifestations 
théâtrales, dont le patriote était possédé, peut-être aussi 
le dépit de n'avoir pu obtenir les travaux de la Conven- 
tion, venaient de le pousser à la frontière, avec les batail- 
lons de volontaires et de fédérés, particulièrement de 
Parisiens, qui, après avoir abattu la royauté et purgé 
le sol de la liberté des ennemis à l'intérieur, s'en 
allaient tumultueusement sauver la patrie en danger. 
11 avait, comme la plupart des révolutionnaires, l'amour 
des galons. Puis il n'était pas fâché d'échapper aux 
embarras de sa situation par un acte d'éclat qui, en 
le dispensant, il l'espérait du moins, de tenir ses 
engagements, ferait reluire sa popularité d'un nouveau 
lustre. 

« Voyant les ennemis dans les plaines de Châlons, 
j'abandonnai (il voudrait faire croire que c'est de son 
plein gré et par désintéressement patriotique) le pro- 
jet d'un monument pour les séances de la Convention, 
préférant partir pour aider les patriotes à repousser 
les vils esclaves des despotes. Je montai, par les soins 

LE PATRIOTE PALLOY. 10 



146 LE PATRIOTE PALLOY. 

et aux frais delà section des Sans-Culottes ^, une com- 
pagnie de 150 hommes, fiers-à-bras du port, plus une 
compagnie de canonniers. Nous promimes de vaincre 
ou mourir. Notre serment ne fut pas en vain. » 

Cependant, l'histoire ne mentionne aucune victoire 
remportée par Palloy, et il ne mourut qu'en 1835. 

A la tète des volontaires de la première compagnie, 
Palloy alla promener son héroïsme h la section, aux 
Jacobins, où le président, Collot-d'Ilerbois, donna la 
réphque à son collaborateur de la fête de la Liberté 2, 
à la Commune, au corps électoral, à l'Assemblée, en 
prononçant des harangues dont le caractère, dit-il, im- 
posa à ses ennemis, et en se faisant délivrer partout 
acte de son serment. (11 septembre 1792.) 

Qui le croirait ? Palloy sut faire tourner son enrôle- 
ment au profit de son idée fixe et y trouver un moyen 



1 C'était le nom de la section du Jardin dos Plantes, sur laquelle il 
avait son atelier de la rue des Fossés-Sainl-Bernard ou Publicola. On 
publia alors l'Etat des dons faits par les citoyens de la section des Sans- 
Culottes pour les frais d'armement de deux compagnies de volontaires. 
J'y remarque la mention suivante : « Saladiu, un liabit, veste et culotte, 
un fusil avec sa baïonnclte, une giberne pleine de carlouclies, un casque 
et 25 livres remis à l'instant à Pierre Simon, enrôlé du jour, et promet 
de lui envoyer 100 livres pour la première oreille qu'il coupera à un 
Autrichien, 50 livres pour celle d'un Prussien, sur un certificat de ses 
camarades. » Palloy figure sur la liste, comme habillant un volontaire 
à ses frais, « pour faire son service en son absence. » 

2 Palloy à ses frères de Sceaux -l'Unité, 9 pluviôse an ii. — Lettre 
inédite de Palloy à Coliot, 24 décembre 1792 : Bibl. de la ville. — Dans 
cette lettre curieuse, il se déploie sous un nouveau jour : « J'ai vu, dit- 
il, dans le calendrier de VAlmanacli de la République, tous les saints 
remplacés par le nom des grands hommes et des philosophes. Ce chan- 
gement fait honneur aux hommes libres qui, connaissant tous les abus 
du christianisme, n'ont pas hésite à remplacer ces noms idéals enfantés 
par la sainte Bible et autres livres remplis des mêmes absurdités. J'y ai 
vu, à la place de saint Pierre, qui renia Jésus, le philosophe Diogène : 
c'est le patron que j'adopte, et renie pour toujours et à son exemple 
mon ancien patron. » 



LE PATRIOTE PALLOY. 147 

de plus pour écouler son inépuisable réservoir de ma- 
tériaux : « Je m'étois muni, dit-il dans son apologie, 
de débris de la Bastille que j'avais transformés en 
signes propagateurs de la liberté. Ils ont électrisé les 
endroits où nous avons passé. » Mais il avait eu aussi 
une idée bien autrement républicaine, et qui le peint 
mieux encore. Pareil à ce sultan qui, en venant com- 
battre les chrétiens de la première croisade, avait em- 
porté toute une provision de chaînes pour les prison- 
niers qu'il devair faire, mais qu'il ne fit pas, l'enthou- 
siaste Palloy imagina d'emmener à la suite du bataillon 
des Sans-Culottes un caisson plein d'outils destinés à 
« démolir les forteresses qui seroient enlevées aux des- 
potes. » Malheureusement, les despotes ne laissèrent 
prendre aucune de leurs forteresses par ce foudre de 
guerre. 

Dans sa compagnie, Palloy avait enrôlé plusieurs de 
ses ouvriers ; mais, en partant avec eux à la rencontre 
de l'ennemi, il négligea de payer les autres. Le jour 
même où Roland dénonçait à la tribune son départ 
précipité, ceux-ci se présentaient à la barre dans la 
séance du soir, demandant qu'on leur assurât du pain 
par la continuation des travaux de déblaiement du 
Carrousel K 

Il se trouvait à Epernay avec sa compagnie, quand 
la nouvelle de la dénonciation portée contre lui par 
le ministre de l'intérieur lui parvint. Elle le plongea 
dans une indignation véhémente. Rassemblant aussitôt 
ses sans-culottes, il les passe en revue elles harangue, 
en racontant à sa manière, avec un luxe intempérant 
d'hyperboles, la part qu'il avait prise à la grande 
insurrection parisienne et en mêlant, à l'éloge de son 

1 Procès-verhaux de l'Assemblée législative, XVI, 177. 



148 LE PATRIOTE PALLOY. 

caractère et de ses services, les plus violentes injures 
contre Roland et sa femme. 

Nous trouvons dans une lettre que lui écrivait, le 
26 septembre, son employé Quesnel, jadis l'un .de ses 
apôtres, quelques détails sur les bruits qui couraient 
alors contre lui. On l'accusait, comme nous l'avons vu, 
d'avoir dilapidé cent mille écus, et le sieur lleurtier, 
architecte du ci-devant roi, ainsi que les entrepreneurs 
de la salle de la Convention, avaient débauché ses ou- 
vriers par l'appât d'une forte augmentation et en leur 
faisant croire qu'ils ne seraient pas payés. Bien plus, 
on assurait qu'il avait emporté 300,000 livres afin de 
soudoyer ses soldats et de les faire passer de l'autre 
côté du Rhin, mais que ceux-ci, ayant découvert son 
complot, rapportaient sa tète au bout de leurs baïon- 
nettes. M""*" et M'"" Palloy résistèrent bravement à l'o- 
rage. La première, fidèle aux traditions de la famille, 
fit porter à la Convention la pierre de la Déclaration 
des droits de l'homme, escortée de citoyennes à la 
tête desquelles elle se proposait de prononcer un dis- 
cours; mais elle se heurta contre un nouveau décret, 
qui venait de décider que les pétitions seraient admises 
seulement le soir. Cependant ces dames obtinrent les 
honneurs de la séance K 

1 Papiers de Palloij, Bibl, de la ville. Suivant Gorsas, M''* Palloy de- 
vait lire une adresse inléressanle qu'elle tenait à la main, mais elle ne 
put que prononcer ces mots avec la charmante ingénuité de son âge : 
« iMaman, qui devait se présenter avec moi, est disparue. » Celle-ci 
s'était retirée, ajoute Goisas, parce qu'on lui avait dit brusquement, à 
l'entiée de la salle, que l'Assemblée ne recevait plus de pétitionnaires 
et qu'elle avait cru, à la suite des calomnies répandues contre son mari, 
que ce refus lui était personnel. — « Je ne puis donc, ciloyens, que 
vous offrir mes tendres hommages, en vous priant, au nom de mou 
papa, d'accepter celle table des Droits de l'homme gravés sur une pierre 
arrachée des cachots de la tyrannie. » Quesnel dit, dans sa lettre, que 
la pierre de la Déclaration des droits de l'homme était escortée par la 



LE PATRIOTE PALLOY. 149 

^jme paiioy ne se borna point à cette démonstration. 
D'après les instructions de son mari et avec l'aide de 
ses secrétaires habituels, elle publia une brochure : 
r Epouse de Palloy au peuple toujours juste. Le patriote 
avait pensé sans doute que la voix d'une femme ve- 
nant défendre son époux à la barre du peuple souve- 
rain serait d'un effet plus pathétique et plus irrésis- 
tible ^ Elle écrivit aussi à Roland pour se plaindre; 
mais, malgré d'adroites cajoleries sur la conduite pa- 
triotique du ministre, son zèle et son amour pour la 
vérité, elle ne le désarma pas et n'en reçut qu'une 
réponse dédaigneuse. 

11 fallait que la popularité de Palloy eût déjà souffert 
de fortes atteintes pour qu'une accusation de banque- 
route, de vol et de trahison dirigée contre lui rencon- 
trât tant de partisans, et que de braves sans-culottes 
égarés allassent, dans leur indignation, couper l'arbre 
de la liberté qui était à sa porte. 

Un entrepreneur, chargé des démolitions des Tui- 



2" compagnie des volontaires sans-culol'os, qui ne laissèrent pas perdic 
celle occasion de prêter leur serment avec pompe, et qu'un des volon- 
taires ayant pris la parole, dans le feu de son zèle, pour offrir la pierre 
en leur nom, M"* Palloy se précipita à la barre, pour l'empêcher de s'ar- 
roger un droit qui ne lui appartenait pas. 

1 Dans cette réplique à de lâches calomniateurs et à de bas jaloux, 
pour la défense du grand citoyen calomnié par eux, M™" Palloy expose 
assez nettement les faits. Pour les travaux des Tuileries, on s'était plaint 
des dépenses causées par la clôture de planches construite autour du 
château, mais il l'avait fait élever avec l'autorisation du commandant 
général Santerre, pour empêcher de nouvelles dilapidations. On préten- 
dait aussi que, en rasant le bâtiment où était la pharmacie, il avait causé 
à la nation une perte de 100,000 écus : c'est ce bruit, répété par Roland, 
qui l'a fait accuser d'emporter une pareille somme et a failli occasionner 
le pillage de sa maison. Mais cette démolition était nécessaire, d'abord 
parce que ce bâtiment isolé eût nui à la régularité de la place, puis 
parce qu'il avait été attaqué par le feu. En partant aux frontières pour 
couronner tous ses actes, Palloy avait présenté sa femme à Roland et 



150 T-E PATRIOTE PALLOY. 

leries et des constructions du Temple, qui, au lieu de 
continuer ses travaux, partait tout à coup, avec plu- 
sieurs de ses ouvriers, pour la frontière, en laissant les 
autres abandonnés à une direction subalterne, prêtait 
le flanc aux soupçons, convenons-en, et il était bien 
naturel qu'on l'accusât. Néanmoins Palloy, après avoir, 
comme nous l'avons dit, réfuté les accusations de Ro- 
land devant ses soldats, continua sa marche avec eux 
pour rejoindre l'armée de Champagne, vers laquelle se 
dirigeaient de tous côtés des bataillons de volontaires 
et de fédérés. 11 ne l'atteignit qu'après Valmy. Palloy 
fut désespéré sans doute de n'être pas arrivé à temps 
pour prendre part à ce premier exploit de la Révo- 
lution. On avait vaincu l'ennemi, et, comme Grillon, il 
n'y était pas ! 

Mais nous avons le récit fait par lui-même de sa 
campagne, et nous allons le résumer, parce qu'il est 
très instructif et que, indépendamment de son inté- 
rêt biographique et pittoresque, il offre un certain 



prié le ministre do conserver en son absence à celle-ci la surveillance 
dn déblaiement des Tuileries Mais, quelque temps après, l'architecte du 
ci-devant roi, Heurtier, avait signitié à .M™' Palloy l'ordre de ne plus 
s'immiscer aux travaux, et les entrepreneurs qui voulaient le supplan- 
ter, avaient offert une plus forte paie à ses ouvriers, en les engageant à 
réclamer leur dû. Les uns, indignés, s'étaient plaints à l'Assemblée d'une 
liareille conduite; les autres, obéissant à ces suggestions, avaient exigé 
leur paiement, et M""-* Palloy les avait satisfaits aussitôt, bien que son 
mari eût toujours eu l'habitude de ne payer qu'au bout du mois et qu'il 
ne leur fût dû que quatorze jours. « L'objet de ces hommes en place, 
dit Palloy, était de me perdre et de faire échouer le projet que j'ai 
donné d'un second Muséum, parallèle à la galerie actuelle, en détrui- 
sant l'habitation du tyran, ouvrant une rue vis-à-vis le pont National, 
laquelle eût abouti rue Saint-Honoré et eût été bordée d'une grille, sup- 
primant les maisons du Carrousel, et construisant, avec les matériaux de 
ces démolitions, une rotonde entourée de colonnes, qui eût été la plus 
belle enceinte de l'Europe; pour les séances du premier sénat régénéia- 
leur de la liberté. » 



LE PATRIOTE PALLOY. 151 

intérêt général pour l'histoire des volontaires de 
1792 K 

Après avoir prêté serment à l'Assemblée, le 12 sep- 
tembre, en lui présentant sa compagnie de la section 
des Sans-Culottes, Palloy la conduisit jusqu'à Pantin, 
puis, après l'avoir confiée à son premier lieutenant, il 
revint pour deux jours à Paris, où il avait des affaires 
à terminer. Il la rejoignit à la Ferté-sous-Jouarre, et 
tous ensemble dansèrent, en chantant la Ca^^magnole, 
autour de l'arbre de la liberté. A Dormans, l'aubergiste 
voulut le faire coucher dans la chambre où avait logé 
Louis XVI à son retour de Varennes, mais le ton dolent 
avec lequel il lui fit cette proposition inspira au pa- 
triote le soupçon qu'il plaignait le parjure Capet, et il 
alla demander l'hospitalité au maire. On organisa un 
bal; le curé dansa toute la nuit, le vicaire se travestit 
pour s'enrôler; Palloy harangua ses volontaires, et les 
jeunes citoyennes chantèrent une chanson sur sa com- 
pagnie. 11 fut si content des bons procédés des habi- 
tants, qu'il promit de leur envoyer « un monument, 
fruit de notie liberté conquise, » en témoignage de son 
éternelle reconnaissance. 

A Château-Thierry, il fît don d'une pierre, qui fut 
remise en cérémonie, au milieu de la plus vive allé- 
gresse, avec échange de discours à l'église et frater- 
nisation de sa compagnie et des habitants. 

Jusque-là tout allait bien ; mais, au sortir de la ville, 
les choses commencèrent à se gâter par l'étourderie 
du capitaine des canonniers, qui, emporté par sa jeu- 
nesse et par la boisson, voulut absolument lancer son 
artillerie au galop et provoqua ainsi une bagarre. A 



1 Le palrioie Palloy à ses concUoijens. .Mémoire soumis à l'examen du 
peuple, m-4% s. d. 



152 LE PATRIOTE PALLOY. 

Epernay, il fit hommage d'mie nouvelle pierre, et, de 
simple capitaine qu'il était d'abord, se vit promu au 
grade de colonel d'un bataillon formé de tous les vo- 
lontaires arrivés dans la ville. Les tambours lui don- 
nèrent une aubade ; le bataillon se mit sous les armes, 
parada dans toutes les rues et sur toutes les places 
d'Epernay, se rendit au champ de la fédération, dans 
l'église, où Palloy prononça encore un discours, et au 
directoire. Un citoyen abreuva les volontaires de vin 
de Champagne. 

Cette petite fête fut malheureusement troublée par 
l'arrivée d'une lettre anonyme et d'un journal qui 
l'accusaient d'avoir émigré et d'emporter 300,000 livres 
à la nation, ajoutant que les scellés étaient apposés 
chez lui et que sa tête était à prix. Grande rumeur : la 
ville ne savait plus que penser sur son compte ; le ba- 
taillon lui-même était divisé ; les aristocrates échauf- 
faient les esprits contre lui. Un moment il se vit perdu, 
mais il monta en chaire, demandant le temps d'en- 
voyer à Paris chercher les pièces qui pouvaient le jus- 
tifier. Une partie des volontaires s'offrit à prendre la 
poste et à aller le défendre à la barre de l'Assemblée. 
Pendant qu'il travaillait à un Mémoire apologétique, 
il lui arriva une lettre de sa femme, qui disait, 
entre autres choses, dans le style de la famille : « Nous 
apprenons que tu as la tête coupée. Si cela n'est pas, 
et que ma lettre te parvienne, vois ce que tu dois faire 
pour venger la mort de ta femme et de tes enfants et 
le pillage de ta maison, car nous sommes désignés. » 
Il n'en était que cela heureusement, et M™® Palloy, 
quoi qu'elle en dît, n'était pas plus morte que son 
mari n'avait la tête coupée. « Vois, mon ami, où nous 
plonge la conspiration des scélérats. C'est Koland, le 
ministre, qui a juré notre mort. Si nous survivons, et 



LE PATRIOTE PALLOY. 153 

que lu meures, il ne périra que de notre main. » 
Roland l'échappa belle, pour cette fois. 

Son mémoire le justifia ^ et les volontaires brû- 
lèrent le ministre en effigie. Mais le malheureux Pal- 
loy était déjà désenchanté des grandeurs, et regrettait 
amèrement d'avoir oublié sa parole, qu'il n'accepterait 
jamais ni place ni grade. Le lendemain, le bruit court 
que les ennemis sont à la porte de la ville, que 
Châlons est pris, le camp levé, le pont coupé. Les vo- 
lontaires veulent absolument partir, mais pas du côté 
de l'ennemi : Palloy ne parvint à les retenir qu'après 
avoir envoyé au camp de Châlons (quartier général 
des nouvelles levées) un exprès qui rapporta les nou- 
velles les plus satisfaisantes. Mais ils iie consentirent 
à prendre le chemin du camp qu'après avoir reçu des 
cartouches; rien ne parvint à les convaincre qu'il n'y 
avait pas de danger : « ils craignaient la trahison, » et 
persistèrent avec opiniâtreté. Enfin, grâce aux capi- 
taines des canonniers, on put en distribuer quinze ou 
seize à chacun. « Us m'ont paru être satisfaits, au point 
que leur reconnaissance me fit verser des larmes : » en 
homme sensible, Palloy avait les larmes faciles. 

Enfin il arrive au camp, après une marche trou- 
blée par « l'insubordination » et « la fougue de la 
jeunesse. » Là, il reçoit du général Sparre l'ordre de 
partir le lendemain et en fait part au bataillon, qui 

* Il l'a fait imprimer sons ce titre : Discours prononcé en présence des 
bataillons de volontaires et citoyens d'Epernay, pour répondre aux ca- 
lomnies répandues par le ministre Roland et autres contre le patriote 
Palloy II n'a pas moins de soixante-treize pages in^", et s'il a réel- 
lement prononcé tout ce discours, la séance a élé longue. Il y répèle, du 
reste, beaucou[) de choses qu'on trouve dans ses autres brochures, en y 
ajoutant des traits comme celui-ci : « Ce sont les sans culottes, la cra- 
pule et la canaille de Paris, je me fais honneur d'être de cette classe, 
qui ont vaincu les soi-disant honnêtes gens. » 



lo4 LE PATRIOTE PALLOY. 

témoigne son mécontentement, « disant qu'il ne vou- 
loit pas aller à la boucherie, qu'il n'avoit pas assez 
d'exercice et qu'il y en avoit d'autres à marcher avant 
eux. — Leur raison étoit juste, » ajoute ce colonel ex- 
traordinaire, qui se fait leur interprète auprès du gé- 
néral et en obtient contre-ordre, non toutefois sans 
« une petite mortification que je fus obligé de rece- 
voir. » 11 s'en consola parce qu'elle ne lui était pas 
personnelle, car, en ce qui le concernait, il était prêt à 
marcher sur-le-champ. 11 est d'ailleurs forcé d'avouer 
qu'il avait un lieutenant-colonel qui ne savait rien, 
ayant eu le tort de le choisir uniquement à cause de 
sa « tète à caractère. » 

A Ghàlons, le désordre était prodigieux : des volon- 
taires avaient coupé le cou à un prétendu espion; 
d'autres avaient massacré leur lieutenant-colonel et, 
après avoir traîné son corps sur les quais et l'avoir 
jeté à l'eau, avaient voulu lui voler ses effets ^ Palloy 
acheta des épaulettes en laine, au grand déplaisir de 
son bataillon et particulièrement de ses officiers, qu'il 
dut laisser libres, après une discussion fatigante, 
d'en porter en or, car « la jeunesse a trop de gloire, » 
et il plaça à l'arbre de la liberté une inscription patrio- 
tique. Puis il fut envoyé au camp de Fresne, où il eut 
grand'peine à obtenir l'établissement des tentes selon 
les règles militaires. C'est là que les commissaires de 
la Convention apportèrent la nouvelle de la proclama- 
tion de la république et qu'il donna à sa troupe, qui 
s'appelait auparavant bataillon des apôtres de la li- 
berté, le nom de bataillo7i répicblicain. Puis il alla re- 
joindre la grande armée au camp de la Lune, où il ap- 

1 On pjul voir dans les liisloriens locaux, MM. Bahbat, Hist. de Châ- 
lons-sur- Marne, et l'abbé Poquet, Hist. de Chàleau-Thierry, le tableau des 
excès de tout genre commis par ces bandes, véritable horde de brigands. 



LE PATRIOTE P ALLO Y. loO 

prit la vicloire de Valmy ; mais Palloy n'en est pas 
moins convaincu de la trahison de Dmnoiiriez, qui a 
dîné avec Brunswick et le fils du roi de Prusse, et qui 
eût pu anéantir l'armée ennemie. Ses volontaires se 
conduisent de plus en plus en volontaires, discutant 
avec lui, refusant d'obéir aux ordres qui leur dé- 
plaisent, de creuser des fosses pour enterrer les che- 
veaux dont les cadavres pourrissent, d'aller chercher 
de la paille dans l'armée de Kellermann, etc. 

Il reçoit, le 2 octobre, l'ordre de partir pour Rétliel, 
où il doit être le 4 K Sur la route « l'insubordination 
augmente de jour en jour. » A chaque instant, ce 
sont des alertes, parce que le vent agite un buisson, 
parce qu'un volontaire crie Aux armes ! parce qu'un 
autre prétend entendre le trot de l'ennemi, parce que 
le second lieutenant-colonel rejoint le corps, le visage 
égratigné et les vêtements déchirés, disant qu'il a été 
arrêté par quatre uhlans, tandis qu'il était simplement 
ivre ; parce qu'un soldat tire un coup de fusil sur un 
camarade qui s'est mis à côté de lui pour satisfaire un 
besoin. Des révoltes et des rixes éclatent sans cesse. 
Plusieurs blessent leurs compagnons de coups de feu ; 
celui-ci menace un sergent de sa baïonnette ; celui-là 
vole un anneau d'or à une fille ; un lieutenant commet 
des faux et des escroqueries, dérobe huit chemises, 
un autre, une paire de pistolets; un quartier maître 
dépose ses épaulettes et rendre dans e rang, parce 
que les soLlats ne cessent de l'insuuer, etc. J'en 
passe, et beaucoup. A une lieue de l'ennemi, on ne 
peut venir à bout de placer les factionnaires : « les 
deux tiers ne sont pas venus à leurs postes ; la moitié 

1 L'ordre du colonel-adjudant général figure dans son dossier, ainsi 
qu'un ordre do deparl de Chàlons, du 26 septembre, signé par le lieute- 
nant général commandant A. Sparre. 



156 LE PATRIOTE PALLOY. 

de ce qui s'étoit présenté ne s'y est pas rendue à 
l'heure. Heureusement pour moi que je veillois. » Un 
peu plus tard, il s'aperçoit en route que deux com- 
pagnies manquent et que les autres sont incomplètes. 
Puis on entend un cri : « A nous ! Voilà l'ennemi! On 
enlève et pille nos équipages. » Le désordre se met 
dans les rangs ; deux canons roulent dans un fossé, 
les charretiers détellent, se sauvent et se cachent ; 
les officiers eux-mêmes sont atteints par la panique. 

Les volontaires imposent leur bon plaisir ; ils n'ac- 
ceptent pas les campements qu'on leur indique dans 
un village voisin et veulent loger en ville ; au comman- 
dement de Palloy, personne ne bouge. « Tous les offi- 
ciers et volontaires disent qu'ils étoient mal conduits 
et que le général (Chazot) les trahissoit.... Je n'eus 
d'autre parti à prendre que de faire ce qu'ils ont voulu 
(c'est une première édition du mot célèbre : « J'étais 
leur chef, il fallait bien leur obéir »), ayant été menacé 
le matin ; de plus, ajoute le perspicace Palloy, je vis 
réellement qu'ils avaient raison de soupçonner le gé- 
néral. » Et il n'avait même pas attendu ce moment-là 
pour s'en apercevoir, car auparavant il s'était dit, en 
réfléchissant à la marche de Chazot, qui était parti un 
jour et une nuit avant le bataillon républicain, en sui- 
vant l'ennemi, qu'il servait d'arrière-garde aux Prus- 
siens, « et l'on ne me l'ôtera pas de l'idée. » 

Il est inutile de poursuivre ce tableau, où les mêmes 
traits se répètent à l'infini. Ils sont pris sur le vif et, 
dans leur réalisme minutieux et trivial, ils donnent 
l'idée la plus saisissante de ce qu'étaient ces bandes 
sans discipline et sans cohésion. Palloy n'est pas sus- 
pect dans la question, il adoucit et laisse dans l'ombre 
tout ce qu'il peut ; après avoir gémi, il est toujours 
prêt à s'attendrir et à excuser ; il mettent sur le 



LE PATRIOTE PALLOY. 157 

compte de la jeunesse, du vin, de l'inexpérience, et il 
donne ces détails dans un mémoire où il prend la 
défense de ses hommes en même temps que la sienne. 
Chef et troupe étaient dignes l'un de l'autre. 

Turbulents, indisciplinés, exigeants, ces mauvais sol- 
dats ne voulaient ni riz ni pain de munition, récla- 
maient du pain blanc et une haute paie, criaient sans 
cesse à la trahison, pétitionnaient contre leurs officiers, 
prétendaient diriger la guerre à leur gré, alors que 
leur taille chétive, leur peu de force et leur peu de cou- 
rage les rendaient incapables, pour la plupart, de sup- 
porter même les fatigues d'une campagne. 

Pour savoir encore à quoi s'en tenir sur cette chimé- 
rique légende des volontaires de 9:2, il suffirait de lire 
dans une feuille du temps ^ qui n'est point suspecte de 
contre-révolution, les nouvelles des armées, àladatedu 
17 septembre 1792 : 

« Plusieurs têtes ont été menacées encore hier soir 
par les volontaires parisiens, entre autres celles du ma- 
réchal (Luckner) et de ses aides de camp. On les croit 
des traîtres. — Il faut dire que ce n'est pas la totalité 
des Parisiens qui pense ainsi, et l'on ne peut pas mettre 
en doute que, dans le nombre de ceux qui se sont en- 
gagés dans ces volontaires, il n'y ait des gens payés 
pour mettre le trouble et semer la discorde. Ce qui 
prouve encore qu'il y a des agitateurs dans cette ar- 
mée, et que, s'y l'on n'y veille, ils seront très à craindre, 
c'est le fait que voici : des volontaires qui étaient par- 
lis pour rejoindre l'armée de Dumouriez (l'armée de 
Dumouriez intermédiaire) ont appris que l'ennemi était 
à six lieues. Ils sont revenus en disant q\Ï07i les menait 
à la boucherie. Plusieurs reprennent, assure-t-on, la 

^ Moniteur du 21 septembre 1792. 



158 LE PATRIOTE PALLOY. 

roule de Paris, où ils ne manqueront pas de crier à la 
trahison. Ils diront qiCils ont été poursuivis par V en- 
nemi; ils n'en ont pas vu un seul. Les uns disent qu'ils 
ne sont pas assez instruits, qu'ils ne savent pas manier 
les armes, que leurs fusils sont rouilles; enfin cela fait 
pitié, s'il y a lâcheté ; si de leur part, c'est l'envie de 
nous nuire, cela fait horreur. Nous n'avons point d'en- 
nemis plus redoutables. » 

Le bataillon de la République se trouvait à Réthel, 
dans les premiers jours d'octobre, avec un autre ba- 
taillon parisien qui portait le nom du quartier Maucon- 
seil, au moment où quatre déserteurs prussiens venaient 
de se rendre dans cette ville. Les malheureux sont ren- 
contrés par des volontaires de ces deux bataillons, dont 
le bouillant courage n'avait pu trouver encore l'occasion 
de se satisfaire. Aussitôt ils s'en emparent, et, malgré 
les efforts du général Chazot, ses ordres, ses supplica- 
tions, ils les massacrent, quoiqu'ils fussent prisonniers 
de guerre, en le menaçant de V expédier lui-même : « 11 
est impossible, écrivait le général à Dumouriez, dans 
.son rapport du 7 octobre, d'entreprendre quelque 
chose avec de pareilles troupes, qui méprisent les lois, 
dévastent, ne connaissent ni discipline ni obéissance, 
et sont des volontaires dans toute l'étendue du mot.... 
Us n'inspirent que l'effroi aux citoyens. Si la cavalerie 
légère me parvenait, je les enverrais aussitôt au feu, 
pour voir s'ils savent aussi bien se battre que massa- 
crer '. » Ces sévères paroles n'étaient que trop ample- 
ment justifiées. 

A la première nouvelle du crime, Dumouriez répond 
en donnant l'ordre à Beurnonville de désarmer et de 
licencier les deux bataillons parisiens, après avoir fait 

1 C. RoussET, Les Volontaires, ch. xi. 



LE PATRIOTE PALLOY. 159 

saisir les coupables, qui devront être conduits à Paris 
par une escorte de gendarmes, et comparaître à la barre 
de la Convention. 11 déclarait ces troupes indignes de 
servir la patrie, car ceux qui ne s'étaient pas conduits 
en scélérats s'étaient conduits en lâches. 

Dans un rapport au ministre de la guerre (19 octobre) 
fortement empreint de l'emphase du temps, Beurnon- 
ville rendit compte de la façon dont il avait exécuté 
les instructions du général en chef, en y mêlant la 
clémence et la rigueur. 

« Vous blâmerez peut-être , monsieur, une épreuve 
téméraire, mais j'ai voulu connaître l'effet de l'empire 
de la loi à l'aurore d'une république.... Je me suis pré- 
senté seul, et, avec le ton qui convient contre des 
hommes prévenus de crime, j'ai lu les ordres dont j'é- 
tais porteur. J'ai sommé le bataillon de mettre bas les 
armes : à l'instant les armes sont tombées des mains des 
neuf cents citoyens, pleins de respect pour la loi; les 
officiers se sont avancés pour me présenter les neuf 
criminels enchaînés. Tous m'ont dit que rien au monde 
ne pourrait les empêcher de périr dans la boue; à l'ins- 
tant des officiers, des volontaires se sont précipités, je 
n'ai plus entendu que cris, que gémissements. Vous le 
dirai-je, monsieur? je n'ai pu résister à ce déchirant 
tableau, je n'ai pu retenir mes larmes, et je ne puis les 
retenir encore en vous le retraçant. Je les ai fait rele- 
ver, je les ai consolés, j'ai accepté les neuf criminels 
que je vous envoie. Le crime fuit, monsieur, ou il se 
révolte et ne se présente pas ainsi. Touché de la sou- 
mission, de la franchise de ce bataillon, je lui ai an- 
noncé que je prenais sur moi de suspendre le désarme- 
ment ; il m'a suivi dans le plus grand ordre et avec la 
meilleure discipiïne ; et je crois, monsieur, qu'en le 
mettant à même de justifier l'opinion qu'il désire méri- 



160 



LE PATRIOTE PALLOY. 



ter en se sacrifiant pour la cause de la liberté et le sa- 
lut de la république, je pourrai être écouté par un 
ministre patriote et sensible. L'exécution sévère de 
l'ordre qui m'était intimé aurait pu rendre scélérats 
neuf cents citoyens déshonorés, et je jouirai bien déli- 
cieusement un jour, si j'ai pu rendre neuf cents bons 
citoyens à la république. Je sollicite son pardon ^ » 

Pache, qui, à la date de cette lettre, avait succédé à 
Servan depuis vingt-quatre heures comme ministre de 
la guerre, ne demandait pas mieux que d'accorder le 
pardon demandé, il l'eût étendu volontiers aux neuf 
criminels livrés par leurs frères d'armes dans le batail- 
lon républicain, ainsi qu'à ceux du bataillon Maucon- 
seil (ou Bon-Conseil). 

Palloy n'eut garde de laisser échapper une si excel- 
lente occasion pour revenir à Paris. Il s'était montré 
aux armées, il y avait conquis en vingt-quatre heures 
le grade de colonel ; il avait affirmé une fois de plus son 
bouillant patriotisme en volantaux frontières, et il avait 
goûté aussi les amertumes delà gloire; il s'était heurté 
de toutes parts à des difficultés et à des ennuis qu'il 
n'avait pas prévus, et ne se croyait plus en sûreté. 
Maintenant, son titre lui imposait le devoir d'aller 
prendre la défense de ses compagnons d'armes, persé- 
cutés par la réaction. Dumouriez prétend qu'il était le 
principal coupable, et qu'il avait fui pour se dérober au 
châtiment ; mais, suivant Palloy, cet intrigant et per- 
fide général avait été offusqué de sa mâle franchise, et 
n'avait pu supporter de voir à un officier supérieur les 
épaulettes de sans-culotte et la couronne murale des 
vainqueurs de la Bastille. Palloy, laissant le comman- 
dement à son lieutenant-colonel en second, accourut à 

1 C. UoussKT, Les VolonUiires, p. 91. 



LE PATRIOTE PAELOY. 161 

Paris pour le démasquer, ainsi que CliazoL, dans un 
Mémoire, et prendre la défense des soldais incarcérés, 
avec d'aulant plus d'empressement qu'il prenait en 
même temps la sienne. Certes, il n'avait pas eu tou- 
jours à se louer d'eux : ils avaient fini, on l'a vu, par 
lui rendre la vie dure à lui-même. Mais le généreux 
Palloy, tout en rappelant ses propres griefs dans la 
mesure où il était utile de le faire pour sa justification 
et pour se rendre intéressant, passait définitivement 
l'éponge sur ces peccadilles, et sentait d'autant plus le 
besoin de se montrer magnanime envers eux, que leur 
cause était commune, et qu'il se trouvait personnelle- 
ment compromis. 

Le Mémoire de Palloy, auquel nous revenons pour en 
analyser la partie justificative, est évidemment son 
œuvre propre. 11 n'a pas voulu cette fois abandonner à 
l'un de ses secrétaires habituels le soin délicat de sa 
défense, et s'il a subi une revision, elle a été bien ra- 
pide et bien sommaire. 11 est d'une prolixité prodigieuse, 
écrit en un galimatias incorrect et souvent bouffon, 
avec un embarras visible qui ajoute encore aux gauche- 
ries et aux obscurités ordinaires de son style. 11 y a des 
endroits absolument incompréhensibles, et un mélange 
de naïveté, de jactance, de férocité, de sensibilité, de 
puérilité, de solennité, de trivialité, une espèce de 
hâblerie penaude, vantarde et contrite tout à fait ty- 
piques et qui, malgré le tragique du sujet et l'atrocité 
pour ainsi dire ingénue de certaines phrases, consti- 
tuent un ensemble du plus haut comique. 

En somme, son système de défense, très peu clair dans 
sa diffusion, consiste à dire que ces quatre prétendus 
déserteurs prussiens étaient des émigrés ; que s'il les 
a fait arrêter, c'était d'abord par devoir, parce qu'il 
voyait en eux des ennemis de la patrie, et, d'autre part, 

LE PATRIOTE PALLOY. Ji 



162 LE PATRIOTE PALLOY. 

atin dempècher qu'on ne les massacrât sur-le-champ, 
sans les interroger ; que si les volontaires les ont égor- 
gés, c'est, un emportement just-e en soi, qu'on ne pouvait 
prévenir : ils ont eu tort d'agir saiis la loi, mais ils ont 
eu raison en fait, et le vrai coupable, c'est le général 
Cliazot, chez qui il avait fait mener les prisonniers, et 
qui les a abandonnés en continuant sa route, — Palloy 
dit : en fuyant, et il lui reproche sa lâcheté. — Il a 
voulu se mettre en otage, mais les volontaires l'ont 
refusé; il s'est jeté au milieu des sabres levés de toutes 
parts sur ces malheureux, et il a même eu sa redingote 
percée. Çà et là, il lâche bien quelques demi-aveux : 
ainsi, il a commis une imprudence en lisant au corps 
de garde des papiers saisis sur eux, lecture qui a 
échauffé tous les esprits ; il confesse en passant le 
manque d'expérience militaire. Mais d'un péché vé- 
niel il ne faut pas faire un péché mortel. 11 ne connaît 
pas les volontaires qui ont frappé, et, d'ailleurs, il est 
à présumer qu'ils n'ont pas été seuls, car, en se reti- 
rant, il a vu en l'air plus de six cents armes, parmi 
lesquelles des fourches et des bâtons mêlés aux piques, 
aux fusils, aux sabres et épées. Les volontaires, d'ail- 
leurs, étaient exaspérés, « se voyant près d'un mois en 
route sans montrer leur valeur. » C'était, en effet, leur 
première bataille, et ils tinrent d'autant plus à se signa- 
ler dans cette affaire. Quant à lui, il était condamné à 
une grande prudence, car il se trouvait entre la vie et 
la mort (un de ses amis, du même grade, venait d'avoir 
la tête coupée à Cambrai, en voulant empêcher la ru- 
meur de ses soldats ^). 11 fallait, dit-il encore dans une 

^ Dans son dossier, à la Bibliothèque de la ville, figure une lettre, 
toute bâlonncc, au général, où il lui dit qu'il craint la férossilé de ses 
volontaires et demande à se constituer prisonnier à Mézières, quoique 
son innocence soit son crime. 



LE PATRIOTE PALLOY. 163 

phrase peu d'accord avec celle où il se représente se 
précipitant au milieu des sabres levés, que j'eusse 
la prudence « d'apporter le plus morne silence, à l'effet 
de ne pas réveiller les habitants, la nuit, par une alerte 
Inconsidérée (cette raison est admirable) : j'ai, en con- 
séquence, présumé bien faire en m'occupant seulemeyit 
à calmer les esprits, à serrer les effets que j'avais 
laissés à la garde de l'officier. » Un homme si soigneux 
avait nécessairement la conscience calme. 

Mais, en regrettant que les coupables, — on com- 
prend bien qu'il ne s'agit pas ici des volontaires, — 
n'aient point été punis dans les formes, il en revient 
toujours à d'innombrables variantes, en son style, du 
mot fameux : « Le sang versé était-il donc si pur? — 
Les brigands immolés étaient des scélérats, à n'en 
point douter.... Pourquoi sont-ils quatre coquins? C'est 
purger la terre que d'en ôter les insectes. Ils ont peut- 
être, à eux quatre, fait périr plus de deux cents 
hommes. Une pelote de fil, des pièces de l'empire, des 
assignats et papiers monnoyés de toutes les villes, un 
rossignol, différentes clefs, tout prouve que c'étoient 
des pillards. Us parloient un jargon dans lequel on 
pouvoit entendre qu'ils se disoient entre eux : « Nous 

sommes f » C'est le pudique Palloy qui met les 

points. Et à ce dernier argument il faut rendre les 
armes. 

L'affaire fit grand bruit, et elle le méritait, dans la 
presse, dans les clubs, à l'Assemblée, dans la rue, par- 
tout. Mais l'infortuné patriote avait éprouvé tout 
d'abord une grave déception : des gens sur qui il 
croyait avoir le droit de compter et qui semblaient dé- 
signés d'avance comme ses défenseurs naturels, Marat 
et Gorsas en particulier, tout en prenant parti pour ses 
clients, prirent parti contre lui. « L'intrigue, dit-il, a 



Kvi LE PATRIOTE l'ALLOY. 

t'ait parvenir au législateur Maral une lettre qui me 
compromet. » C'est le 13 octobre que Marat s'occupe 
pour la première fois de cette affaire dans son journal ; 
il y revient le IG, et plusieurs de ses numéros en sont 
ensuite entièrement remplis. 11 voit dans cet assassinat 
une infâme machination de Chazot, dont il ne sait 
même pas le nom, car il l'appelle d'abord Ducliaseau ; 
mais les officiers du RépubUcain sont presque tous 
des contre-révolutionnaires et des scélérats, d'intelli- 
gence avec lui et avec Dumouriez. Palloy est un vil 
coquin, un boutefeu soudoyé, qui a menacé de fou- 
droyer la ville en tournant ses canons contre elle, et 
qui a pris la fuite afin de dérober à la justice les 
preuves du complot des deux généraux. Autant qu'on 
peut se reconnaître dans ses incriminations à la fois 
violentes et confuses, il accuse cette âme damnée de 
Dumouriez d'avoir fait naître tout exprès, en soulevant 
les volontaires contre les quatre émigrés et en les 
poussant à des excès, le prétexte dont celui-ci avait 
besoin pour sévir contre eux. C'est une merveille de 
raisonnement à la Marat, et Palloy put voir en cette 
circonstance qu'un démagogue trouve toujours un 
plus démagogue que lui pour le convaincre d'aristo- 
cratie 1. 

Ce n'était pas assez : Marat porta sa dénonciation 
aux Jacobins le 15 octobre, et se fit déléguer par la 
société, avec Montant et Bentabolle, pour aller deman- 
der des explications à Dumouriez, qui était à Paris 



i Journal de la Képublique française, par l'Ami du peuple, surtout 
W' du 21 au 25 octobre 1702 et suivants. Le patriote fut outré do ces 
attaques, et il existe dans ses papiers, à la Bibliothèque de la ville, le 
brouillon d'une réponse très crâne et très rageuse, datée de — novem- 
bre, qui a été publiée par ïlalermédiaire, 1884, p. 128. Mais fut- elle 
cnvovée? 



LE PATRIOTE l'ALI.OY. 1()5 

depuis quelques jours et qui avait môme reçu la veille 
une ovation au club, où Danton, président, l'avail 
harangué. Après avoir cherché le général aux Variétés, 
il le relança jusque chez Talma, rue Ghantereine, qui 
donnait une fête en son honneur, et, sans se troubler 
de l'impression produite par son entrée imprévue, il lui 
fit subir un interrogatoire menaçant, dont il rendit 
compte à la société dans la séance du surlendemain. 
11 réclama la couronne civique pour les bons patriotes 
dont l'énergie avait déjoué le complot de ces quatre 
émigrés, servant dans le régiment des chasseurs impé- 
riaux russes et venus à Réthel sous prétexte de s'en- 
rôler au service de France, mais en réalité pour 
espionner et trahir, de connivence avec les généraux, 
et Léonard Bourdon l'appuya, tout en faisant la même 
concession que Palloy et avec plus de désinvolture en- 
core : « Il est certain qu'on a violé quelques formes 
en coupant le col à ces quatre prétendus déserteurs, 
mais il faut jeter un voile officieux sur ces sortes de 
choses K 

Marat porta également l'affaire à la tribune de la 
Convention dans la séance du 18 octobre, où son im- 
pudente apologie des meurtriers et ses accusations 
contre les généraux soulevèrent l'indignation et les 
murmures violents des Girondins. Gorsas, dans son 
journal, accabla particulièrement l'Ami du peuple d'in- 
vectives et de sarcasmes. Et cependant, en son Mé- 
moire, à l'endroit où il se plaint de Marat, Palloy dé- 
nonce également « la plume vendue de Gorsas, qui 
semble, dit-il, oublier tout ce qu'il me doit. » Jus- 
qu'alors, en effet, et nous avons eu maintes occasions 
de le remarquer, Gorsas s'était fait fréquemment le 

1 Journal des débals de la sociélé des Jacobins. W du li) octobre. 



[{)() LE PATRIOTE PALLOY. 

prôneur de Palloy; il était dur, en une conjoncture si 
grave, d'avoir contre soi un ami sur qui l'on croyait 
pouvoir compter, et cela en même temps, quoique 
d'une autre façon, qu'un homme dont il était l'adver- 
saire le plus déclaré. Non toutefois que Gorsas accuse 
nommément Palloy : du moins n'avons-nous trouvé 
dans son journal aucune trace d'incrimination person- 
nelle ; mais, en prenant le contre-pied de la thèse de 
Marat, il ruine plus formellement encore celle du pa- 
triote, car il soutient que les quatre prisonniers mas- 
sacrés, s'ils étaient bien Français, n'étaient nullement 
émigrés et qu'ils avaient été incorporés de force dans 
le régiment russe d'où ils sortaient, et il défend sans 
réserve Chazot aussi bien que Dumouriez K La con- 
damnation de Palloy était implicitement contenue 
dans cette justification des victimes et du général qu'il 
accusait, et dans la condamnation des volontaires 
dont il prétendait expliquer et presque justifier le 
crime. 

L'affaire suivit son cours. Une instruction fut ou- 
verte. Les soldats arrêtés eurent à subir de minutieux 
interrogatoires. Travaillés dans leur prison, s'il faut en 
croire le patriote, ils le chargèrent dans leurs réponses, 
et on profita de son absence pour le faire remplacer 
dans son commandement par un homme « inepte et 
bachique 2. » 

Le bataillon Républicain, revenu à de meilleurs sen- 
timents et gagné par la conduite de Beurnonville, fut 
dès lors, assure Dumouriez, le modèle de l'armée : « Le 
général a appris, depuis qu'il a quitté la France, ajoute- 
t-il, que Marat a fait reprendre le procès des quarante- 

1 V. surtout le Courrier des départements, du 19, des 21 el 22 oc- 
tobre. 
' Palloij à ses frères de Sceaux-l' Unité, pluviôse an 11. 



I.E PATIUOTE l'AM.OY. 167 

deux scélérats et de Palloy; qu'ils ont été déclarés 
innocents et rétablis dans leur bataillon comme ayant 
bien mérité de la patrie; que le procès-verbal de la 
municipalité de Rétliel a été déclaré faux et calomnieux 
et que le général Cliazot a été arrêté et mis en état 
d'accusation. 11 ignore si le brave bataillon Républicain 
a pu se soumettre à recevoir son indigne lieutenant- 
colonel et ses assassins i. » 

Dumouriez, qui écrivait à distance, ne s'exprime pas 
ici avec une exactitude bien rigoureuse ; mais il ne se 
trompe pas sur le fond. Deux mois s'étaient écoulés 
depuis la première dénonciation de Marat, lorsque Var- 
don, député du Calvados, vint lire à la tribune son 
rapport sur l'affaire (séance du 18 décembre). Ce rap- 
port, entièrement favorable aux volontaires et pour 
lequel on pourrait croire qu'il s'était inspiré de Palloy 
lui-même, adoptait une version des faits qui en atténuait 
de beaucoup l'importance. Non seulement les prétendus 
déserteurs prussiens étaient des émigrés, mais encore, 
comme les patriotes de Réthel l'avaient déjà écrit aux 
Jacobins, ils ne s'étaient fait passer pour déserteurs 
qu'afin d'échapper au supplice en se voyant sur le 
point d'être surpris, et ils avaient été découverts dans 
les circonstances les plus propres à exaspérer la fureur 
des volontaires. Ceux-ci arrivaient excédés de fatigue 
et dénués de vivres ; ils s'étaient adressés à un auber- 
giste qui avait opposé à leurs demandes des refus 
obstinés. Pourquoi? Parce qu'il logeait les quatre émi- 
grés. On les découvre : Palloy les fait mettre au corps 
de garde; mais la foule s'assemble de toutes parts. Il 
régnait une grande fermentation à Réthel par suite de 
l'approche de l'ennemi, de l'affluence des troupes et 

1 Mémoires, ch. i. V. aussi sa lettre à Pache du 22 octobre 1792. 



168 I.K PATllIOTE l'Al.I.OV. 

des haljilanls de la campagne qui venaient s'y réfu- 
gier. Le général ordonne que les quatre prisonniers 
soient conduits à Mézières ; mais l'ennemi approchait 
de cette ville : on craignait leur impunité. Ils sont 
arrachés de leur prison.... La sensibilité du rapporteur 
s'épargne, à l'aide de ces points suspensifs, le récit 
d'une scène pénible. La lettre du général Ghazot, con- 
tinue Vardon, est dictée par la mauvaise foi la plus 
insigne ; Dumouriez et lui ont moins voulu satisfaire 
l'amour de la justice que leur haine contre les volon- 
taires. « S'il était permis de justifier un meurtre, » le 
rapporteur dirait qu'il ne s'est jamais trouvé un tel 
concours de circonstances pour excuser la mort de 
quatre coupables « que les organes de la loi semblaient 
vouloir épargner. » La criminelle condescendance de 
Ghazot et des corps administratifs a tout fait. « C'est 
l'impunité qui provoque toujours les vengeances popu- 
laires. » D'ailleurs, « s'il y a des coupables, » ce ne 
sont pas seulement les deux bataillons de Paris, mais 
le peuple et les soldats de tous les autres corps de 
troupes présents à Réthel. En conséquence, Vardon 
propose un décret qui ne se bornait pas à absoudre les 
incriminés et blâmait la conduite de Ghazot. Des mur- 
mures se font entendre, mais les tribunes applau- 
dissent, ainsi que Marat et quelques membres. 

Kewbell combattit énergiquement ces conclusions au 
nom du bon sens. D'après le rapport même, il est cer- 
tain qu'il y avait eu la violation de discipline la plus 
incontestable, et « le chef de cette désobéissance est 
l'inquisiteur (sic)'Vdi\\oy. » Avec de pareilles doctrines, 
il est impossible d'avoir une armée '. On pouvait pro- 



' Une lellrc aulograplic sans adresse, du mois de nivôse an ii, que jo 
trouve dans les pa[)iers inédits de Palloy, et que je reproduis textuelle- 



I-E I>ATRI()TE J'ALI.OY. 169 

poser une amnistie ; mais décerner des éloges aux 
coupables et un blâme aux généraux, « c'est le comble 
de riiorreur ! » La réponse de Kewbell fui sans cesse 
troublée par les rumeurs d'une partie de la salle, les 
murmures et même les cris violents des tribunes. Au 
milieu du tumulte, Legendre, Marat, Billaud-Varennes, 
demandent à s'inscrire comme défenseurs officieux des 
bataillons. Albitte démontre que si les soldats ont 
péché jjar la forme, le général a péché par le fond, 
qu'on ne saurait punir les uns sans punir aussi l'autre 
avec la plus grande sévérité. Son discours avait été 
interrompu par un tonnerre d'applaudissements subits 
partis des galeries pour saluer Marat, qui se dirigeait 
vers la tribune. Mais l'Assemblée ferma la discussion 
et, sur la proposition de Thuriot, vota le projet, après 
l'avoir expurgé de tout blâme contre le général : « La 
Convention nationale décrète que les soixante volon- 



mout, sauf les fautes d'orthographe, nous donne encore une idée de la 
manière dont il comprenait la discipline : 

« Camarade, je te dois réponse aux deux lettres que tu m'as adressées 
les 29 brumaire et 23 frimaire derniers. La première m'apprend qu'à 
ton arrivée à Vitry tu eus le commandement de cent bons bougres 

d'hussards pour f le bal au satellite des tyrans. Tu me marques 

qu'il t'a été délivré soixante sabres dont les lames étaient de plomb. Si, 
comme tu me le marques, tu en as gardé un échantillon, je ne doute 
pas que tu aies dénoncé ce délit national, afin que les auteurs de ce 
crime soient punis. Il nous faut du plomb pour envoyer des dragées à 
nos ennemis, et du fer pour battre les soldats salariés par les tyrans 
coalisés. Les Français redoutables savent faire la guerre avec le canon, 
mais aussi l'arme blanche, qu'il sait faire usage, fait mordre la pous- 
sière à ces esclaves des despotes.... 

» Tu te plains avec raison de certains individus qui ont les premiers 
grades, et dont le patriotisme n'est pas bien prononcé. Il faut, cama- 
rade, les surveiller de près, tâcher d'avoir des notions bien précises, 
tant sur leurs talents militaires que sur leur civisme. Une fois bien con- 
vaincu des soupçons que l'on a sur leur conduite antipatriotique, il faut 
les dénoncer à l'opinion publique. Point de grâce : il n'y a que la 
fenêtre du célèbre Guillotin qui peut nous délivrer de ces scélérats... » 



170 I.E 1V\TR10TE IWLLOY. 

laires des bataillons de Bon-Conseil et le Républicain, 
détenus relativement à l'affaire de Réthel, seront mis 
en liberté et réintégrés dans leurs grades respectifs ; 
décrète que ces deux bataillons reprendront leur rang 
dans l'armée i. » 

Malgré ce décret, qui toutefois ne le réintégrait pas 
personnellement d'une façon aussi formelle qu'il affecte 
de le croire, et malgré la protection de ses puissants 
amis de la Convention et des Jacobins, — Legendre, 
Billaud-Varennes, Vincent, Ronsin, — Palloy n'alla 
pas retrouver son bataillon. Il assure, en brouillant 
un peu les dates, qu'il était en route pour se rendre 
à son poste quand il apprit que Dumouriez, en dépit 
du décret, lui avait donné un successeur : « J'envoyai 
ma démission au ministre Beurnonville, qui l'accepta 
(Palloy ne s'était pas pressé, car Beurnonville ne 
fut ministre que le 8 février 1793). J'y joignis mon 
cheval pour le service de l'artillerie.... Cédant aux ins- 
tances de ma femme, je m'occupai enfin de mes affaires 
personnelles, en jurant (toujours!) de rejoindre le 
plus tôt possible, comme soldat de terre ou de mer, 
les défenseurs de ma patrie contre les satellites des 



i Moniteur du 20 décembre. On sait que Beurnonville avait d'avance 
rendu inutile celle dernière partie du décret. Il est question ici de 
soixante volontaires détenus; Dumouriez, dans ses Mémoires, parle de 
quarante-deux ; Palloy, dans son apologie, de vingt et un. On peut 
croire que ce dernier chiffre ne s'applique qu'au Bataillon républicain^ 
mais nous avons vu que Beurnonville n'avait parlé que de neuf cou- 
pables pour ce bataillon dans son rapport au ministre de la guerre. Il 
est difficile do mettre tous ces chiffres d'accord, à moins que les pre- 
mières arrestations opérées n'aient été suivies de nouvelles. Chazot écri- 
vit à la Convention pour se justifier, lui demandant la nomination de 
commissaires chargés de l'entendre. « Chazot oublioit sans doute que 
c'étoif Marat qui l'a voit inculpé; la Convention, qui s'en est souvenue, 
est passée à l'ordre du jour » (dans la séance du 31 décembre). Le Pa- 
triote de Brissot, n" 1238. 



LE PATRIOTE PALLOY. 471 

brigands couronnés, jusqu'à leur destruction. » La 
vérité est qu'au fond le terrible patriote avait les 
goûts les plus pacifiques du monde. Ces quelques se- 
maines passées sous les armes avaient suffi pour 
épuiser sa fièvre guerrière, comme pour achever de 
jeter le trouble dans ses affaires. 



XV. 



Le 1^'" novembre, nous le retrouvons au Temple avec 
les commissaires de la Convention nommés pour 
vérifier les mesures de sûreté prises par le conseil 
général de la Commune à l'égard de la famille royale. 
11 se plaignit du retard qu'on mettait à régler ses mé- 
moires et promit que tous les travaux seraient ter- 
minés dans un mois i. Mais le désintéressement et la 
capacité de Palloy étaient décidément en suspicion. 
Les bruits répandus contre lui ne faisaient que s'ac- 
croître de jour en jour. Les malintentionnés et les jaloux, 
dit-il, prétendirent qu'il dépensait un million. « Manuel 
eut l'effronterie de me demander au bout d'un mois de 
quel ordre je travaillais. » Voyant qu'on voulait l'évin- 
cer, il rendit ses comptes pour imposer silence à la 
calomnie, et abandonna la besogne. On nomma deux 
commissaires : Lépine et Talbot. Palloy en appelle à 
leur jugement : « La dépense totale, dit-il, ne s'est 
élevée qu'à cinquante-huit mille livres; et certes, si 
l'on avait laissé subsister le fossé au pourtour, les 
murs étaient inutiles. Que l'on demande le compte, 
et qu'il soit vérifié par des artistes véridiques et répu- 
blicains, la nation verra que la dépense depuis a été 
à plus de deux cent mille livres ~. » Ces assertions ne 

1 De Beaughesne, Louis XVII, 4* édit., p. 350. 

- Palloy à ses frères de la Société des Amis de la ConsHlulion de Sceaux, 
9 pluviôse an ii. 



LE PATRIOTE l'AI.LOY. 173 

sont guère d'accord avec les accusations dirigées 
contre lui. 11 est certain du moins qu'il avait soulevé 
bien des mécontentements, même dans la Commune, 
et qu'il finit par être remplacé au Temple, comme à la 
tête de son bataillon. 

Au milieu de toutes ces tracasseries, Palloy n'oubliait 
aucun de ses devoirs civiques. En novembre, il faisait 
imprimer une Adresse aux Brabançons composant la 
société des Ajjiîs de la liberté et de légalité de Mons, 
département de Jemmapes, qui accompagnait l'envoi de 
l'inévitable pierre. Le 17 décembre, il publiait, en les 
présentant à la Convention, les Seize commandements 
patriotiques, par un vrai républicain. C'est une espèce 
de placard sur deux colonnes, qui semble fait pour 
être affiché dans les écoles, ou plutôt dans les salles 
d'assemblée et les sections, car évidemment il ne 
s'adresse pas à des enfants. Je détache de cette élucu- 
bration les extraits suivants, dont les idées et le style 
sont également caractéristiques : 

II 

L'or que tu possèdes ne t'appartenoit pas : secours tes 
semblables, comme s'ils ne formoient avec toi qu'une 
même famille, et n'aye jamais plus d'une ferme à cul- 
tiver. 

III 

Ton aisance est pour jouir sobrement : n'accapare 
pas; use de tout; contente tes goûts avec prudence : 
point d'excès en luxe, ragoût, vin, ni femme. 

VIII 

Méfie-toi de ceux qui se vantent beaucoup; sois bien 
circonspect en élevant aux emplois ceux à qui la 
Révolution a été préjudiciable. 



174 LE PATRIOTE PALLOY. 



IX 



Garde-loi des perfides caresses de ceux que l'on ap- 
peloit autrefois grands, des sourdes menées des aris- 
tocrates et de ceux qui leur ont été attachés. 

XV 

Garde- toi de prendre les drapeaux de la licence pour 
ceux de la liberté; empresse-toi d'acquitter les contri- 
butions : c'est le devoir sacré d'un républicain. 

XVI 

Souviens-toi que tu as brisé tes fers, que les despotes 
sont sans humanité. Choisis bien tes législateurs, et 
surveille attentivement les ministres qui ont toujours 
fait le mal et qui peuvent encore le faire. 

MEMENTO DU PATRIOTE 

Citoyen, bénis l'Etre suprême de t'avoir fait recou- 
vrer la liberté; et sois convaincu que, si tu n'observes 
pas ses commandements, tu rentreras sous le joug du 
despotisme, pour n'en sortir jamais.... Sois l'éternel 
rempart de la base fondamentale de la colonne de la 
Liberté, érigée sur la ruine d'une des tours de la 
défunte Bastille, dont les débris sont disséminés sur 
la surface de l'univers.... 

Brave Français, en jurant de vaincre ou mourir 
pour la Liberté, l'Egalité et la République, ne sens-tu 
pas comme moi le philtre de la Patrie se mêler dans 
ton sang et embraser ton cœur? C'est ce philtre qui 
fait les héros, les grands hommes et les vertueux 
citoyens; c'est lui qui m'inspire et qui ne peut jamais 
m'égarer. 

Cependant les événemenis avaient suivi leur marche 



LE PATRIOTE PAI.LOY. 175 

logique. Louis XVI venait de porter sa tète sur l'écha- 
faud. A cette occasion, un nommé Uomeau publia un 
pamphlet de quatre pages, intitulé la Tête ou Voreille. 
Dans ce factum, après avoir proposé de remplacer dans 
les familles les anciennes fêtes antirépublicaines par le 
14 juillet, où figurerait sur chaque table une Bastille 
en pâtisserie, et par le 10 août, dont un dindon chargé 
de représenter Vlmhécile parjure ferait les frais, il 
ajoutait : « Enfin, le 21 janvier serait partout caracté- 
risé par la tête ou \ oreille de cochon, que chaque père 
de famille ne manquerait pas de mettre sur sa table, en 
mémoiredu jour heureux où celle du parjure Louis XVI 
tomba et nous délivra de sa triste présence. » Il ne né- 
gligea pas de soumettre cette belle idée à Palloy, qui 
l'accueillit avec enthousiasme, en s'efforçant de se l'ap- 
proprier. Elle était à sa hauteur. 

On a la minute d'une lettre qu'il écrivit à Barras le 
25 ventôse an iv, l'invitant à venir, avec les membres 
du Directoire, les présidents des deux conseils, les mi- 
nistres, etc., manger une tête de cochon farcie^ pour 
célébrer l'anniversaire de la mort du tyran. C'est un 
usage auquel il ne manque jamais ce jour-là, et qu'il a, 
dit-il, emprunté aux Anglais. Son habitude est d'inviter 
à cette petite fête, avec les chefs des autorités consti- 
tuées, les républicains qui n'ont pas varié dans le cours 
de la Révolution, car Palloy a la prétention de s'être 
toujours maintenu inflexible et immuable sur le ter- 
rain des principes. Cette lettre est décorée d'une vi- 
gnette représentant la royauté et le clergé foudroyés 
par le peuple i. 

L'atelier du patriote était universel. Il en sortait 
des images aussi bien que des pierres, des médailles, 

1 Calai, de doc. aulogr. sur la Rcoolid., n° 209. 



170 LE PATRIOTE PALLOY. 

des décorations, des brevets, des brochures et des 
chansons. On le voit encore, le 2 pluviôse an vr (le 
2 pluviôse, c'était le 21 janvier), publier une estampe 
allégorique et satirique, le Serment de haine à la 
roijauté, et, l'année suivante, lancer un pot-pourri 
chanté chez lui en l'honneur du même anniversaire, 
avec une vignette où le peuple vainqueur du tyran est 
assis sur un triangle qui écrase un pape et un roi ^. 
Palloy n'était cependant plus alors le fougueux jacobin 
ami de CoUot et de Vincent; il avait docilement suivi, 
comme toujours, le mouvement de l'opinion, représen- 
tée par le gouvernement. Mais le Directoire lui-même, 
composé de régicides, avait soigneusement maintenu 
sur la liste des fêtes nationales la commémoration 
d'un crime qu'il sentait le besoin de glorifier pour s'ab- 
soudre. 11 affectait d'associer la France à l'attentat du 
21 janvier et de voir dans cette date celle de la fonda- 
tion définitive de la république et de la liberté. La fête 
de l'abolition de la royauté ne prit fin que sous le con- 



1 Ghampfleury, Ilisi. de la caricature sous la république, p. A."». Calai, 
d'auiogr. sur la liéoolul. frauc., vendus le 30 mai 1883, ii" 57. Sur la 
Iroisièmc page de ce document figure la lislo des invités, au nombre de 
trente-cinq, parmi iesquels on remarque, outre les directeurs et les mi- 
nistres, les députés Mathieu, Portiez (do l'Oise), Louvet, Chénier, les an- 
ciens prisonniers d'Etat Camus, Bancal, Lamarque, Drouet, Bournon- 
ville, etc. Il existe aussi une médaille, la seule, paraît-il, qui ait été 
frappée en France, pour célébrer la mort de Louis XVI, « dernier roi 
d'un peuple libre; » cette médaille ressemble tout à fait par la qualité 
du métal, le style de la gravure, la conformation des lettres cl l'incor- 
rection de l'orthographe, à celles de Palloy. Cependant .M. Hennin, tou- 
jours très favorable à Palloy, dont il tient tous les renseignements sur 
son compte, pense qu'il n'y fut pour rien, et qu'elle est due prubable- 
rnent à des personnes qui avaient travaillé sous sa direction. Il est plus 
que doulcu.x que Palloy fût encore à l'armée au moment de la mort du 
roi, comme le dit M. Hennin; mais ce qui est plus concluant, c'est 
qu'elle ne porte pas son nom, que Palloy fourrait partout. (V. IlisL nu- 
■uiis ma tique, n" 400.) 



LE PATRIOTE PALLOY. 177 

sulal. Le zèle de Palloy répondail donc à ses désirs. 
Nous serions curieux de savoir si Barras et Sieyès 
poussèrent le courage de leur conviction jusqu'à 
aller partager avec Palloy la fameuse tête de cochon 
farcie. 

La veille de Texécution de Louis XVI, Lepelletier avait 
été frappé d'un coup mortel, au Palais-Royal, par l'an- 
cien garde du corps Paris. Le 23, Palloy faisait hom- 
mage à sa famille d'une pierre encadrée par le bois 
d'une porte de la Bastille, sur laquelle il avait gravé la 
lettre du président de la Convention, et le jour des fu- 
nérailles, il fit décorer à ses frais la rue de Thionville 
et le club des Gordeliers. Mais il ne parait guère avoir 
participé aux obsèques solennelles de Lazowski qu'en 
prêtant aux organisateurs de cette pompe funèbre, sur 
leur demande, un drap tricolore pour recouvrir le lit de 
repos où l'on devait déposer le cadavre. A cette époque, 
en effet , Palloy s'était retiré à Sceaux, pour liquider 
ses affaires, vendre ses propriétés et désintéresser ses 
créanciers, ce qui ne l'empêchait pas de révolutionner 
la commune, d'y faire supprimer les dernières traces 
de la servitude féodale et apposer à toutes les rues 
de nouvelles plaques portant des noms de grands 
hommes ^. Avec ce génie théâtral qui ne l'abandon- 
nait jamais , et en homme persuadé que la France 
entière avait les yeux sur lui, qu'il ne pouvait se tenir 
un moment à l'écart sans inquiéter ses concitoyens et 
qu'il leur devait compte de tous ses actes, il avait affi- 

1 Oq verra plus loin, dans son programme de la fèto de l'Etre su- 
prême, quelques échanlillons des noms qu'il avait fait donner aux rues 
et places de Sceaux. Il y avait, entre autres, les rues JUicius-Scœvola, 
Brutus, J.-J. -Rousseau, Voltaire, Chàlier, Marat, Lepelletier, Lazowski, 
des Droits-de-l'Homme, des Piques, du Bonnet-Rouge, de> Hommes- 
Libres, des Sans-Culotles, de la Bastille; les places de la Raison, de la 
Î^Ioutagne, de la Fraternité, de la Régénération. 

LE PATRIOTE PALLOY. 12 



178 LE PATRIOTE PALLOY. 

ché SU7' ses meubles^ dit-il, le programme de la tâche 
qu'il s'imposait : « remplir ses engagements, songer à 
la vieillesse de sa femme, à l'établissement de sa fille 
el à l'éducation de son fils; ensuite se réunir à ses 
frères pour former un rempart à la patrie. » 

Mais Palloy n'était pas fait pour croupir longtemps 
dans un honteux égoïsme. Après la révolution du 
31 mai, il n'y put plus tenir. « Voyant que les hommes 
qui avaient le plus marqué dans la Révolution trahis- 
saient leur patrie, » il sentit que la république avait 
besoin de lui. Qui sait? peut-être était-ce à cause de 
la retraite momentanée de Palloy qu'elle avait failli 
périr! Les créanciers du patriote s'en tireront comme 
ils pourront, mais quant à lui, il faut qu'il reprenne sa 
carrière propagatrice^ qu'il électrise de nouveau les 
Français. Le voilà donc qui expédie des Bastilles aux 
départements du Mont-Blanc et des Alpes-Maritimes, 
annexés à la France par les victoires de Montesquieu 
et d'Anselme, et qui envoie à tous les chefs-lieux de 
France, puis à toutes les communes de la Seine de 
nouvelles pierres sur lesquelles la Déclaration des 
droits de l'homme est substituée à l'effigie du traître 
Louis XVI. Une circulaire pompeuse accompagnait cet 
envoi : 



« (llTOYENS, PRÉSIDENT ET ADMINISTRATEURS, 

» Vous avez daigné agréer de moi un modèle en re- 
lief de la défunte Bastille, ainsi que les accessoires qui 
l'accompagnoient; vous avez reçu en frère l'Apôtre de 
la liberté qui vous l'a offert. Mes vues étoient de fixer 
l'époque où les François avoient brisé leurs chaînes, et 
entretenir par là l'amour de la liberté naissante et la 
haine des tyrans. Quatre années se sont écoulées dans 
le fléau le plus cruel. Poussé par l'intrigue et la mé- 



LE PATRIOTE PALLOY. 179 

chancelé d\me poignée d'hommes qui n'étoient pas 
faits pour jouir du bonheur que leur avoient tracé leurs 
concitoyens, il fallut qu'Hercule armât le peuple de sa 
massue pour engloutir les traîtres et renverser le trône, 
comme il a fait de la Bastille. L'un et l'autre sont 
anéantis, et la France est républicaine. 

» Je vous donne avis, citoyens, en vous faisant hom- 
mage de la Déclaration des droits de l'homme, sur une 
pierre de la Bastille que je vous prie d'accepter. Cette 
dalle remplacera celle qui porloil l'effigie du traître 
Louis ; elle rappellera à toutes nations les époques glo- 
rieuses des 14 juillet, 6 octobre 1789, 20 juin, 10 août 
1792, 21 janvier et 31 mai 1793, où les François libres 
ont soutenu avec bravoure et dévouement ce qu'ils ont 
juré de maintenir : 

La République une et indivisible 
Liberté, Egalité, Fraternité 
ou la mort. 

» Elle annoncera à lous les tyrans couronnés, dicta- 
teurs, triumvirs et potentats mitres, que les républi- 
cains françois ne connoissent d'autre seigneur que 
Dieu, et nul maître que la loi.... 

» C'est de la part de votre frère d'armes, ennemi des 
rois et l'ami du peuple, et qui ne vit que pour mourir 
républicain i. » 

Quinze départements poussèrent la négligence, — ou 
la méfiance des comptes de Palloy, — jusqu'à ne pas 
répondre; mais celui-ci ne lâchait pas prise aisément, 
et il ne les en tint pas quittes. : le 2 nivôse an m, les 
quinze récalcitrants recevaient une longue circulaire, 

1 Cette lettre, adressée à Auch, a été transcrite par M. Tabouriech, 
archiviste du département du Gers. Palloy doit en avoir écrit de sem- 
blables aux autres départements. 



180 LE PATRIOTE I>AI.LOY. 

Dii Palloy insistait avec un mélange do dignité et de 
condescendance. II ne se borna même pas là : parmi les 
départements qui n'avaient point répondu à son offre 
réitérée, se trouvait celui de Seine-et-Oise. Palloy lui 
mit sa pierre sur la gorge : non content de se plaindre 
avec amertume de cette insouciance antipatriotique, il 
l'envoya quand même, en demandant aux membres de 
la société des Amis de la liberté et de l'égalité, de Ver- 
sailles, de nommer une députation pour accompagner 
ses apôtres, dans l'espoir « que cette démarche impo- 
sante forceroit les administrateurs à accepter son 
offre K y> 11 n'était pas facile de se débarrasser de lui. 
Les Invalides ne furent pas non plus oubliés, et, en 
même temps qu'une pierre avec la Déclaration, ils re- 
çurent deux médailles, destinées l'une au plus vieux, 
l'autre au plus jeune de l'Hôtel. 

Naturellement, le patriote s'est mis à la hauteur des 
événements et a haussé son langage avec les circons- 
tances. 11 n'est plus question, dans sa fourmillante cor- 
respondance, que du glaive de la loi et du couteau 
national : « Point de pitié pour les scélérats! Main 
basse sur les brigands! Livrons-les aux tribunaux! » 
11 y foudroie le rebelle Lyon, l'infâme Toulon, le traître 
Custine, et signe volontiers : le républicain Palloy. 

Marat meurt sous le couteau de Charlotte Cordav : 
Palloy, oubliant ses griefs, se multiplie pour les funé- 
railles de l'Ami du peuple. 11 décore l'église des ci-de- 
vant Cordeliers; il fournit les tentures tricolores de 
son invention; il offre des inscriptions gravées sur des 
pierres de la Bastille, pour remplacer celles de la rue 
des Cordeliers et de la place de l'Observatoire, qui doi- 
vent s'appeler désormais du nom de Marat. Le prési- 

1 Bastille, mss. I, 180. 



LE PATRIOTE PALLOY. 181 

dent de la section du Théâtre-Français (l'Odéon d'au- 
jourd'hui) remercie Palloy en une lettre solennelle, et 
le jacobin Guirault, membre de la Commune du 10 août, 
qui avait prononcé l'oraison funèbre de l'Ami du peu- 
ple dans la section du Contrat social, lui écrit : « Par- 
tout où la main de Palois se fait sentir, on reconnaît 
le goût de l'homme de l'art. C'est à lui que la postérité 
devra cette gaieté qui accompagne aujourd'hui les ob- 
sèques de l'ami de la liberté {gaieté est heureux). La 
tenture tricolore va remplacer désormais la tenture 
noire, et l'homme affligé de la perte de son ami sem- 
blera goûter tous les sentiments de consolation en le 
voyant entouré des couleurs nationales. » 

Dès lors le répertoire des fêtes de la Révolution s'en- 
richit d'un nouvel article : l'inauguration des bustes 
de Marat. C'est un mot d'ordre, c'est la grande démons- 
tration révolutionnaire. Le buste de Marat devient 
comme un pendant à la cocarde et aux cartes de ci- 
visme, à la carmagnole et au bonnet rouge. Les écoles, 
les théâtres, les sections, tous les lieux de réunions 
populaires rivalisent de zèle à cet égard. Associé le 
plus souvent à Brutus et à Lepelletier, le hideux déma- 
gogue trône partout, terrorisant encore après sa mort 
ceux qu'il avait épouvantés de son vivant, objet d'hom- 
mages qui s'élèvent aux proportions d'une véritable 
idolâtrie. Palloy se fait l'entrepreneur en titre de 
ce culte : il fournit les ornements pour embellir les 
fêtes d'inauguration, des pierres de son magasin pa- 
triotique pour supporter les bustes, et il va quelquefois, 
dans l'ardeur de son zèle, jusqu'à en composer lui- 
même les inscriptions i. 



1 Citons parlicLilièrement, comme échantillons de sa poésie sans- 
ciilolle, ces trois distiques, envoyés à la Société des Amis de la Liberté 



182 LE PATRIOTE PALLOY. 

Nous ne le suivrons point dans toutes les autres ma- 
nifestations patriotiques et preuves de génie, comme il 
s'exprime lui-même avec une candeur bien propre à 
désarmer, qu'il donna à la fraternisation du 10 août 
1793, aux fêtes de diverses sections, notamment des 
sections de la Halle-au-Blé et de Guillaume-Tell. Le 
9 août, il allait offrir à la Convention la Déclaration des 
droits de l'homme sur un tableau formé des pierres de 
la Bastille, auquel était attaché un glaive dont la lame 
portait l'inscription suivante : Fatal aux tyrans. La 
Convention accueillit ce cadeau, devenu bien banal, sans 
aucun des transports d'enthousiasme auxquels Palloy 
était habitué; elle admit néanmoins celui-ci aux hon- 
neurs de la séance, avec la mention honorable et l'in- 
sertion au bulletin. Quelque temps après, il offrait 
toutes les pierres nécessaires pour construire un mo- 
nument au républicain Ballard, tué par les Vendéens à 
Cholet, puis une autre pierre, avec une belle épitaphe, 
pour le citoyen Desjardins, chef de bureau au départe- 
ment de la police, canonnier de la section Guillaume- 
Tell, enterré au Champ de Mars. 

Une nouvelle lubie patriotique lui traversa alors la 
cervelle. Dans les derniers mois de 4793, il imagina, 
en envoyant de ses médailles aux fonctionnaires, aux 
présidents de section, aux officiers de l'armée révolu- 
tionnaire et aux personnages en vue, de leur adresser 

et de l'Egalité do Montpelliei', en l'an m, et que nous avons trouves 
dans ses papiers. 

Pour le buste de Brutus : 

Le vrai défenseur des Lois, 

Fut l'ennemi juré des Rois. 



Pour Lepollelier : 
Pour avoir voté la mort du tyran, 
Il fut assassiné par un brigand. 



Pour Maral : 
Le véritable ami du peuple, 
Fut poignardé par les ennemis du 

[peuple. 



LE PATRIOTE PALLOY. 183 

en même temps une formule de serment républicain, 
qu'ils devaient lui renvoyer signée. Nous avons eu sous 
les yeux un grand nombre de ces feuilles, imprimées 
ou manuscrites, signées de Palloy et de ceux qui prê- 
taient le serment demandé : « D'après la renommée 
que tu as en patriotisme, écrivait-il à l'ancien consti- 
tuant Cochelet, qui avait été commissaire du conseil 
exécutif en Belgique, je te fait hommage d'une médaille 
civique. Fait moi réponse, et jure moi que tu est capa- 
ble de poignardé le premier des tirand qui osserait 
attenté a monté sur le tlirone et à vouUoir affaiblir la 
souveraineté du peuple. » Quoique Cochelet ne se fût 
jamais montré bien farouche, il est probable qu'il sa- 
tisfit comme il convenait à ce qu'exigeait de lui l'émule 
d'Harmodius et d'Aristogiton. Le terroriste Jourdeuil, 
dont on sait le rôle dans les massacres de Septembre, 
alors adjoint au ministre de la guerre Bouchotte, ré- 
pondait à la même invitation, le deuxième jour du 
deuxième mois de Tan ii, avec des transports républi- 
cains et une emphase patriotique qui durent le char- 
mer 1. Mais Gautier, également adjoint au ministre de 

' Comme ccliantillou d'emphase, on ne trouvera pas mieux que celle 
réponse, vers la même époque, de Dupin, qui était alors administrateur 
du département de la Seine : 

« Paris, le Vl sept, an ii de la Républiq. fr. une et 
indivisib., premier de la mort du tyran. 
» Dupin à Palloy, 

» Républicain, j'ai reçu avec la lettre les imprimés intéressants qui y étoient 
joints. Je t'en remercie, surtout de cette médaille, élcrnel monument de 
l'esclavage de nos pères et de la liberté que nous avons conquise. Avec 
qnel art tu as sçu faire servir les instrumens de torture du despotisme à 
consacrer le souvenir de sa chute 1 Gloire te soit rendue 1 Tu as renversé 
la Bastille en 1789, et en 1793 tu ne cherches pas à la relever. Fidèle 
à tes sermens et au surnom de patriote dont tu osas te parer dès l'au- 
rore du patriotisme, lu marches toujours d'un pas égal sur la ligne tra- 
cée le 14 juillet. 

» Nos travaux révolutionnaires ne seront pas éternels comme la liberté 



184 LE l'ATRlOTE PALLOY. 

la guerre, se montra de moins facile composition et 
protesta contre un procédé qui semblait mettre en sus- 
picion son républicanisme, en lui demandant de quel 
droit il s'arrogeait un pareil rôle. 

La formule du serment variait, mais le fond en res- 
tait le même : c'était l'engagement, en vrai républi- 
cain , d'exterminer tous les despotes « coalisés contre 
notre sainte liberté. » On trouve des certificats de 
tyrannicides, signés en échange de la réception de sa 
médaille. La plus solennelle de ces formules promet, 
outre l'extermination des tyrans, de promener le ni- 
veau redoutable de l'égalité, de prêter l'appui fraternel 
de son bras à tout républicain opprimé, d'être toujours 
la force du faible et le contrepoids du puissant, l'ami 
du citoyen indigent, l'implacable ennemi de l'opulent 
égoïste, de poursuivre tous les abus, restes impurs de 
la monarchie et d'un despotisme corrupteur, de proté- 
ger les chaumières, de ne laisser debout nulle Bastille 
sur la terre, etc. Et Palloy ne manqua pas non plus, en 
homme qui exploite chacune de ses idées jusqu'au 
bout, de faire prêter le même serment sur l'autel de la 
Patrie à ses concitoyens de Sceaux-l'Unité, le premier 
décadi de frimaire an ii ^ 

La fête de la Raison ne le trouva pas réfractaire. Elle 
ne fut célébrée à Sceaux que le 10 frimaire an u, et il y 
prononça un discours d'allure solennelle, conservé 

qu'ils onl fait éclore. L'heure des tyrans est sonnée. Les convulsions 
de leur agonie, moins effrayantes que hideuses, annoncent leur dernier 
effort, avec leur dernier soupir. Heureux et libres par nos sueurs et 
notre sang, nos neuveux \sic) n'auront plus que des roses à cueillir. 
Mais encore alors les monumens de ton ciseau électriseronl leurs âmes 
et leur transmettront notre amour pour la Liberté et l'Egalité, avec la 
mémoire de nos dangers. 

» Salut et fraternité. Dupin. » 

1 Bastille^ mss. de la Bibl. nat., t. II, f. 1-2. 



LE 1>ATR1UTE l'ALLOV. 18o 

dans ses papiers, mais dont il suffira de citer le dé- 
bul : 

« Citoyens Frères et Hépublicains, 
» La perfide aristocratie vous subjuguoit depuis long- 
temps, mais son règne odieux s'est éclipsé comme un 
nuage qu'un rayon du soleil éclipse en un clin d'œil ; 
et maintenant la douce et persuasive vérité a succédé 
à l'imposture, au mensonge et à l'hypocrisie : rendez- 
lui donc hommage. Son langage pur et conservateur 
trouvoit autrefois parmi vous fort peu de courtisans; le 
despotisme, la tyrannie, le fanatisme, tous ces monstres 
que l'enfer a vomis de son sein pour désoler la terre, 
vous berçoient depuis longtemps d'une mielleuse et 
meurtrière adulation ; mais ce masque est tombé. » 

Aucune allusion directe ne s'y trouve d'ailleurs au 
culte de la Raison. Non seulement le discours n'est pas 
athée, mais il s'écrie en un endroit : « Bonté divine, que 
de grâces n'avons-nous pas à te rendre !» Et de même 
sa Proclamation des principes républicains, également 
pour la fête de la Raison, à Sceaux-l'Unité, comme l'in- 
dique le titre, débute par ce vers un peu long, mais 
qu'on est libre de supposer en prose, et qui dès lors 
sera irréprochable : 

II n'existe qu'un Être suprême, seul raaîlre des maîtres. 

Il faut rendre cette justice au patriote que, même 
pendant les orgies de la Raison, il n'a point été infi- 
dèle à l'Etre suprême i. 

' Répondant à une question du colonel Maurin (V. Bibl. nat., mss. 
BasUlle, I, f. 108 et suiv ), il convient qu'il a bien donné une médaille 
à Ghauraette, mais en fer seulement, et plutôt parce qu'il avait peur de 
lui que parce qu'il l'aimait. 



XVI. 



Mais un coup terrible menaçait depuis longtemps et 
allait enfin frapper Palloy. Quelques jours après, il 
offrait à la Commune, toujours plein de son impertur- 
bable confiance, sa sempiternelle pierre de la Bastille, 
avec la déclaration des Droits de l'homme. La Commune 
accueillit cet envoi avec une réserve glaciale, et remit 
à la commission chargée de reviser les comptes de la 
Bastille le soin d'y répondre. Les accusations de Ro- 
land, la rumeur publique au moment de son départ 
pour la frontière , l'examen plus attentif de ses 
comptes, avaient ouvert les yeux. D'ailleurs son acti- 
vité brouillonne, son outrecuidance, son immixtion 
bruyante et tyrannique dans la plupart des affaires de 
la Révolution, la stérile et monotone intempérance de 
son zèle, avaient lassé, excédé beaucoup de gens, 
même parmi ceux qui, pour le soupçonner de dilapi- 
dations et de malversations, n'avaient d'autres motifs 
que l'ennui de le trouver toujours sur leur chemin, et 
peut-être une jalousie instinctive de cette popularité 
encombrante et si mal justifiée. Déjà il avait eu 
quelques avertissements, comme le refus de Pache, qui, 
à l'envoi de l'inévitable pierre, avait fait répondre par 
son secrétaire qu'il ne recevait aucun présent. 

L'outrage alla droit au cœur de Palloy. 11 n'était pas 
encore revenu de son indignation contre la clique in- 
fâme qui le lui avait attiré, quand il fut arrêté chez 



LE PATRIOTE PALLOY. 187 

lui, le 8 nivôse an n (28 décembre 1793), el transféré à 
la Force, après apposition des scellés sur ses papiers à 
Paris et à Sceaux. Etonné d'abord, Palloy ne se laissa 
pas accabler. Dès le lendemain, il écrivait aux adminis- 
trateurs de police pour protester, demander à voir sa 
famille et les charger de transmettre aux Jacobins et à 
la Convention deux adresses qui ne leur parvinrent 
jamais, mais qu'il nous a conservées soigneusement : 

« Où le patriote victime doit-il s'adresser, si ce n'est 
au creuset du républicanisme? » disait-il aux Jacobins. 
Et transformant sa défense en attaque contre ses ad- 
versaires, il s'écriait : « De vils scélérats, couverts du 
sale simulacre du patriotisme et qui étoient les esclaves 
du tyran, dont ils tenoient différentes missions, sont 
les persécuteurs de Palloy. Je saurai rappeler l'atten- 
tion publique sur leurs fonctions anciennes et sur leur 
existence politique de deux jours i. » 11 posait ensuite à 
ces hommes pervers, qui osaient le diffamer et le dé- 
chirer à belles dents, en lui imputant des dilapidations 
qu'il ne commit jamais, une série de questions pres- 
santes. N'ont-ils pas été attachés autrefois aux ci-devant, 
ou à des tribunaux réprouvés? Se sont-ils trouvés aux 
grandes journées de la Révolution, depuis le 14 juillet 
jusqu'aux 31 mai, 1^'' et 2 juin? Ont-ils accepté la Dé- 
claration et la Constitution populaires, et quels sont 
leurs ouvrages à ce sujet? « Quelle est leur fortune 
présente, passée et future (sic), et quels sont leurs 
moyens de subsistance, etc.? » Il finissait en demandant 
des défenseurs pour détourner de sa poitrine le poi- 
gnard de ces gens soudoyés. 

L'adresse à la Convention était d'un style plus fulgu- 
rant encore. « Moi, dit-il, qui ai toujours monté aux 

1 Papiers inédits de Palloy. 



188 LE PATRIOTE PALLOY. 

échelons de la Kévoliilion el qui, à chaque pas, ai 
juré de ne point rétrograder! » 11 était impossible de 
se caractériser plus nettement. Palloy, en effet, a monté 
échelon par échelon, comme il descendra, et nul n'a 
prêté plus de serments que lui, tout en y étant moins 
forcé. « Chaque jour mémorable de la Révolution a été 
ma marche, ajoute-t-il en guise de commentaire, dans 
le style qui lui est propre quand ses secrétaires n'ont 
point passé par là.... Oui, comme un rocher, jamais je 
n'ai varié sur l'intérêt à prendre pour ma patrie.... Si 
je suis gêné, c'est le fait de mon travail civique et con- 
tinu. L'intérêt général est le mien. Tout le monde con- 
naît ma fortune passée et présente, mes sacrifices et 
mon patriotisme. J'en appelle à tous les sans-culottes 
sans masque (sic). 

» Le 14 juillet, j'ai signé Palloy, patriote ; je tracerai 
ce mot dans mon cercueil i. » 

Ce qui accroissait la douleur de Palloy, c'est qu'on 
célébrait sans lui la fête des Victoires, en l'honneur de 
la reprise de Toulon. Le matin du 10 nivôse, en enten- 
dant les tambours battre aux champs, il versa des 
larmes. Pour la première fois, il manquait à l'une des 
solennités de la Révolution ! Les yeux d'une foule im- 
mense cherchaient en vain, dans le cortège, l'arbre de 
la liberté porté sur les épaules des apôtres, et Palloy à 
leur tête. Le coup lui était d'autant plus sensible qu'il 
devait présenter lui-même à la Convention, après l'avoir 
recueilli et hébergé chez lui, un hussard qui s'était 

• Il apprend aussi à la Goavcnlion, afin de mieux se coucilier encore 
l'intérêt des représentants du peuple, qu'il devait, en déposant un 
])rojct pour le monument à ériger sur le Pont-Neuf, d'après le 
décret rendu le 28 brumaire par l'Assemblée, lui faire hommage des 
plaques de fonte armoriées de ses propriétés urbaines, pour être con- 
verties en boulets, comme il avait déjà déposé celles de ses propriétés 
de campagne au district du bourg l'Egalité. 



LE PATRIOTE PALLOY. 189 

distingué parmi les vainqueurs, le couronner de ses 
propres mains et profiter de la circonstance pour dé- 
poser une pétition. 

L'écrou de Palloy ne portait que ces mots vagues : 
pour fait de police. Le 13, il écrivit à son ami Xavier 
Audouin, gendre de Paclie, pour l'engager à découvrir 
le véritable motif de l'arrestation et à lui en faire part i. 
11 ne reçut aucune réponse, mais le jour même, Cavai- 
gnac prononçait à la municipalité, au nom de la Com- 
mission de revision des comptes de la Bastille, son rap- 
port sur l'offre de la pierre qu'il lui avait faite quelques 
jours auparavant, et ce rapport était la réplique la plus 
nette à la question de Palloy. 

« Je vais donner une esquisse du portrait de Palloy, 
et cela suffira pour déterminer votre décision. 

» Tartufe habile, Palloy a senti que l'on égarait les 
peuples avec les mots; l'un des premiers, il a calculé 
qu'une révolution dans un Etat est un champ vaste 
pour un intrigant adroit; il a essayé d'en tirer parti. 
On Ta vu tour à tour encenser l'homme du jour, à son 
nom accoler sans cesse l'épithète de patriote, et c'est 
à l'aide de ce nom qu'il enchaîna longtemps la surveil- 
lance. 

» Ce n'est pas assez pour Palloy d'égarer ses conci- 
toyens sur son compte, il veut que sa réputation de 
patriotisme parcoure tous les départements; partout il 
envoie des pierres sur lesquelles il fait graver le plan 
de la Bastille, il les envoie en son nom; partout on 
reçoit cette offre. On consigne dans les registres des 

1 II a résumé à sa façon (3^ Lettre à ses frères de Sceaux-V U nilé) 
son inleiTogatoire : « De fiuel ordre avait-il travaillé aux Tuileries cl au 
Temple? avait-il démoli la Bastille? Il était accusé d'avoir enlevé des 
matériaux, de n'avoir pas rendu compte des deniers, d'avoir causé des 
troubles, de s'être emparé de tous les travaux de Paris. » 



190 I.E PATRIOTE PALLOY. 

diverses administrations ou sociétés populaires le nom 
du patriote Palloy, donataire, qu'il a grand soin de 
faire graver, pour qu'on ne l'oublie pas ; partout on le 
croit patriote, partout on est trompé. 

» Palloy envoyait des pierres qui appartenaient à la 
nation. Quant aux frais que nécessitait le travail de 
ces pierres, ils étaient acquittés des fonds de la nation. 
A la vérité, quelques légères dépenses restaient à sa 
charge, mais Palloy est habile dans l'art de calculer : 
les différentes pièces que j'ai entre mes mains prouvent 
qu'il savait se rembourser au centuple. 

» Une commission avait déjà été chargée des comptes 
de la Bastille; elle n'y a vu qu'un chaos de dilapida- 
tions et de gaspillage ; elle n'a pu atteindre les fripons, 
parce que la crainte retient les dénonciations ; mais, je 
le dirai, Palloy n'est pas seul ; je vous les nommerai 
tous. 

» La municipalité arrachera sans doute le manteau 
dans lequel Palloy s'est tenu si longtemps enveloppé; 
elle apprendra à toute la république que celui qui tant 
de fois s'est qualifié du beau nom de patriote n'était 
qu'un intrigant, (^e n'est point à nous qu'il appartient 
d'ajouter à nos noms ces épithètes qui caractérisent le 
civisme et la vertu. Que Palloy apprenne qu'il faut les 
mériter, et que la postérité seule nous les donne. 

» Je vous propose d'arrêter que la pierre offerte 
étant une propriété de la nation, et Palloy ayant usurpé 
le nom de patriote et sacrifié les intérêts de sa patrie 
aux siens propres, son hommage est rejeté •. » 

L'arrêté conforme, rendu en termes très durs, ren- 
voya à l'administration de police, pour statuer dans le 
plus bref délai, les dénonciations multipliées contre ses 

^ Moniteur du 17 nivôse an ii (0 janvier 179'i). 



LE PATRIOTE PALLOY. 191 

dilapidations. Dès que cet arrêté lui fut parvenu, Palloy 
y fit une courte et énergique réponse. 11 assiégea en- 
suite de ses lettres et de ses réclamations Cavaignac, 
les administrateurs de police et des travaux publics, le 
procureur de la commune, le secrétaire greffier, le com- 
mandant général de la garde nationale, Ilenriot; aucun 
ne lui donna signe dévie. 11 écrivit aussi à Hébert, avec 
qui il était lié, pour le prier de soutenir sa fille, qui de- 
vait se présenter au Conseil de la Commune, à Ronsin 
et à Vincent, leur rappelant les souvenirs d'une vieille 
amitié, et attribuant son arrestation aux marques d'in- 
térêt qu'il leur avait données en allant les visiter dans 
leur prison ^ Ces trois personnages ne se montrèrent 
pas plus empressés que les autres. Et, non content de 
ces démarches, il inondait la prison même de ses fac- 
tums, très diversement accueillis par ses compagnons 
de captivité, parmi lesquels il comptait des ennemis 
acharnés et d'ardents défenseurs. 

Cette correspondance de Palloy, souvent datée de la 
Chambre de la Montagne, à la maison d'arrêt de la 
Force, et adressée aux personnages les plus divers, 
annonce une confiance imperturbable en sa cause, 
dont il fait celle de la Révolution. 11 attribue son em- 
prisonnement aux complots liberticides qui se trament 
contre les républicains. Soit qu'il se plaigne, soit qu'il 
sollicite, soit qu'il remercie, il parle toujours sur un 
ton assuré. La pureté de son patriotisme est si uni- 
versellement connue, qu'il ne demande ni grâce, ni 
faveur, mais simplement justice. Le 17 nivôse, il écrivit 



1 Oulrc la Lelire aux frères de Sceaux (9 pluviôse), voir le Calai, de 
documents aulogr. sur la Bévolut., n" 394. Uq autre document (u" 404), 
signé de Vincent, secrétaire général de la guerre, a demeurant chez 
Palloy, » prouve quelle étroite liaison existait entre ces deux révo- 
lutionnaires exaltés. 



19â LE PATRIOTE PALLOY. 

à Cavaignac lui-même, en guise de réponse à son rap- 
port : 

« La persécution que j'éprouve aujourd'hui est un 
réchauffé de malice, de bavardage qui, depuis le com- 
mencement de la Révolution, n'est employé contre moi 
que dans des intentions perfides, qui cependant n'ont 
point encore fait fortune près des citoyens justes, im- 
partiaux et sans passion. J'ai su faire connaître en tout 
tems et publiquement les propos et écrits incendiaires 
qui ne tendoient à rien moins qu'à arrêter le cours de 
la destruction totale du colosse tyrannie (sic) et écraser 
ceux qui vouloient cette destruction sans intérêt pécu- 
niaire. 11 n'y a que de vils coquins ou méchans aristo- 
crates qui puissent chercher à m'imputer de la mésin- 
telligence ou de la bassesse d'intérêt. » Etc. 

Mais du moins, les Jacobins de Sceaux, dont il était 
la gloire et l'oracle, ne l'abandonnèrent pas. Après 
avoir nommé six commissaires pour faire des dé- 
marches auprès des administrateurs de police, ils n'a- 
vaient pas tardé à obtenir la levée des scellés apposés 
sur ses papiers. Le 14 nivôse, Palloy fut transféré à son 
domicile pour y assister à cette levée et aux perquisi- 
lions, qui n'amenèrent d'autres découvertes que celles 
des preuves du plus pur patriotisme. Les apôtres de la 
liberté lui étaient demeurés généralement fidèles et 
agissaient en sa faveur. 11 se fait honneur, dans son 
apologie, de n'avoir pas instruit de son arrestation les 
sociétés populaires dont il était membre, ni les dépar- 
tements, afin d'écarter toute agitation. La famille de 
Palloy ne resta pas une minute inactive. Le 29 nivôse, 
sa fille présentait au Conseil général une adresse signée 
fille Palloy, républicaine, pour se plaindre de l'arresta- 
tion du patriote : « Mon existence seroit une ignominie, 
si je ne m'empressois de réclamer votre attention pour 



LE IVVTRKVrE l'AI.LOV. 193 

obtenir proniple et sévère justice. Elle doit être aussi 
éclatante que l'outrage a été public. Le patriotisme de 
mon père n'est point équivoque. Sa probité ne fut ja- 
mais un problème. Toute la France en est convaincue, 
et ses ennemis perdront leurs dards empoisonnés quand 
il publiera de nouveau les preuves géminées de son ci- 
visme, de sa délicatesse et de son désintéressement. » 
Elle finissait en accusant le dénonciateur de Palloy, 
Cavaignac, d'être un ancien clubiste de la Sainte-Cha- 
pelle, qui, « sous le masque d'une crasse prétendue 
civique, » veut faire oublier qu'il a gardé longtemps des 
fonctions repoussées par la Uévolution. Cavaignac, en 
eft'et, comme le dit Palloy dans sa brochure apologé- 
tique du 9 pluviôse, avait été Monsieur Cavaignac, 
greffier de la Chambre des bâtiments au Palais, et avait 
porté l'habit noir, les cheveux longs, bien poudrés, et 
les manchettes de dentelles jusqu'à la fin de 1791 ! 

Sur les observations de Fleuriol, le Conseil général 
passa à l'ordre du jour. Le lendemain, 30 nivôse, 
M"^ Palloy vint, à la barre de la Convention, demander 
l'autorisalion, pour sa mère et pour elle, de visiter le 
prisonnier, de lui donner les soins que sa santé exi- 
geait, et de lui procurer tous les objets indispensables 
à sa justification. Palloy et son secrétaire s'étaient sur- 
passés dans la première partie de ce discours, vrai 
modèle d'éloquence républicaine : 

« Brutus rendit une justice éclatante en faisant im- 
moler ses deux fils qui avoient trahi les Romains ; et 
moi, républicaine, je viens dans le Sénat françois de- 
mander vengeance des infâmes scélérats qui calomnient 
Palloy mon père, en l'accusant d'infidélité à sa patrie; 
car, s'il en étoit coupable, je lui plongerois dans le sein 
ce glaive qu'il a lui-même suspendu dans cette enceinte 
pour effrayer quiconque oseroit attenter aux droits de 

LE PATRIOTE PALLOY. J3 



194 LE PATRIOTE PALLOY. 

l'homme, à noire coiisULution populaire, ou aux inté- 
rêts de la nation. 

» 11 n'est point dans mon caractère de faire des 
phrases, mais de démasquer de faux patriotes, qui pro- 
fitent de leurs places pour renouveler les persécutions 
que les ennemis de la république font éprouver à ses 
défenseurs et à ses meilleurs apôtres et appuis.... 

» Ceux qui continuent de persécuter mon père depuis 
le 14 juillet feignent donc d'ignorer le compte public 
que Palloy a rendu, le 1:2 mars 1792, des opérations 
qui lui avoienl été confiées, et le rapport que des com- 
missaires ont fait après trois mois de Texamen le plus 
scrupuleux des pièces justificatives ? Ces pièces feront 
triompher son innocence de cette oppression moderne. 

» Que signifie donc leur acharnement ? Ils lui re- 
prochent de mettre toujours le moi patriote à la suite 
de sa signature. Cette qualification n'est-elle pas inhé- 
rente au nom françois ? Mon père n'a-t-il pas fait ses 
preuves pour le conserver? Y a-t-il dans sa conduite, 
depuis le 14 juillet qu'il Ta signé la première fois, au 
milieu des plus grands orages sur les tours de la Bas- 
tille, quelque chose qui le rende indigne de le por- 
ter?.... » 

Comment rester insensible à de pareils accents? Le 
président de la Convention invita la jeune républicaine 
aux honneurs de la séance, et après avoir entendu 
Léonard Bourdon, Romme, Clausel et un autre membre 
encore en faveur de Palloy, elle rendit, le l'^'' pluviôse, 
un décret portant que sa femme et sa fille pourraient 
le voir chaque fois qu'elles le jugeraient à propos, et 
que le Comiléde sûreté générale ferait un rapport sur 
les motifs de l'arrestation dans le courant de la décade. 
Diverses causes retardèrent l'exécution de ce décret, 
mais enfin la oolonté nationale parvint à faire ouvrir 



LE PATRIOTE PALLOY. 195 

les guichets de la prison. Dès leur première visite, 
^jmc pailoy et ses enfants lui apportèrent une pierre 
de la Bastille, qu'il prit pour siège après y avoir fait 
graver ces mots : Changement de domicile. Une seconde 
fut placée sur sa porte avec une inscription amphigou- 
rique. Il planta un arbre de la liberté dans la cour. Sa 
hastillomanie même ne fut pas un moment suspendue 
par son malheur, et du fond de sa prison il faisait 
envoyer une petite Bastille au département du Mont- 
Terrible, dont il venait de recevoir la demande. Dau- 
benton s'adressait à lui , le 29 pluviôse, pour une 
tenture tricolore destinée à la décoration de l'amphi- 
théâtre du Muséum pour le cours révolutionnaire sur 
les salpêtres décrété par la Convention, et il accédait 
à sa requête, ainsi qu'à celle des Elèves de la patrie 
et des Orphelins de Paris. 

Le 6 pluviôse, il envoyait au ministre de la guerre 
les plaques de fonte armoriées qu'il s'était proposé 
d'abord d'aller présenter lui-même à la Convention, en 
les accompagnant d'une lettre exaltée : 

« Je suis dans les fers ; mon patriotisme n'en 
devient que plus brûlant. De nouveaux succès sur les 
mers nous sont annoncés de Cherbourg et viennent 
frapper agréablement mes oreilles, porter la joie dans 
mon cœur et me faire oublier les vexations que 
j'éprouve. Qu'ils tremblent, ces vils satellites du des- 
pote anglais, et sachent que la République doit aussi 
triompher sur l'Océan comme sur la Méditerranée et la 
Manche; qu'ils tremblent et que du fond même de ma 
prison je puisse encore contribuer à leur défaite. 
Reçois ces nombreuses plaques, déshonorées par les 
signes honteux de la féodalité ; qu'elles soient sur-le- 
champ transformées en boulets! 

» Puisse mon exemple, suivi par les bons citoyens. 



191) LE PATRIOTE l'ALLOY. 

procurer le rapport du décret, trop favorable à l'aris- 
tocratie, qui permet de conserver ces plaques, et qui 
enjoint seulement de les retourner ; ce qui entretient 
les amis de la royauté dans la perfide espérance que 
les lis orneront un jour leurs foyers et fait que ces 
insensés croient encore aux revenants. 

» J'attends de toi un reçu de cet envoi : peu jaloux, 
autrefois, de recueillir ces sortes de titres (Palloy se 
flatte, il ne manquait jamais, au contraire, de se 
munir de tous les reçus et de toutes les attestations 
possibles), je sens aujourd'hui dans ma captivité qu'il 
ne suffit pas à un bon patriote d'avoir de la vertu, mais 
de se conserver les preuves authentiques de son patrio- 
tisme, qui le met à même, à toute heure, de faire taire 
la calomnie et d'enchaîner ses ennemis, jaloux de sa 
gloire.... 

» Je te donne avis que le jacobin de ma commune est 
parti 1 ; il est bien équipé : c'est pour la nation une 
économie de 2,400 livres. Crois qu'il se battra bien; il 
est de la société de Sceaux-l'Unité, et surtout jacobin 
épuré dans toute la force du terme. 

» Mon incarcération m'a empêché de profiter du 
congé que tu as prolongé à l'hussard, mon élève. 11 
est parti, je suis dedans, et privé d'avoir mis au con- 
cours pour le projet dont je t'ai parlé. » 

Puis, les 18 pluviôse 2 et 6 ventôse, il adressa à ses 
frères de la Société des amis de la Constitution répu- 

1 Un jacobin équipé, envoyé aux frais de la commune de Sceaux, sur 
la suggestion de Palloy. 

2 Nous trouvons dans son dossier (Biijlioth. Carnavalet) une piùee 
par laquelle le conseil municipal, se trouvant insulTisamment éclairé, 
(' ouï le rapport de l'administration de police, concernant les dilapida- 
lions commises dans la démolition de la Bastille, arrête que ladite adrni- 
nisl ration fera à la prochaine assemblée un nouveau rapport plus 
délai lié. » 



LE PATRIOTE PALLOY. 197 

blicaine de Sceaux deux grandes lettres apologétiques 
qu'il avait eu soin de faire imprimer K Néanmoins ce 
fut seulement dans la séance du 45 ventôse que L)u- 
barran, au nom du Comité de sûreté générale, vint 
présenter le rapport sur l'arrestation de Palloy. 11 la 
déclarait illégale et proposait sa mise en liberté immé- 
diate, en lui réservant « la poursuite de ses droits en 
dommages-intérêts contre les auteurs de son arresta- 
tion, par-devant les tribunaux civils 2. » 

Ce décret est insuffisant, s'écria Merlin de Tliionville. 
Il faut une réparation éclatante au patriote Palloy, car 
il ne peut y avoir que des partisans de la royauté qui 
poursuivent avec autant d'acharnement le destructeur 
de la Bastille. Je demande qu'il soit permis à Palloy de 
poursuivre ses dénonciateurs devant les tribunaux. 

Le décret fut adopté avec l'amendement de Merlin, 



1 La première, datée (la 9, et retardée faute d'argent pour payer son 
imprimeur, est une brocliure de trente-deux pages in-i" compactes, qui 
renferme un exposé complet de sa conduite. Il y a réuni toutes les 
pièces adressées pendant son incarcération par lui, sa femme ou sa fille, 
à la Société des Jacobins, à la Convention et à son président, à la Com- 
mune, aux divers représentants du peuple, etc., qu'il avait déjà fait 
imprimer à part. Palloy avait écrit à presque tous les montagnards, 
après avoir demandé à sa femme, pour ne pas commettre de mépri?es, 
le nouveau livrai des députés, fait depuis les Brissolines, et qui a esclus 
ceux hors de la loi. [Calai., etc., n" 383, p. 249.) Dans la deuxième, il 
sVltacliait surtout à donner un historique complet de sa reddition de 
comptes et à justifier son droit de propriété sur les débris de la Bas- 
tille. 

2 Au sujet des dilapidations et des malversations dont on l'accuse, 
Dubarran faisait remarquer que, n'ayant jamais eu aucun maniement 
de deniers, il ne pouvait être considéré comme reliquataire comptable et 
que, par conséquent, on ne devait pas exercer contre lui la contrainte 
personnelle, car le décret du 30 mars ne l'a conservée qu'à l'égard de 
ceux qui ont eu le maniement des fonds appartenant à la république et 
qui sont ses débiteurs directs. C'est à la Commune de discuter les chiffres 
présentés par Palloy et d'agir ensuite par les voies légales, s'il y a lieu; 
jusque-là, sa détention ne saurait se justifier. 



198 LE l'ATRIOTE PALLOY. 

et les huissiers de la Convention, décorés des médailles 
qu'ils devaient à la munificence du patriote, allèrent 
triomphalement lui ouvrir les portes de la Force. Plus 
tard, le 4 germinal an ni, il demandera et obtiendra 
l'une des barres du cachot où il a été détenu, pour en 
fabriquer des médailles perpétuant le souvenir du 
9 thermidor. La Force ne lui avait-elle pas servi de 
Bastille i? Dès le lendemain, Palloy, avec ce besoin 
d'expansion bruyante qui ne le quittait jamais, embou- 
chait la trompette et publiait, sous un titre ampoulé, 
une adresse solennelle à la Convention -. 

« Représentants d'un peuple libre, la cabale qui 
m'avait plongé dans les fers est encore à bas; votre 
justice vient de les briser. Mon 'premier devoir est de 
vous rendre mes hommages. Mes délateurs sont tou- 
jours les mêmes; ce sont leg gens du dernier tyran...., 
émules du tartufe Roland, du traître Dumouriez, un 
reste des fédéralistes; ce sont vos ennemis, ce sont 
ceux de la république entière. » 

On voit à quelle hauteur Palloy élevait sa cause. 11 
ne poursuivra donc pas en dommages-intérêts les 
auteurs de son arrestation illégale, comme le décret de 
la Convention l'y autorise, car ce n'est pas lui qu'ils 
ont voulu attaquer. 

Tout en remerciant les représentants du peuple, il 
ne manque pas de rappeler qu'il est « créancier de la 



1 Dossier de Palloy, Bibliolh. de la ville. 

- Adresse à la Convention nationale^ le 26 venlôse, l'an ii de la Répu- 
blique françoise, par la famille Palloy , le lendemain de sa mise en 
liberté far les huissiers de la Convention, oii l'intrigue et les ennemis du 
peuple l'avoient plongé depuis trois mois. A la suite du nom de Palloy, 
on lit les signatures de « N. femme Palloy; B. Palloy fils; D. fille Pal- 
loy, républicaine pour la vie; » mais c'est lui seul qui parle dans celle 
adresse. On a également de lui une autre Adresse aux représentants, du 
lô messidor. 



\a: i'atiuote i>.\i.i.()Y. 199 

République, » reconnu par le rapport de la municipa- 
lité du 30 juin 179:2. « C'est au Sénat que je réclame 
mon dû, aux législateurs que je demande justice; 
quant aux injures, je les méprise.» Malgré son imagina- 
lion délirante, Palloy est toujours un homme pra- 
tique, qui ne perd pas ses intérêts de vue, quoique, 
par suite de son ambition brouillonne et pour avoir 
voulu mener trop de choses de front, il soit tombé 
bien vite dans des embarras d'où il ne sortit jamais. 

« Ma captivité n'est rien, continue Palloy en son 
style sentencieux. Un républicain sait souffrir. Chaque 
pas de géant que vous décrétiez, je buvois à votre 
santé, la veille même de ma liberté. Les frayeurs con- 
tinuelles que l'on inspire aux prisonniers raffermis- 
soient de plus en plus mon courage : le buste de Chalier 
devant moi m'en tracoit l'exemple. Je ne fréquenlois 
personne, je fermois l'oreille aux propos, je méprisois 
ceux qui étoient à l'être. Quoique dans les chaînes, je 
n'ai pas cessé ma correspondance patriotique : absent 
de mon atelier civique, mes ouvriers ont toujours été 
utiles à la chose publique, et mon commis à corres- 
pondre. Les quarante-huit sections de Paris me con- 
naîtront toujours pour être le même, aussi patriote que 
généreux en fêtes civiques. » 

Il annonce qu'il dépose sur le bureau un exemplaire 
de son compte, dont le reliquat lui est encore dû. 
Depuis un an, il est « aux expédients les plus épineux. 
Personne ne me payant, mon nom seul servoit de dé- 
rision, lorsque je me présentois pour réclamer mes 
droits. » Quand il aura touché la somme qu'il réclame 
et dont il a besoin pour satisfaire ses créanciers, il lui 
restera pour tout bien l'honneur, qu'il regarde « comme 
le plus beau trésor d'un répubUcain. » 

11 se répand ensuite en confidences et en professions 



:Î00 LE PATRIOTE I'AL1J)Y. 

de foi. Jl n'a cessé crèire ardent dans son civisme, n'a 
fréquenté aucune compagnie suspecte, n'emploie que 
des ouvriers patriotes, qui « mourront pour la défense 
nationale. » U a estimé tous les citoyens qui se sont 
bien mon très. « Ceux qui ont changé, je les abandonne, » 
ajoute-t-il, car personne ne méprise plus que Palloy 
les variations politiques. Fi donc!.... D'ailleurs, il ne 
veut plus tant fréquenter les hommes, et, en fait de 
journaux, il ne lira plus que le Journal des hommes 
libres, les Annales et le Journal des Débats. U est vrai 
que jadis il lisait Gorsas, mais- qu'on ne lui en parle 
plus : Palloy s'est prononcé le 31 mai contre l'ami 
Gorsas et ses compagnons, qui avaient abusé de sa 
candeur. U avait déjà commencé à se refroidir pour lui 
bien auparavant, à mesure que la victoire passait à la 
Montagne ; 

Enfin Home a parlé ; jo ne vous connais plus. 

Palloy proteste encore que le seul désintéressement 
l'a guidé, qu'il n'a jamais rien reçu tant pour l'envoi 
de ses objets patriotiques que pour sa part dans les 
fêtes nationales, ce qui demanderait des explications 
subtiles et des restrictions notables. On le croit l'en- 
trepreneur de tous les travaux de Paris ; au contraire, 
il n'est employé dans aucun ; l'intrigue lui a arraché 
ceux que la Législative et la Convention lui avaient 
confiés : les travaux du Temple, l'inspection des sup- 
pressions féodales. « On n'a rien offert à Palloy, et il 
n'a pas gagné un petit écu U » U s'est retiré depuis un 

• Déjà, dès le 16 mai 1791, il disait dans un arlicle du Courrier de 
Gorsas, évidemment inspiré, sinon écrit par lui : « Les aristocrates 
n'emploient plus cet artiste estimable; ils se font un odieux plaisir ou 
d'éluilcr le payement de ce qu'ils lui doivent, ou de lui faire banque- 
route,, s'ils le peuvent. » 



I,E PATRIOTE l'ALI.OY. 201 

an à Sceaux-l'Uriilé, dans une propriélé acquise il y a 
quinze ans. Là sa vie est sobre et l'économie lui pro- 
cure le plaisir d'être utile encore à ses concitoyens. En 
ce moment, il fait ériger la statue de la Liberté dans le 
Temple de la Raison. 

« Comme bon citoyen, je suis monté sur le théâtre 
de la Révolution, sans aucunes vues politiques, avec 
une canne à pomme d'or bien acquise, et mon ambi- 
tion est de mourir le bâton blanc à la main. » 11 finit 
en interpellant l'Assemblée dans les termes les plus 
pompeux : « Reste à ton poste. Sénat auguste! Con- 
tinue d'affermir ta liberté sur des bases inébranlables. 
Bientôt le bonheur de la France dessillera les yeux des 
peuples anciens. L'idole du despotisme partout sera 
brisée. Nos derniers neveux béniront ta mémoire, et 
l'empire de la liberté ne connaîtra plus de bornes que 
celles du monde. » 

Etait-ce assez ? Non. Quatre jours à peine se passent, 
et voici un nouveau factum plus énorme encore que le 
précédent : la Troisième lettî^e de Palloy, libre, à ses 
frères de la commune et société républicaine de Sceaux- 
V Unité, le l*"" germinal an n de l'ère républicaine, 
époque du rétablissement des mœurs. L'activité de cet 
homme est un véritable phénomène ; rien ne l'arrête, 
rien ne l'abat; tout la surexcite. Jamais elle n'avait 
atteint des proportions plus vertigineuses. Quoiqu'il se 
répète sans cesse et qu'il grossisse ses brochures d'une 
foule de certificats, de lettres et d'attestations, il devait 
passer les jours et les nuits à écrire, et l'impression de 
ces innombrables opuscules, qu'il distribuait à profu- 
sion, eût suffi à le ruiner. 

Cette lettre est pleine de doléances et de récrimina- 
tions amères. U s'y plaint des ennemis qui avaient 
préparé sa perte, particulièrement du général Ronsin 



20:2 LE I'.\TJ\I()TE PAI.LOV. 

et de Fleuriol-Lescol. 11 assure que rageiil national, 
par haine contre lui, avait décidé que llenriot le met- 
trait dans son ordre de service, qui serait lu à toutes 
les sections et sociétés populaires, et dans toutes les 
consignes. 11 dénonce l'accueil dérisoire et insultant 
reçu par sa fille à la Commune le 29 nivôse, et s'in- 
digne contre l'administrateur qui l'a interrogé avec 
une superbe bague au doigt et « tout le ricanement de 
l'insolence; » mais lui, Palloy, l'a, comme on peut croire, 
remis vertement à sa place. Ses frères de Sceaux eux- 
mêmes ne se sont pas mieux conduits envers lui, car 
ils ne lui ont pas accusé réception de ses deux lettres 
précédentes, et il n'en a pas été donné lecture à la 
société. Chemin faisant, nous apprenons que, outre ses 
86 bastilles et sans compter les pierres, il a distribué 
547 tables. Nous y apprenons bien d'autres choses 
encore, mais parfois un peu sujettes à caution. Dans 
cette tumultueuse apologie de son patriotisme et de 
son désintéressement, Pallov va de l'invective à l'effu- 
sion sentimentale, de la platitude à l'apostrophe lyrique 
et à l'emphase burlesque, en un jargon çà et là incom- 
préhensible, mais animé, pittoresque et amusant. 

Quinze jours après, il initiait la France au secret le 
plus intime de ses affaires privées, en faisant imprimer 
une lettre collective à ses créanciers (13 germinal 
an n), où il remercie ceux qui ont eu confiance en lui 
et se plaint des vmnpires du genre humain qui lui ont 
fait des frais et qui l'ont poursuivi à outrance. 11 va 
mettre en vente toutes ses propriétés, — acquises 
avant la Révolution, comme il ne manque point de le 
répéter sans cesse, pour confondre ses opiniâtres ca- 
lomniateurs, car jamais désintéressement plus rare ne 
fut plus complètement méconnu. Palloy tutoie ses 
créanciers, comme il sied à un vrai sans-culotte, et il 



LE PATRIOTE l'Al,I,(>V. ÏÎ03 

ainalgaiiie le plus plaisamment du monde ses affaires 
avec celles de la République : 

« Avant tout, je te prie de me faire savoir ce que je 
te suis redevable.... Si tu viens toi-même, je t'invite à 
te rendre les duodi, quintidi et octidi. Ceux qui m'ont 
conservé de l'amitié, je les invite à apporter leur dîner 
pour le réunir au mien (c'était l'homme des banquets 
fraternels) : ils me verront toujours le même, ferme 
dans mes principes, comme dans ma vie maritale avec 
ma famille. » L'amour de la paperasserie ne le quitte 
pas, et il promet à ses créanciers de leur envoyer des 
exemplaires de son compte rendu, de ses travaux, de 
toutes les lettres et de toutes les pièces qu'il a adres- 
sées à la commune de Sceaux-l'Unité. Il y joindra 
l'aperçu de toutes les fêtes qu'il a organisées et célé- 
brées gratis : « Tu jugeras s'il est possible de se 
donner autant de mouvement (Palloy a trouvé le terme 
juste), et, pour récompense, se voir vexé et tyrannisé 
par ceux mêmes qui volent et entravent les intérêts 
révolutionnaires de la République ! J'ai été victime et 
ne m'en plains pas, dans l'espérance que mon pays 
sera purgé de la persécution des tyrans... Périssent 
tous les scélérats qui ne feignent d'aimer le peuple et 
le servir que pour s'enrichir!.... » 



XVII. 



Retiré à Sceaux, dans le sein de sa famille, Palloy 
n'en continuait pas avec moins d'activité sa correspon- 
dance ; il échauffait de sa flamme la société populaire 
établie par lui, et dont il avait composé et dessiné lui- 
même la carte d'entrée, en y combinant tous les lieux 
communs de l'allégorie révolutionnaire. Son génie in- 
ventif et naturellement superbe se répandait en mani- 
festations pompeuses. 

Le jeune Barra, âgé de treize ans, s'était fait tuer à 
Cholet, le 17 frimaire an n (7 décembre 1793), en refu- 
sant de livrer aux Vendéens, qui l'avaient surpris dans 
une embuscade, deux chevaux qu'il conduisait K Dans 
la séance du 25 frimaire, la Convention avait voté en 
faveur de sa famille, qui habitait Palaiseau, une pen- 
sion de 1,000 livres et une somme de 3,000 une fois 
payée. Le 8 nivôse suivant, le jour même où Palloy 
était incarcéré à la Force, elle décrétait, sur la pro- 
position de Robespierre, que les honneurs du Pan- 
théon lui seraient décernés, dans une fête réglée par 
David, et, sur la proposition de Barère, qu'une estampe 
représentant son héroïsme serait exécutée aux frais de 
la république et envoyée à toutes les écoles primaires. 



1 V. le rapport du citoyen Desmares, commandant de la division de 
Bressuire, lu par Barère dans la séance du 25 frimaire. Ce fut Robes- 
pierre qui, dans un discours prononcé quinze jours après, arrangea la 
légende dans les termes où elle a pré valu. 



LE PATRIOTE PAI.LOY. 205 

On sait que celle fêle, successivement ajournée, fui 
empêchée définitivement par le 9 tliermidor. Mais elle 
avait été célébrée du moins à Sceaux-l'Unité. L'occasion 
était propice à Palloy pour rentrer en scène : Palaiseau 
touche pour ainsi dire à Sceaux : il avait ainsi la famille 
de Barra sous la main. La concordance entre la date du 
décret rendu en faveur du jeune héros et celle de son 
propre emprisonnement stimulait encore son ardeur et 
lui montrait sans doute cette solennité comme une 
sorte de réhabilitation personnelle. 

La fête en l'honneur de Barra fut célébrée à Sceaux 
le 10 floréal (29 avril 1794). Palloy avait fait venir de Pa- 
laiseau la veuve Barra, pauvre paysanne ^ pour assister 
à la pompe funèbre de son fils, et n'avait voulu céder à 
personne l'honneur de la loger. 11 la garda le plus 
longtemps qu'il put, se montrant en sa compagnie, la 
conduisant partout, entretenant une correspondance 
active en son nom. Le 10 prairial, un mois jour pour 
jour après la fête, une députation delà commune et de 
la Société populaire de Sceaux-l'Unité, organisée par 
lui, vint présenter à la Convention les statues en pied 
de Barra et de Viala, ainsi que la mère, la sœur et le 
frère du premier. Des citoyens les accompagnaient, 
dit le Moniteur, tenant dans leurs mains des couronnes 
et des guirlandes, et soulevant une corbeille où l'on 
voyait deux tourterelles parmi les fleurs. Ce dernier 
détail, que nous retrouverons tout à l'heure dans le 
programme de la fête de l'Etre suprême à Sceaux, 
équivaut presque à une signature de Palloy. L'orateur 
de la députation, membre de la Société populaire, pro- 
nonça un long discours, tout brùlanl d'éloquence ré- 



1 La Coavenlion lui avail accordé iiiiu soniuic de 15,000 livres el nue 
pension de 1,000. 



206 LE PATRIOTE PALLOY. 

publicaiiie, à la fin duquel il offrit un échantillon du 
salpêtre arraché par les citoyens de Sceaux aux en- 
trailles de la terre. Les jeunes citoyennes qui portaient 
la statue de la Vertu étaient guidées par M"° Palloy, 
qui reçut, comme la famille de Barra, l'accolade fra- 
ternelle du président et à laquelle un groupe d'élèves 
de la patrie présenta une corbeille de fleurs. Cet hom- 
mage délicat révèle mieux encore l'intervention active 
de Palloy qui, en bon père, s'occupait à produire sa 
fille sous l'aspect le plus avantageux K 

Les membres de la Société populaire de Sceaux, 
échauffés par le patriote illustre qui était l'âme de 
leurs délibérations, n'étaient pas hommes à se séparer 
de la mère de Barra avant d'en avoir tiré tout le parti 
possible. Trois jours après, ils la présentèrent encore 
aux Jacobins, oii Couthon la salua de quelques phrases 
emphatiques et sensibles, et offrirent en même temps 
les bustes de Barra et de Viala, confectionnés sans 
aucun doute, comme tous les objets d'art sortis de 
l'atelier civique de Palloy, avec les décombres de la 
Bastille 2. Enfin, le IG prairial, ils reconduisirent so- 
lennellement la vertueuse citoyenne à Palaiseau-la- 
Montagne; les deux communes dressèrent procès-ver- 
bal de cette cérémonie, et la municipalité de Palaiseau 
écrivit, la semaine suivante, une lettre officielle de re- 
merciements à Palloy 3. 

Mais le chef-d'œuvre de l'imagination de Palloy, et 
certainement l'un des chefs-d'œuvre de la Révolution, 



1 Compléter le comple rendu du Monileur {réimpression., t. XX, 
]). 003) par les Proccs-verbaux de la Gonvenlion, l. XXXVIII, p. 190. 
Xi l'un ni l'autre de ces recueils no nomment l'orateur de la députalion. 

2 liéimpression du Moniteur, l. XX, p. G82. Palloy avait fait des mé- 
daillons, des bustes et des statues de Barra cl de Viala. 

3 Catalogue B. Fillon, 2'' série, p. 93. 



LE PATRIOTE l'AM.OY. 207 

c'est le programme de la fête de l'Etre suprême, dressé 
par lui pour la commune de Sceaux-l'Unité et qui fait 
pâlir celui de David. Ce jour-là, il se vengea dignement 
d'avoir été supplanté dans l'organisation des solenni- 
tés révolutionnaires de Paris, en dépassant tout ce 
que la capitale avait vu de plus beau, et il montra ce 
qu'il aurait pu faire sur ce grand théâtre si on lui avait 
laissé libre carrière. Nous regrettons vivement de ne 
pouvoir reproduire en entier ce morceau précieux, mais 
nous allons en donner les passages les plus saillants. 

Palloy invite d'abord « tous les citoj^ens à ne pas 
s'écarter de leur commune, à moins qu'ils n'aient des 
affaires particulières et indispensables, car ils seraient 
regardés comme mauvais citoyens si c'étaitla curiosité 
qui les attirât à Paris. » On conçoit qu'il tînt à ne perdre 
aucun de ses spectateurs. 

« A quatre heures du matin, il se fera un rappel 
général dans toutes les places, carrefours et rues de la 
commune, par trois tambours qui seront précédés d'un 
citoyen portant une bannière où sera inscrit : La com- 
mune de Sceaux V Unité reconnaît l'Etre suprême et 
rimmortalité de rame. 

y> Chaque citoyen, dans sa maison, implorera Dieu 
et lui adressera des vœux à sa manière, suivant son 
cœur, l'invoquera pour la consolidité de la République 
une et indivisible, pour la prospérité des récoltes, le 
succès de nos armes, la conservation de nos représen- 
tants, la recherche des traîtres et des ennemis de la 
patrie. Après avoir adressé leurs vœux à l'Etre suprême, 
tous les chefs de maison et de famille décoreront leurs 
portes le mieux qu'il leur sera possible, le tout en guir- 
landes de fleurs, feuillage, branchages d'arbres, cou- 
ronnes civiques, pourvu qu'il n'y ait pas de tapisseries 
ni de coussins sur les fenêtres comme dans l'ancien 



208 LE PATRIOTE l'ALLOY. 

régime : la nature seule fournit aux républicains les 
plus belles décorations. Des citoyens, à chaque maison 
seulement, se tiendront prêts à déposer une fleur dans 
une corbeille qui leur sera présentée. 

» On invite tous les citoyens à être à leurs fenêtres 
ou à leurs portes, même ceux qui habitent les corps de 
logis retirés. Ils jureront haine aux tyrans, amitié, fra- 
ternité, et s'embrasseront tous, à l'exception delà classe 
ci-devant privilégiée; ils déclareront qu'ils oublient 
toute haine particulière et personnelle, qu'ils ne s'oc- 
cuperont que de la chose commune, qu'ils feront res- 
pecter les décrets, qu'ils soutiendront la loi du maxi- 
mum et qu'ils n'accapareront jamais. 

» A toutes les maisons sera peint un bonnet rouge, 
avec une cocarde nationale; tous les drapeaux dont les 
couleurs seroient éteintes par l'ardeur du soleil seront 
renouvelés, avec injonction au propriétaire ou princi- 
pal locataire de chaque maison qui n'en auroit pas, d'y 
en pavoiser un, pour ne point paraître suspect à ses 
concitoyens. 

» On invite aussi tous les propriétaires voisins d'un 
arbre, de le décorer, surtout en rubans aux trois cou- 
leurs, et de renouveler ceux qui seroient morts ; celui 
planté à la porte delà maison commune sera décoré par 
la municipalité, celui de la .Société populaire par les 
membres, celui de la place Jacobite par les canonniers, 
celui des Elèves de la patrie par eux-mêmes, celui 
enfin de la place de la Régénération par les culti- 
vateurs. Le drapeau des Elèves sera fourni par la ci- 
toyenne Palloy fille. Les citoyens intelligents sont invi- 
tés à veiller à cette opération, et l'homme aisé à aider 
l'indigent; par là on reconnaîtra la vraie fraternité, 
l'humanité et le patriotisme qui procurent le vrai bon- 
heur et le repos de l'Ame. 



LE PATRIOTE PALLOY. 209 

» A six heures, il sera fail un second rappel, par un 
groupe de tambours, précédés d'une bannière où sera 
inscrit : Notre bonheur est dans la simple nature. 
Quatre citoyens distribueront les trente-six bannières 
portant les devises qui honorent la vertu. Ce rappel in- 
diquera aux citoyens de sortir de chez eux pour venir 
se ranger au pourtour de chaque bannière. » 

Palloy donne ensuite la nomenclature des trente-six 
bannières, parmi lesquelles nous remarquons celles qui 
sont dédiées à l'Etre suprême, à la Nature (c'est la 
même), au Genre humain, aux Bienfaiteurs de l'huma- 
nité, aux Martyrs de la liberté, à la Haine des tyrans 
et des traîtres, à la Pudeur, au Stoïcisme, à l'Amour, au 
Malheur, à Nos aïeux. 

Un coup de canon avertira qu'il est temps que le 
peuple en masse aille présenter ses vœux à l'Etre su- 
prême. Les adolescents, en habits de gardes natio- 
naux, s'ils le peuvent, se muniront d'un fusil, d'une 
pique ou d'un sabre: ils marcheront en peloton avec 
tambours et bannière décorée d'une inscription patrio- 
tique. 

« Toutes les jeunes citoyennes, depuis l'âge de dix ans 
jusqu'à celui de seize, porteront une corbeille de fleurs, 
à l'exception de celles chargées de la corbeille et des 
tourtereaux. 

» Ces jeunes citoyennes, toutes ornées de guirlandes 
de fleurs, frisées en cheveux ou non, ne mettront que 
peu de poudre, si elles se déterminent à en porter, 
piqueront des fleurs dans leur chevelure; elles seront 
vêtues de blanc et une ceinture tricolore. 

» Le rassemblement de ces jeunes citoyennes se fera 
dans l'allée dite de la Ménagerie ; elles se partageront 
en deux classes : la première portera une corbeille de 
fleurs garnie de rubans tricolores, avec une bannière 

LE PATRIOTE PALLOY. 44 



!210 LE PATRIOTE PALLOY. 

ayant pour inscription : Nos vœux sont à VEtre su- 
prême, notre devise est la vertu. La deuxième classe 
portera dans le centre un plat de porcelaine où sera 
posée une paire de tourtereaux, avec une bannière dé- 
corée de cette légende : Lorsque nous serons mères, 
nous promettons d'élever nos enfants dans la vertu. 

y> 11 y aura un autre groupe, composé delà compagnie 
des canonniers, ouvrant la marche du cortège; il sera 
fait cinq décharges : une pour avertir du départ et une 
à chaque station devant le temple de l'Etre suprême, à 
l'autel de la Patrie, à la montagne de la Commune et à 
celle des Elèves ; ils s'assembleront avant le départ sur 
la place Jacobite, portant une bannière avec ces mots : 
Xotre union et notre force 7ious feront vaincre les ty- 
rans. 11 y aura un groupe composé de trente-six ci- 
toyens et citoyennes, dans l'âge de la vieillesse, l'âge 
viril et l'enfance; cette compagnie respectable se nom- 
mera : la Sagesse et la Vertu, elle sera composée des 
six plus anciens d'âge dans l'un et l'autre sexe, de six 
pères de famille qui ont leurs enfants aux frontières, 
ainsi que de six mères de famille, plus douze enfanis 
de l'un et l'autre sexe depuis l'âge de quatre à six ans 
au plus. 

» Ces trente-six citoyens et citoyennes seront choisis 
tant dans les fortunés que dans l'indigence ; par là on 
verra l'égalité, cette véritable liberté où doivent régner 
les mœurs et la vertu, ce qui donnera à nos enfants le 
souvenir de respecter la vieillesse, et ces jeunes élèves 
qui auront le bonheur de jouir d'un spectacle aussi 
attendrissant rappelleront eux-mêmes, dans bien des 
années, cette première fête de l'Etre suprême et de la 
Nature. 

» La Sagesse et la Vertu seront environnées d'un large 
ruban tricolore, qu'elles tiendront d'une main, et de 



LE PATRIOTE PALLOY. 211 

l'aulre un bouquet formé d'épis de blé. Le ruban sera 
tenu par les pères et mères qui ont leurs enfants aux 
frontières, et les douze anciens citoyens et citoyennes 
donneront la main à l'enfance, les petites filles aux ci- 
toyennes, les petits garçons aux vieillards. 

» 11 sera porté une bannière où on pourra lire : Notre 
dedoir est de soulager la vieillesse et d'élever nos en- 
fants dans les principes de la respecter.,.. 

» Tous les citoyens qui font nombre des trente-six 
dans le ruban tricolore sont invités à un banquet, et la 
table, à cet effet, sera dressée par les citoyens aisés 
qui y sont conviés, et, pour y suppléer, chaque habi- 
tant y portera un hommage; les trente-six bannières se 
placeront derrière chaque citoyen et citoyenne, la mu- 
sique se partagera aux deux bouts de la table.... 

» Tous les citoyens qui ne sont pas indiqués dans 
les groupes ci-dessus, comme pères, mères, parents, 
amis, voisins, seront munis d'une branche de chêne 
dans la main, pour les hommes seulement, et donne- 
ront la main à un petit garçon, tel petit qu'il soit; ces 
jeunes enfants tiendront une couronne de chêne, qu'ils 
mettront sur la tête du vieillard lorsqu'il sera à table 
et chaque fois que le cortège se reposera. 

» Toutes les mères et grandes citoyennes porteront 
un bouquet dans leur main et donneront l'autre à un 
jeune enfant qui portera aussi une couronne de chêne 
et fera la même cérémonie. » 

En voilà assez sans doute pour donner une idée de 
ce magnifique programme, qui se prolonge encore pen- 
dant plusieurs pages. Bornons-nous maintenant à 
cueillir, comme la dernière fleur du bouquet, dans la 
partie intitulée VOrdre de la marche, cette phrase ex- 
quise, où éclate un si haut sentiment de l'idéal : 

« Les jeunes citoyens jetteront des fleurs à chaque 



212 LE PATRIOTE l'ALLOV. 

station, les pères embrasseront leurs enfants, les mères 
élèveront leurs yeux au ciel. » 

On voit que Palloy se dédommageait, dans sa re- 
traite, d'avoir été évincé des fêtes parisiennes et qu'il 
organisait, sur son théâtre de Sceaux, une sérieuse 
concurrence aux représentations de David K 

1 Nous avions espéré trouver sur celte fêle et sur quelques autres des 
reDseignemenls aullientiques dans les archives de la municipalité de 
Sceaux ; mais ces archives, enterrées en un lieu souterrain pendant l'in- 
vasion de 1814 et de 1815, ont péri par l'humidité. 



XVIII. 



Au momeiil où il se préparait à aller voir à Paris, 
pour la comparer à la sienne, la fêle de Barra et de 
Viala, il apprit les événements du 9 thermidor. Dès que 
la victoire de la Convention sur la Commune et le Comité 
de salut public fut bien certaine, Palloy se trouva ther- 
midorien convaincu, avec la même bonne foi qu'il avait 
été successivement royaliste, constitutionnel, républi- 
cain, girondin, jacobin, terroriste. 11 eût souffert la tor- 
ture plutôt que d'avouer qu'il n'avait pas toujours haï 
ces hommes de sang, qui l'avaient persécuté et mis en 
prison. L'âme de Palloy ne renfermait-elle pas des tré- 
sors de sensibilité et de tendresse? Aussi il s'empressa 
de célébrer l'heureux événement d'abord par une 
adresse à la Convention, puis par une médaille commé- 
morative, frappée l'année suivante, pour l'anniversaire 
de cette grande journée, et dont chaque représentant 
reçut un exemplaire K 

1 Cal. de doc. autogr. sur la Bcvolut.., n" 383. Invent. des aulogr. de 
M. Benjamin Filloa, 2« série, n" G32 33». Celle médaille célébrait à la 
fois la chute de Robespierre, les événements des 12 germinal, l*'' et 
4 prairial an m, el les mânes de Ferrand (Féraud). Elle rappelait aussi 
la proscription des girondins, aux souffrances desquels Palloy ne crai- 
gnait pas d'associer les siennes, après avoir applaudi à leur mort. Sur 
le revers, au-dessous d'une couronne de chêne, on lit : « Ce fer vient 
des barreaux de la maison de Force où l'arbitraire m'avait précipité 
avec les 73 députés, qui semblent, ainsi que leurs collègues échappés 
aux fureurs do l'anarchie, avoir été réservés pour sauver la république 
el assurer dans noire patrie le règne de la paix et des lois. » 11 avait 



^li LE PATRIOTE PALLOY. 

Mais, loul en approuvant avec chaleur le 9 Ihermi- 
dor. il avait la [)rétention de rester fidèle à ses an- 
ciennes opinions. Le 1^'" vendémiaire an m, à la suite 
de la rixe entre les jacobins et les jeunes gens à cade- 
nelles au Palais-Hoyal, qui fut une des premières ma- 
nifeslations delà jeunesse dorée, il écrivait diUMoniteur 
el il quelques autres feuilles, notamment au Journal 
de la Montagne, pour leur exposer ses principes, dé- 
plorant la guerre qu'on voulait susciter entre la Con- 
vention et les sociétés populaires, et se prononçant, 
avec un enthousiasme prudent, pour celle-là et pour 
celles-ci à la fois. En un mot, Palloy était l'homme de 
la conciliation, et il prenait sa propre défense en de- 
mandant que les vainqueurs du 9 thermidor s'accor- 
dassent avec les vaincus, ou plutôt qu'il n'y eût ni 
vaincus ni vainqueurs. 11 avait été jacobin, il l'était 
encore, mais il n'éprouvait pas le moindre embarras à 
être en même temps thermidorien. Rien ne devait être 
plus facile que de réaliser un accord qu'il avait fait si 
aisément dans son propre esprit. 

Malgré ces tendances conciliantes, Palloy ne put 
échapper entièrement au péril de la réaction contre ses 
antécédents révolutionnaires. Après la journée du 
12 germinal, il fut compris dans les mesures dirigées 
contre les terroristes. Les ennemis dont se plaignait 
déjà sa lettre du 9 pluviôse an n, et qui, dit-il, lui 



demandé, pour fabriquer celte médaille, une des barres de fer de son 
cachot, qui lui fut accordée à la condition de la remplacer. (Lettre de 
la coramiss. des administrai, civiles, de la police et des tribunaux, 
1"^ germinal an m.) « Vous ne vous vengez de vos oppresseurs qu'en 
immortalisant le souvenir de leurs forfaits, » lui écrivait à ce propos 
le représentant Mont Gilbert. — Je trouve parmi ses papiers {Baslille, 
mss. 1. ^'rZ) une note de sa main indiquant qu'il médite pour le Sénat 
français une médaille coraraémorative des 9 et 10 thermidor, représen- 
tant la Nation qui pleure sur les victimes du moderne Néron. 



LE PATRIOTE PALLOY. !21o 

avaient promis les honneurs du poignard dans un écrit 
anonyme, avaient pris le dessus. La nouvelle adminis- 
tration municipale de Sceaux eut la criminelle audace 
de le faire désarmer, et il lui fut interdit de circuler 
sans passeport. 11 parle de ces vexations dans une 
lettre à M"'^ Palloy (13 floréal), où il se vante que son 
ami, André Dumont, lui fera rendre ses armes, et 
charge sa fille d'envoyer à ce représentant une pierre 
de la Bastille : « Tu te plaint de ce que ces âmes vil, 
leur valets, semble t'insulte, en répétant des propos 
indécent devant toi. Soits calme, que la fermeté fase 
leur honte : tu as ton père pour exemple; le mépris 
qu'il fait de ces ettre immoraux et sa seule vengeance.» 
Le rapport lu la veille à la tribune par Ghénier, au nom 
des trois (comités de gouvernement, avait rempli de 
joie et d'espoir le cœur de Palloy : « Quand ils con- 
naîtront ce rapport, les aristocrates de Sceaux, qui 
commencent déjà à baisser pavillon, le baisseront da- 
vantage encore. » Hélas ! cette prophétie ne devait pas 
se réaliser : les aristocrates, qui le tracassaient à 
Tenvi, qui avaient fait saisir, le 28 vendémiaire an ni, 
« trois maisons, bâtiments, jardins et dépendances sur 
ledit citoyen Palloy, capitaine de la compagnie des 
sans-culottes, » sans lui tenir aucun compte de ses ma- 
nifestations en faveur du 9 thermidor, continuèrent à 
le molester, lui et sa famille. 

Tant d'épreuves auraient dû amortir l'ardeur de 
Palloy, mais il ne pouvait retenir l'expansion de son 
patriotisme, et il lui eût été à peu près aussi impos- 
sible de demeurer tranquille en face des événements et 
de ne plus donner cours à son imagination pour célé- 
brer les grandes journées, les anniversaires, les fêtes 
de la Révolution, qu'à l'oiseau de ne pas chanter et à 
la rivière de ne pas couler. Les occasions n'étaient plus. 



216 LE PATRIOTE l'ALLOY. 

sans doute, ni aussi nombreuses ni aussi éclalanles, 
mais jusqu'au bout il n'en laissa pas échapper une 
seule. 11 célèbre le 21 janvier par des vignettes, des 
déclarations de principes, des chansons, des banquets, 
sachant bien ne point déplaire par là aux puissants du 
jour. Tout le temps de la Révolution, il ne cesse de 
fabriquer et d'envoyer des médailles. 11 en fait frapper 
une après la journée du 13 vendémiaire et l'expédie à 
tous les généraux de la république. Le 5 brumaire, 
c'est-à-dire le jour même de l'ouverture du Conseil des 
Cinq-Cents et du Conseil des Anciens, chaque nouveau 
législateur reçoit cette médaille, accompagnée d'une 
adresse confuse, incohérente, où se mêlent les récri- 
minations contre les agents du tigre couronné, contre 
les ca7inibales terroristes, contre « la réaction de 
l'aristocratie, du fanatisme, de l'égoïsme et de la 
furie, » contre les meneurs de l'assemblée primaire de 
Sceaux, où il a été hué, où on lui a contesté jusqu'à 
son droit au vote, où on a menacé sa femme, sa fille, 
sa maison. Puis il donne des conseils aux législateurs; 
il leur expose, avec sa modestie habituelle, les services 
qu'il a rendus dans cette journée mémorable comme 
dans toutes les autres; il leur décrit sa médaille, con- 
sacrée à la fois au souvenir de la victoire de la Conven- 
tion sur les royalistes, et à celui du représentant 
Tellier ou Letellier, qui s'était brûlé la cervelle quinze 
jours auparavant, à Chartres, pour avoir été contraint, 
de céder à une sédition furieuse du peuple, en procla- 
mant l'abaissement de la taxe du pain à trois sous la 
livre. 

« Oublions pour un instant, dit Palloy dans son 
adresse, toutes les atrocités de ces anthropophages 
royaux et sangsues du peuple ; comme patriote, je leur 
pardonne , pardonnez-leur de même.... 11 a été de mon 



LE PATRIOTE l'ALLOY. 217 

devoir de voler vers la représenlation nationale lorsque 
j'ai cru qu'on devait l'attaquer. 

» J'ai eu le bonheur d'être du nombre des vainqueurs 
existants ; et des balles que les grenadiers royaux, les 
chasseurs du Palais-Uoyal, les enfants Jésus cade- 
nassés, les chouans enfin ont dirigées vers vous, m'ont 
donné l'idée de prendre une douzaine de ces plombs, 
dont la plupart étaient mordus, qui, amalgamés avec 
de rétain pur, forment une médaille dont je vous fais 
offre, pour perpétuer par ce signe la victoire que la 
(Convention a remportée sur les royalistes et les chouans 
de Paris, dans les journées des i^, 13 et 14 vendé- 
miaire, l'an IV de la république française. Vous y 
verrez les traits ù.' Amanl-Constant Letellier, qui, pour 
épargner le crime, se donna la mort. La légende de 
cette médaille vous trace votre gloire, le danger que 
vous avez couru, le courage des défenseurs de la 
patrie, l'habitude qu'ils ont de cueillir des lauriers et 
la vertu fidèle des patriotes de 89.... 

» Oui, citoyens représentants, je fuis toutes félicita- 
lions, je n'ai fait que mon devoir. Tant que j'aurai des 
bras, ils seront armés pour la cause générale du pa- 
triotisme, et tant que j'aurai un souffle de vie, je serai 
toujours celui qui fera reconnaître les beaux jours de 
la Révolution : j'en perpétuerai les heureux souvenirs 
avec la plume, le crayon, le ciseau et le burin, tant 
que ma fortune me le permettra. » 

Il n'avait garde d'oublier le 18 fructidor, mais il se 
borna à faire graver au burin l'estampe représentant la 
médaille projetée (la France sauvée du royalisme par 
le Peuple sous la forme d'Hercule), qui ne fut jamais 
exécutée. Parmi les félicitations qu'il reçut en cette cir- 
constance, notons celles de François de Neufchàteau, 
alors ministre de l'intérieur. 11 n'oublia pas non plus 



218 LE PATRIOTE PALLOY. 

rassassinal des plénipolenliaires français à Uasladt. 
Si aux innombrables médailles qu'il fil exécuter, on 
joignait toutes celles que projeta sa tête toujours en 
travail et féconde en allégories, toutes celles dont on 
trouve quelque indication, parfois même un dessin 
sommaire dans ses paperasses, il pourrait occuper à 
lui seul la vie presque entière d'un numismate. 



XIX. 



Les préoccupations du patriote ne nuisaient pas, 
nous l'avons déjà vu, à celles du père de famille. Palloy 
avait toutes les vertus publiques et privées. C'est tou- 
jours avec une émotion nouvelle, en homme digne 
d'être couronné par le sensible Robespierre à la fête 
des époux et proposé en exemple à tous les ménages 
républicains, qu'il parle de la vertueuse compagne de 
sa vie, de sa bonne Marie-Louise. Son amour conjugal 
fait songer aux plus beaux jours de l'âge d'or, et nous 
en avons été fort attendri jusqu'à l'heure où nous est 
tombé sous les yeux un document très inattendu, d'où 
il semble résulter que, dans l'intérieur du patriote, la 
réalité était loin de répondre aux apparences K Malgré 

1 C'est une courte lettre, écrite tout entière de sa main, et annexée à 
l'exemplaire de la uo'.ice biographique sur Palloy, par Hénée, que pos- 
sède la Bibliothèque nationale. Cette lettre, conçue d'ailleurs avec l'éta- 
lage de beaux sentiments et l'etlusion de naïf orgueil qui distingue 
tous les écrits de l'alloy, en dit plus qu'elle n'est longue. La voici : 

(( Ma femme, je déclare devant Dieu ne pas vous en vouloir, oublié 
toutes les peines, les faux démarches que vous m'avez faits, de ne rien 
plus vous répété ni reproché sur vos tors avant et après votre mariage. 
Mais comme demain j'ai rendez-vous avec M. Lucas et que nous devons 
entré on explicaîion sur moi, sur vous et sur vos enfants, et comme 
vous m'avez dissimulé !a vérité de voire visite vis à-vis de lui, j'exige 
de ma femme qu'elle me le redisse avec plus de sincérité et par écrit, 
et j'attend de suite la réponse. 

w Votre mari, le plus complaisant, le plus humain et le plus dévoué 
des hommes, qui vous embrasse et vous soitte à vous, à vos enfants, 
toute sorte de bonheur. Palloy, 

)) Patriote pour la vie. » 



2:20 LE PATRIOTE PALLOY. 

le jeune âge de son tils, il n'avait pas négligé non plus 
de le produire; il l'avait inscrit sur la liste de ses 
Apôtres de la liberté, et nous l'avons vu surtout offrir 
par son intermédiaire au Dauphin un jeu de domino 
civique et national. Nous avons retrouvé dans ses 
papiers l'ébauche suivante d'un discours qu'il avait 
composé pour le lui faire prononcer en nous ne savons 
quelle circonstance, car la pièce est sans date : 

« Citoyens.... j'étoit alors encore au berceau, lorsque 
le canon de cette trop fameuse Bastille, le bruit formi- 
dable de cette artillerie dirigée par les despost se fit 
entendre jusqu'au domicile de mon père, la terreur 
s'empara de ma mère qui me prit dans ses bras; je 
dormois paisiblement et ne m'éveilla que lors de la 
prise de cette forteresse, elle me serra avec force près 
de son sein en s'écriant avec un transport de joie : 
Mon cher enfant, les chaînes de notre esclavage sont 
brisées et nous sommes libres. Depuis cette époque 
mémorable, elle n'a cessé à mon réveil de me faire 
sentir les doux effets de cette Liberté, elle m'instruisit 
maternellement de l'amour que je devoit avoir pour 
cette déesse. » 

11 serait bien dommage que ce petit chef-d'œuvre 
oratoire n'eût jamais été prononcé. 

Mais c'est surtout sa fille qu'il s'appliquait à mettre 
en relief dans toutes les occasions. Combien de fois 
M"^ Palloy se présenta aux regards charmés des Pari- 
siens ou des habitants de Sceaux, dirigeant des théo- 
ries de jeunes citoyennes, et portant dans ses blanches 
mains des corbeilles de fleurs ou des emblèmes patrio- 
tiques ; combien de fois elle présenta des députations 
de républicaines , vint prononcer des discours à la 
barre, fut applaudie parles tribunes et reçut l'accolade 
du président, ce que nous avons dit permet de l'entre- 



LE l'ATRIOTE PALLOV. 2!21 

voir, quoique nous n'ayons pas loul dil. Cepondanl, en 
l'an IV , la citoyenne Louise-Charlotte Palloy était 
arrivée à l'âge nubile. La fille d'un aussi illustre pa- 
triote, déjà mêlée elle-même à l'histoire, ne pouvait se 
marier platement et obscurément. Il fallait que la 
France entière fût au courant de cet acte solennel. 
Palloy s'avisa d'une idée triomphante qui ne pouvait 
venir qu'à lui, el qui à elle seule suffirait à le peindre 
tout entier. Durant le cours de sa féconde carrière, il 
n'en avait jamais eu de plus irrésistiblement comique, 
de plus solennellement bouffonne, de plus profondé- 
ment caractéristique dans sa naïve emphase et son 
inconscient charlatanisme. Le 15 messidor aniv, parut 
une brochure où il annonçait iirbi et orbi qu'il avait 
une fille à marier, traçait un éloge irrésistible de cette 
jeune personne et convoquait à son de trompe les pré- 
tendants à sa main : Vn républicain français, père 
d'une respectable fille, aux citoyens directeurs, mi- 
nistre de la guerre et généraux en chef des armées 
de la république, tel est le titre de cette impayable 
élucubralion , que nous voudrions pouvoir citer en 
entier. 

« Citoyens, dit Palloy, je vous prie de protéger la 
demande ci-après, et si elle paraît singulière à certaines 
gens, c'est qu'ils ne connaissent pas la douce satisfac- 
tion qu'éprouvent les pères et mères qui ont le bonheur 
de réunir dans l'établissement de leurs enfants toutes 
les vertus qui font l'honnête homme, le généreux 
citoyen, le bon père, le bon fils et le bon époux, à 
celles qui font distinguer la tendre fille, l'épouse res- 
pectable et la bonne mère. 

» Ce n'est que par la ressemblance d'humeur, de ca- 
ractère, de façon de penser que l'on parvient à former 
ces unions délicieuses qui, en assurant la félicité des 



:2:22 le patimote i-alloy. 

deux époux, font lo charnio de 1m vie df^s parents lic- 
reux qui ont pu les assorlir. 

» Loin de moi tous ces mariages de convenar . 
toutes ces alliances de l'ancienne cour, qui, en uis- 
sant par des liens alors indissolubles des individus ni 
se connaissoient à peine, même qui ne s'éloienl ji\n.\> 
vus, devenoient une source intarissable de tous - 
maux et de tous les malheurs! » 

11 dévelopi)e élo(|uennnenl celle idre. Non. n( 
(jn'on ne lui offre i)as une de ces alliances de rancien* 
cour; l'auslère Palloy n'en veul pas : 

« Insliuil [);\v ni.i i)ropre exjx'rience (jue l'iieun 
ménage est la source de loul bien, ipie le seul ino* 
pour y parvenir est d'associer l'âge, les mœurs 
vertu, le vrni mérite el j)rincipalemenl la synipai 
(les principes, je puis dire avec NÙrité que, lié de i 
dresse, d'estime el d'ami lié à l'aimable compagne < 
j(» possède depuis vingt el un ans. noire bonliei 
toujours été sans nuage '. » 

il es({uisse ensuile un finhic itih/rau des mérih- 
sa tille, sans uui)lier ceux dont il esl lui-mém 
abondannneni pourvu, el de la fermelé couragi 
qu'elle» a monirée pendant les persécutions doni 
père a élé vi( linn. A ce souvenir, Palloy s'allendr 
son amour palernel éclale connue un liynme : 

« <lràces innnorlcllt^s le soient rendues, ô ma i 
chérie! (l'esl pour l'écompenser lanl de verlus, ciloy» 
que je désire, connue honnnc el connue père, bien 
lain (lu consentement de ma femme el de la souii 
sion d(» celle tille adorable, lui doinier pour épou 
honnête el vertueux guerrier, (jui ail conslanm 



i Vuir la iiolo de la page vM7. Happuiuns quo M*' Palloy av.. 
douzaine d'annéOddc plus quo son mari, ce qui était une façon 

lie coinpiviulrc l'as^orialion dû rA^c 



LE 1>ATRI()TE l'ALLOV. 2:28 

comballu pour sa pairie à l'exlérieur depuis la Révolu- 
tion ; qui, tandis que je combaLtois les ennemis de l'in- 
lérieur, se soit distingué contre ceux du dehors, tant 
par sa bravoure et son mâle courage que par son 
obéissance aux lois et à ses supérieurs.... C'est à un 
tel homme, citoyens, que je destine ma fille; c'est pour 
lui seul que j'ai élevé cette seconde liosière; c'est la 
récompense que je lui préparois, tandis qu'il combat- 
toit pour la patrie, pour elle, pour moi, pour sa famille. 
Puisse mon exemple inspirer aux pères et aux mères 
vertueux le désir de récompenser ainsi, par des ma- 
riages samnites, la valeur de nos braves défenseurs! » 

Palloy espère que sa demande, dictée par la fran- 
chise de son républicanisme, ne paraîtra pas ridicule. 
11 n'est poussé par aucun intérêt de gloire, par aucune 
jactance. Son but est seulement de prouver combien il 
estime le véritable militaire. 

« Surtout, citoyens, n'assurez rien au jeune héros 
envoyé par vous, qu'il ne soit avant tout choisi par ma 
fille. Lors de leur arrivée, ils trouveront un logement 
chez moi, et lorsqu'ils seront réunis tous à ma table, le 
choix que fera ma fille sera le mortel heureux qui la 
possédera, si sa conduite future répond à celle passée. 

» Que ne puis-je vous posséder vous-mêmes ! Vous 
augmenteriez cette fête vraiment civique. Nous porte- 
rons toujours en votre absence un coup à votre santé 
et à la république. » 

Ce dernier trait est d'une belle àme, — comme tous 
les autres, d'ailleurs. Palloy avait décidément toutes 
les vertus hospitalières. 

« Ma demande se restreint à un nombre déterminé, 
savoir : un candidat de la part de chaque directeur, un 
du ministre et de chaque général en clief. Ceux des mi- 
litaires qui n'auront pas la pomme n'en seront pas 



^24 LE PATRIOTE PALLOY. 

moins mes amis pour la vie, et pourront rester chez 
moi quinze jours, pour se délasser de leur voyage ; je 
les défrayerai de leur route, en leur offrant 300 livres 
numéraires pour chacun d'eux. » 

A la suite de la lettre vient le 2:irogramnie détaillé, 
et après le côté purement sentimental, le côté pratique, 
mais toujours teinté de lyrisme, apparaît. Palloy expose 
sous ce titre : Demandes et propositions, qu'un artiste, 
électrisé par le génie de la liberté, désire reprendre ses 
travaux, interrompus par l'intrigue « pendant le règne 
des cannibales. » En conséquence, il voudrait rencon- 
trer un militaire, né Français, qui, en outre de toutes 
les qualités civiques et patriotiques amplement dé- 
duites, « ait, s'il est possible, des nuances de connais- 
sance dans l'architecture pratique, ou ayant une écri- 
ture propre, âgé de vmgt-cinq à trente ans. » La taille, 
la figure, le grade et la fortune ne lui font rien, pourvu 
qu'il ne soit pas difforme et qu'il jouisse d'une bonne 
santé. 

« Le volontaire, muni de ce brevet civique demandé, 
peut se présenter chez le citoyen Lessort, juge de paix 
de la section des Plantes, avec une démission légale, 
porteur d'une lettre d'un directeur, ministre de la 
guerre ou généraux de l'armée d'où il sort.... On exige 
du jeune homme Je sile^ice quand une fois il sera 
agréé. 

» On lui propose une place de commis pour tenir des 
livres et veiller à des travaux pendant une année seu- 
lement : il aura GOO livres, la table et le logement. Si 
son assiduité et son humeur plaisent à la famille 
patriote qui fait cette demande, on lui assure la main 
d'une jolie personne, 10,000 livres comptant pour ma- 
riage, et la rente de 40,000 livres, hypothéquée sur des 
biens-fonds; en outre, associé dans les travaux du 



LE PATRIOTE PALLOY. 22o 

père pendant quatre ans, et ensuite on lui abandonne 
chantier, équipages, etc. 

» Cette jeune citoyenne, âg'ée de dix-neuf ans, joint 
à une belle âme un républicanisme pur, les vertus de 
son sexe, une riche taille, une figure agréable, une 
humeur douce. Ses parents n'ont rien négligé pour son 
éducation, ce qui lui donne l'aisance dans l'amabilité, 
ayant des principes sans ostentation, connaissant la 
musique, touchant d'un instrument. Son économie et 
son travail assidu assurent qu'elle sera une bonne 
épouse, une vertueuse mère, dont elle remplira les de- 
voirs comme elle a rempli ceux delà piété filiale et ceux 
moraux de la philosophie sociale •. » 

Ce qu'il y a de plus étrange peut-être que cette dé- 
marche, c'est qu'elle réussit. L'appel de Palloy fut en- 
tendu, et un jeune militaire, né Français, et doué sans 
doute de toutes les vertus requises, se mit sur les 
rangs pour obtenir la main de la jeune et belle républi- 
caine. Nous possédons la lettre de faire part du ma- 
riage « contracté sous les auspices de la divinité et de 
la loi, » entre Antoine-François Monvoisin, capitaine, 
aide de camp du général de division Hatry, et Louise- 
Charlotte, fille du citoyen Palloy, architecte-entrepre- 
neur, domicilié à Sceaux-l'Unité. Ce billet de faire part, 
daté duo fructidor an v, est décoré d'une jolie vignette 
appropriée à la circonstance, où Palloy a déployé tout 
son talent de dessinateur et tout son goût pour l'allé- 
gorie. Les tentes d'un camp se dessinent sous les 
arbres d'une forêt, et, au premier plan, on voit un mi- 

^ Ni la leltre ni le programme n'ont de pagination, et celai-ci est 
imprimé en caraclères différents, plus compacts. Il se pourrait qu'il fût 
postérieur à la lettre, car Palloy semble y avoir légèrement modifié sa 
proposition première et s'y rabattre à la demande d'un commis, avec 
promesse d'association et d'entrée dans sa famille, pour le séduire. 
LR PATRIOTE PALLOY. 15 



ZZ6 LE PATRIOTE PALLOY. 

li taire conduisant une jeune fille à l'autel de la loi, qui 
porte un bonnet rouge au bout d'une pique. Une figure 
assise lient d'une main une palme, de l'autre une cou- 
ronne, pour symboliser sans doute la récompense dé- 
cernée à l'heureux époux, et sur un livre traîné par 
deux Amours on lit : lis sont unis 2^our la vie i ! 

On voit encore Palloy reparaître, mais non plus avec 
l'éclat d'autrefois, dans quelques-unes des dernières 
fêtes de la République. Pour la pompe funèbre du géné- 
ral Hoche (an vi), il prête des tentures aux administra- 
teurs du culte théophilanthropique dans un grand 
nombre de temples. Son nom se retrouve jusqu'en 
l'an VIII, dix mois après le 18 brumaire, dans les céré- 
monies du même culte, qui n'avait pas encore complè- 
tement disparu, et toujours pour des prêts de tentures 
destinées à orner le temple un jour de fête civique 2. 
Les lettres des administrateurs semblent indiquer qu'ils 
s'adressent moins à l'industriel qu'au coreligionnaire. 
11 aurait manqué quelque chose à la carrière de Palloy 
s'il n'eût été théophilanthrope : tel que nous le con- 
naissons, il devait adhérer avec l'ardeur d'une âme 
sensible et pure à la petite église, dégagée des supers- 
titions et du fanatisme, qui semblait avoir été fondée 



1 Disons, pour n'y plus revenir, que la fille de Palloy devint veuve 
en 1S02, Monvoisin étant mort dans l'expédition de Saint-Domingue. 
Leur fils fut admis au Prytanée impérial en considération des services 
de son père. C'est Palloy lui-même qui nous donne ces détails dans la 
brochure : Un Français à sa patrie.... 

2 Catal. de doc. autogr. sur la Révolul., n" 197 et 198. Dans une 
note de son Eloge funèbre de Jean-Pierre Chrétien, son oncle, très 
curieux manuscrit dont nous parlerons plus loin, Palloy nous apprend 
lui-même que, lors de la suppression du drap mortuaire, il avait in- 
venté, pour envelopper et couvrir les morts, une draperie nationale dont 
il invita les diverses sections de Paris à faire usage, en ouvrant un ma- 
gasin oi^i il offrait gratis, à leur choix, tous les objets de décoration fu- 
nèbre dont ils pouvaient avoir besoin. 



LE PATRIOTE PALLOY. 227 

tout exprès pour recueillir la succession de la fête de 
l'Etre suprême. Il s'y consolait de ses déboires, car ni 
la Révolution ni son industrieuse activité ne l'avaient 
enrichi, et au moment où elle allait être confisquée 
par un général victorieux, il se retrouvait criblé de 
dettes, assailli de papiers timbrés, poursuivi par ses 
ouvriers, qui répandaient le bruit de sa faillite K 



1 Dossier de Palloy, à la Bibl. de la ville; IcUre du 27 germinal 
an VIII. 



XX. 



Le républicain Palloy n'avait garde, on le pense bien, 
de refuser au 18 brumaire une adliésion qui n'avait fait 
défaut à aucun des événements de la Révolution. 
Depuis longtemps, d'ailleurs, il avait les yeux fixés sur 
le jeune général dont la gloire, semblable au soleil, 
montait si rapidement à l'horizon, et au lendemain du 
traité de Campo-Formio il avait promis à l'immortalité 
le soldat victorieux, le guerrier pacificateur, dans une 
adresse « aux législateurs français réunis pour célébrer 
la fête de la paix. » Pendant la campagne d'Italie, il lui 
adressa à Rome une lettre incrustée dans une pierre 
de la Bastille, avec l'adresse gravée sur la pierre ^ 
Palloy ne cessa de poursuivre le premier consul de ses 
fastidieux et tenaces hommages. Il compose un hymne 
dédié aux citoyens français, pour être chanté le jour 
de la fête de la république, à la gloire des braves guer- 
riers, le 1^'' vendémiaire an ix, et, au lendemain de 
la paix continentale, il fait frapper, pour célébrer ce 
grand événement, en l'associant au souvenir du 
14 juillet, une médaille allégorique dont nous ne repro- 
duisons pas la description compliquée 2, et qu'il en- 



1 Un Français à sa pairie, par Palloy, p. 51. 

2 Voyez les papiers de Palloy à la Bibl. de la ville el le ms. Bastille, 
Bibl. nat., I, f. 154 155. Il n'est pas question de cette médaille dans 
Hennin. Le musée Carnavalet la possède gravée, face et revers, sur 
fond d'or. Le cadre qui entoure cette double reproduction porte un 



LE PATRIOTE PAJ.LOY. 229 

voya à Bonaparte ainsi qu'à ses collègues, aux prési- 
dents du Tribunat et du Sénat conservateur, etc. 

La proclamation de l'empire trouva en lui la même 
disposition à l'enthousiasme. Sur ce point comme sur 
bien d'autres, Palloy ne faisait que suivre d'illustres 
exemples, dont il n'avait pas besoin, il est vrai. Pour- 
quoi ne se serait-il pas rallié avec tant de révolution- 
naires plus fameux et plus tenus à une inflexible unité 
de principes? Quand les régicides de la Convention 
remplissaient les antichambres des Tuileries et gueu- 
saient auprès de César quelque bout de galon, il serait 
injuste de le traiter plus sévèrement que ces grands 
personnages, uniquement parce qu'il était un maçon 
illettré et qu'il s'est montré plus naïf dans ses varia- 
tions. Lui aussi, il eût pu répondre qu'il voyait dans 
l'empereur la Révolution couronnée. La seule différence 
entre Palloy et Cambacérès, Fouché, Drouet, David, 
Jean Bon Saint-André et cent autres, pour la plupart 
ses anciens amis, c'est que ceux-ci sont ministres, 
préfets, hauts ou bas fonctionnaires, pensionnés, sala- 
riés par le nouveau pouvoir, tandis qu'il reste sollici- 
teur jusqu'à la fin. Le pauvre homme n'aurait pas 
mieux demandé que d'effacer cette différence. 

La brillante campagne d'Autriche et la paix de Pres- 
bourg après la victoire d'Austerlitz donnèrent un nou- 
vel essor à la verve de Palloy. Elle éclata dans sa 
Gaieté militaire ou les Bulletins en vaudevilles, pot- 
pourri de couplets sur tous les airs et dans tous les 



témoignage réjouissant de l'art de Palloy pour utiliser les restes. Il 
l'avait d'abord présentée au premier consul, qui n'en vou]ut pas sans 
doute et la lui fit retourner. Alors il gratta sur le cadre l'inscription : 
Offert au premier consul, et la remplaça par une autre, sur la partie 
opposée du cadre : Offerl au second consul. Mais la première n'est pas 
si eCfacée qu'on ne la retrouve avec un peu d'attention. 



1230 LE PATRIOTE TALLOY. 

styles, mais qui se ressemblenl par leur étonnante pla- 
titude, encadrés entre un prologue et un épilogue d'un 
style lyrique et pompeux. « Je suis architecte et non 
poète, dit le prologue avec une modestie plus ou moins 
sincère, mais trop justifiée; je me crois meilleur maçon 
que bon rimeur. Aussi je supplie Votre Majesté d'ac- 
cueillir cet hommage avec autant de bonté que d'in- 
dulgence. » 11 suffira d'extraire de ce salmigondis le 
couplet suivant, qui est du style noble : 

2^ BULLETIN DE LA GRANDE ARMEE 

Air : Aussitôt que la lumière. 

Chaque événement se presse, 

El, d'une élonnaule ardeur, 

Soull avec Vandamme s'empressent 

De marquer par ia valeur. 

Murât l'ennemi cu'.bule, 

Qui double de force avait; 

Le seize, Soult exécute 

Ce que le quinze on tramait. 

Je suppose que le lecteur le plus curieux se conten- 
tera de cet échantillon et ne demandera pas son reste. 

Tout ce recueil respire un grand enthousiasme pour 
celui que, dans une brochure de la même année ^ il 
ne craint pas d'appeler divin. Cet opuscule est un mo- 
ULiment d'adulation poussée jusqu'à la flagornerie : 
« Je dois vous avouer, dit Palloy au grand Napoléon, 
qu'ayant eu la faiblesse de craindre pour vos jours, 
lors de votre départ pour cette grande et folle coali- 
tion, un trouble s'était emparé de moi. Je me suis pré- 
senté à la mairie de mon arrondissement, d'après le 



1 Un Français à sa patrie et à son empereur, le l*"" mai 1806, 54 p. 
in-8°. 



LE PATRIOTE PALLOV. 231 

décret du sénatus-consulle, pour ne pas être un des 
derniers à partir sous les drapeaux de la garde natio- 
nale parisienne. J'appris qu'elle ne s'organisait pas; je 
me retirai pénétré. » 11 aurait voulu prouver à l'empe- 
reur qu'il savait soutenir le serment fait par lui (encore 
un serment), en donnant son adhésion au consulat à 
vie et à l'empire. Mais il apprit les victoires de son 
prince : « Je me transportai aussitôt chez un de mes 
amis, botaniste de Votre Majesté; j'y cueillis chêne, 
laurier, myrte et olivier, pour en former une couronne, 
et j'attendais le moment de votre arrivée, pour voler 
la jeter sur votre passage, aux portes de votre bonne 
ville de Paris. J'entonnai de suite le chant de vos vic- 
toires; je me bannis toute tristesse : et comme Epimé- 
nide, je me réveille, après dix-sept années de désola- 
tions, frappé de tant de prodiges. » 

Palloy a donc voulu, à son tour, payer sa dette d'ad- 
miration par un faible hommage : « Au joyeux vaude- 
ville était réservé l'avantage de consacrer de tels 
triomphes. Le couplet les fera voler de bouche en 
bouche.... Je m'estimerai heureux si je suis honoré 
d'un sourire de mon empereur. » Cet ouvrage, « qui ne 
pourra figurer peut-être auprès des chefs-d'œuvre que 
tant de miracles ont dû faire naitre, » est accompagné 
d'une estampe allégorique et du dessin gravé d'une 
médaille qui sera sa M® et qu'il se propose de lui offrir 
pour célébrer la victoire d'Austerlitz et la paix. Palloy 
trace ensuite une esquisse brûlante des bienfaits de 
V inspiré Napoléon, en le comparant au soleil qui éclaire 
tout. Puis il fait amende honorable de ses erreurs, en 
trouvant moyen toutefois de les excuser : — il est fail- 
lible comme tout mortel, et, s'il en a commis, c'est in- 
volontairement, car son cœur était toujours guidé par 
l'amour du bien. 



232 LE PATRIOTE PALLOY. 

« Tout ce que j'avais aperçu d'un œil beau, en 1789 
e! 1790, n'élait que trouble. La faux meurtrière bientôt 
moissonnait indistinctement parents, amis, en plein 
champ : bon, mauvais, tout lui était égal; voulant 
trouver des victimes, tout y passait. Le souvenir me 
peine encore, et mon cœur se refuse d'entrer dans plus 
de détails ; je sens qu'il était inutile de découvrir un 
tableau si déchirant à Votre Majesté. Qui en sait plus 
que moi sur ce qui s'est passé? C'est pour faire sentir 
à ceux qui me liront après vous.... quelle grâce ils ont 
à rendre à la divinité qui vous a donné le courage de 
venir éclairer toute cette obscurité et de convertir les 
méchants eux-mêmes, s'il est possible qu'il y en ait 
encore. Eh! qu'ils se pénètrent bien que sans vous. 
Sire, aucun Français n'existerait plus, ou au moins très 
peu. Ici, Sire, je parle d'abondance, comme mon cœur 
m'inspire. La Révolution était malheureusement néces- 
saire.... L'ancienne dynastie était usée.... » Mais les 
gens éclairés, en trop petit nombre, qui ont établi la 
république, ne purent finir leur œuvre et en furent 
même les premières victimes. « Depuis la chute de la 
Bastille, ce fameux 14 juillet à jamais mémorable, mal- 
gré les efforts des bons citoyens, la France a toujours 
été en convulsion.... Je suis du grand nombre de ceux 
convaincus par l'expérience qu'un aussi grand peuple 
ne peut raisonnablement se gouverner en république : 
les hommes ont trop de passions qui les dévorent. » Il 
va même jusqu'à traiter la Révolution de fatale époque 
et de temps de délire. 

11 rappelle ensuite tout ce qu'il a eu à souffrir 
alors et les persécutions dont il a été victime. 11 était 
temps pour lui et pour sa famille que le grand homme 
arrivât : « Sire, ajoute-t-il avec cette naïveté pro- 
digieuse qu'il garde jusque dans ses roueries, n'ayant 



LE PATRIOTE I>AI,U)Y. 233 

personne près de vous (ne trouvant pas d'homme 
assez sincère pour vous parler de moi, dit-il ailleurs), 
je vous devais cette confession; elle est générale 
comme mes actions, n'ayant jamais craint la publi- 
cité. Comme je ne me suis pas présenté à vous pour 
être employé, vous me croyez peut-être un fortuné; 
non, je ne suis qu'heureux de pouvoir admirer la pros- 
périté de mon pays. » Malgré la vivacité de cette admi- 
ration, il est clair que cela est insuffisant pour vivre. 
Aussi Palloy fait-il confidence à l'empereur, « comme à 
un père, » de l'état de ses affaires. Il s'est ruiné par 
ses sacrifices, ses profusions généreuses, « comme un 
guerrier dont le sang coule dans une bataille et qui 
s'aperçoit à peine de ses blessures, emporté par son 
ardeur. » Il réclame le paiement des dettes qu'on a 
contractées envers lui, particulièrement sa mise en 
possession du terrain qui lui a été alloué sur la place 
de la Bastille, et demande un emploi dans sa profes- 
sion : « Je me placerai comme une ruine de la Révolu- 
tion parmi les monuments que l'on érige à la gloire de 
ma patrie et de mon prince. » Puis il le remercie en sa 
qualité de père des ouvriers, de tous les travaux entre- 
pris pour l'embellissement de Paris, et il propose ses 
vues, lui conseillant de faire abattre le reste des ma- 
sures de la place du Carrousel, comme il l'avait essayé 
lui-même jadis, ce qui lui valut critique et disgrâce; 
de continuer la galerie sur la rue Saint-Honoré et 
d'exécuter le projet de la rue Impériale devant l'arc 
de triomphe; mais surtout il brûle de se signaler en 
personne dans le vaste champ que tant de gloire ouvre 
aux talents des artistes. Il y a une grande fête à célé- 
brer, un monument à élever; Palloy rappelle qu'il est 
là. Personne ne comprendrait que, dans de telles cir- 
constances, Palloy restât simple spectateur. 



234 LE PATRIOTE PALI.UY. 

Après la Gaieté militaire, riiilarissable patriote pu- 
blie le Troubadour des armées françaises ou les chants 
de la victoire, ('/est un recueil factice, sans date, réu- 
nissant sous ce titre général une foule de pièces si- 
gnées de son nom ou de ses initiales. La Muse de 
Palloy, mieux secondée sans doute, et stimulée par le 
désir ardent d'attirer enfin sur elle les yeux du maître, 
s'est élevée ici plus haut que dans les Bulletins en 
vaudevilles. On y remarque particulièrement la Cons- 
cription ou le joyeux départ en octobre 1806, dédié aux 
armées ; les Jeunes conscrits ou la suite du joyeux dé- 
part, mai 1807; la Colonne de Rosbach et Vépée du 
grand Frédéric ; V Hommage d'un Français à sa patrie, 
le jour de Ventrée triomphale de Napoléon l'incompa- 
rable, et les couplets suivants : Aux fils aînés de la 
Révolution française, — enfants de 1789, hommes de 
1809, — que nous allons citer pour donner une idée de 
sa manière, de ses flatteries colossales et aussi de 
l'adresse avec laquelle il amalgame son républicanisme 
d'autrefois avec son impérialisme d'aujourd'hui, comme 
si l'un était la conséquence naturelle de Fautre : 

Quel spectacle imposant et neuf 

Frappe l'âme attendrie? 
Les enfants de quatre-vingt-neuf 

Marchent pour la patrie I 
Français, ils reçurent le jour 

Au milieu des alarmes, 
Et, guerriers ardents, à leur tour 

Ils saisissent les armes.... 

^ C'est un SOLDAT, c'est un héros, 

C'est un Dieu qui vous guide, 
Un Dieu dont les nobles travaux 

Surpassent ceux d'Alcide. 
Aux soldats de ce conquérant 

li n'est rien d'impossible, 
Et sous Napoléon le Grand 

Tout homme est invincible. 



LE PATRIOTE l'ALLOY. 23o 

On y lit aussi une scène grivoise, prose et vers, en 
style de Vadé, entre Cadet Jérôme, fort de la halle, et 
Marie-Jeanne, marchande de marée, sa parsonnière : 
Le serment de Gustave à Stralsund et ce c^ui en advint. 
Brune s'était emparé de Stralsund sur le roi de Suède 
Gustave-Adolphe IV, le 20 août 1807. Le 28, on jouait 
aux Halles, dans une parade populaire, la scène gri- 
voise de Palloy, comme jadis les farces de Gringore et 
de Pont-Alais. 

On pense bien que Palloy ne négligea de chanter ni 
le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, ni la nais- 
sance du roi de Rome. 

« L'Etre éternel a donc, s'écrie-l-il le 20 mars 1811, 
dans Mes vœux et mes opinions, au gré de nos ardents 
souhaits, jette parmi nous la palme de l'Olivier. La fille 
des rois donne à la France un auguste rejetton du 
héros que l'Europe admire, à une décade prêt, que 
l'heureux anniversaire du jour du mariage de Marie- 
Louise, archiduchesse d'Autriche, avec Napoléon le 
Grand! J'ai célébré son hyménée, j'invoque aujourd'hui 
Apollon pour chanter l'instant fortuné où nous voyons 
naître le fruit d'une union aussi prospère. 

» Je te salue, ô jour de triomphe et de gloire ! ô pré- 
cieuse année de 1811 ! Le mois de mars, nom cher aux 
guerriers, signale à tous les peuples une époque mé- 
morable. Quelle délicieuse saison, où la plus belle fleur 
a sorti du parterre de Flore, au milieu des myrthes et 
des lauriers.... Quel beau signe du Zodiaque que le 
Bélier! 11 marque la force et le courage du nouveau née. 
Sous ses auspices, la nature a reparu plus brillante i.» 

1 II y a quatorze pages in-4" de cette prose, écrite avec !a raème 
exaltation. Mais le vieux révolutionnaire apparaît en plus d'un pas- 
sage, où il félicite Napoléon d'avoir abattu l'orgueil de l'Eglise, t 
s'applaudit que le temps du fanatisme et de la superstition soit passé. 



:236 LE PATRIOTE l'ALLOY. 

Nous passons vingt autres preuves d'un zèle infati- 
gable, en vers et en prose : Y Heureux anniversaire de 
Napoléon le Grand, le 2 décembre 1809, distribué par 
l'auteur au bal donné à Sa Majesté par la ville ; V Hon- 
neur du nom français ou V enthousiasme national 
(1813), strophes dédiées à ses jeunes frères d'armes 
(Palloy n'oubliait jamais qu'il avait été colonel) partant 
pour la Russie, etc. 

Mais Napoléon et Palloy n'étaient pas deux génies de 
la même famille. On ne voit pas que tant d'efforts 
soient parvenus un moment à attirer la moindre par- 
celle de l'attention du souverain, et c'est probablement 
tant mieux pour lui. Aussi s'efforçait-il de compléter 
celte industrie par d'autres, d'un caractère tout à fait 
différent, et de joindre sans scrupule au profit problé- 
matique et toujours attendu de ses écrits patriotiques, 
le profit plus immédiat et plus certain d'élucubrations 
obscènes ^ 

1 v. à V Appendice. 



L'Empire s'élant montré si ingrat pour Palloy, il n'y 
avait pas lieu de le regretter. Aussi chanta-t-il la pre- 
mière et la seconde invasion, et ne se laissa-t-il vaincre 
par personne dans l'ardeur de ses hommages aux 
princes alliés. On pouvait croire que, sous la Restaura- 
tion, il allait s'efforcer de se faire oublier. C'eût été bien 
mal le connaître. Dès la première Restauration, Palloy 
s'était tellement signalé par son zèle, il avait si bien su 
mettre ses mérites et ses services en relief, qu'il obte- 
nait (16 décembre 1814) la décoration du Lis K Pour 
un homme qui avait fondé le banquet annuel de la tête 
de cochon farcie en commémoration du supplice de 
Louis XVI, le contraste était déjà assez piquant; mais 
après les Gent-jours surtout, Palloy se remit en chasse 
pour arriver à des effets plus pratiques. 

D'un bout à l'autre des deux règnes de Louis XVllI 
et de Charles X, il harcèle de sa prose et de ses vers, 
il assiège de ses pétitions le roi, la Chambre, les mi- 

' Ce fait nous a élé révélé par lui à vingt reprises différentes. On 
trouve clans son dossier copie de la lettre du duc d'Aumont qui lui an- 
nonce cette distinction. Ailleurs, particulièrement dans une lettre du 
4 février 1821, c'est le duc de Grammont qu'il nomme au lieu du duc 
d'Aumont, et il a soin d'ajouter qu'il ne l'avait pas demandée. « Je ne 
sais le pourquoi et le comment, dit-il encore ailleurs {même dossier), 
j'ai reçu la fleur de lys avec le ruban et lo brevet...., sous le nu- 
méro 4i9G. » La décoration du Lis avait été envoyée à la plupart des 
gardes nationaux. 



LE l'ATRIOTE l'ALLOY. 

nislres, les chambellans et tous les secrétaires des 
commandements. Le 6 janvier 1818, il adresse une pé- 
tition au ministre des finances, tendant à obtenir la 
somme de 18,880 francs pour frais préparatoires à la 
pose de la première pierre de la colonne de la Liberté, 
qu'il prétendait lui être redus depuis 179:2, et pour 
mise en possession du terrain concédé par l'Assemblée. 
Et il s'efforce de faire agir à l'appui toutes les in- 
fluences sur lesquelles il croit pouvoir compter. Il sème 
partout des lettres dont le recueil ferait concurrence à 
celui de M"''' de Sévigné. A un personnage, Palloy rap- 
pelle ou apprend, pour l'intéresser à sa réclamation, 
qu'il a été le camarade, à Louis le Grand, de son gendre 
Monvoisin, chef d'escadron, aide de camp du général 
Sarrazin, mort à Saint-Domingue. Il met en avant son 
ami Champion de Villeneuve. 11 se rend cette justice 
qu'il a « la tête bien organisée, le cœur chaud et une 
vraie sensibilité.... Chez moi, ajoute-t-il, c'est un volcan 
tout embrasé d'amour pour ma patrie, qui ne s'étein- 
dra jamais. » 11 a été « chéri et fêté; » il a eu « mille 
adorateurs, mille flatteurs qui se disaient ses amis.... 
J'en ai eu besoin , je n'ai trouvé que des ingrats. 
Voilà les hommes! Tant il est vrai!.... » Suivent des 
considérations philosophiques que j'épargne au lec- 
teur. 

La requête de Palloy fut définitivement écartée, sur 
avis conforme du conseil d'Etat, par ordonnance du 
26 août suivant, parce que le décret qui devait déter- 
miner le terrain concédé n'était jamais intervenu, et 
que, conséquemment, ses droits se trouvaient réduits 
à une simple créance frappée de déchéance comme 
antérieure à l'an ix. Il ne se découragea pas — il ne se 
décourageait jamais — et, l'année suivante (16 avril), 
il adressait, à la Chambre des députés cette fois, une 



LE PATRIOTE PALLOY. 239 

nouvelle pétition, très confuse, qui avait le même but 
et qui ne fut même pas l'objet d'un rapport. 

Enfin, car il faut se borner, le 4 février 1821, il 
s'adressait, toujours pour le même objet, à M. le duc 
do X., en une longue lettre pleine d'effusions royalistes, 
de condoléances sur la mort du duc de Berry, mêlées 
à des plaintes sur sa misère, sur les calomnies dont il 
est victime, à des confidences sur sa respectable 
épouse, aussi vertueuse que bien élevée. Il y rappelle 
qu'il a reçu non seulement le brevet du Lis par une 
lettre du duc de Grammont, mais encore la croix de la 
Fidélité, par le commandant de la garde nationale de 
son canton. 11 n'oublie pas d'ajouter qu'il est franc- 
maçon, chevalier de r(3rdre depuis quarante-quatre 
ans : « Au surplus, je parle à l'instituteur de nos rites, 
c'est tout dire. » Quoique goutteux, il tressaille de joie 
de voir son pays tranquille et heureux. 11 résume 
d'une façon hardie sa carrière sous la Révolution : 
« J'ai pleuré l'auguste victime, et j'ai failli de l'être 
moi-même de mon amour pour lui. J'ai été obligé de 
partir aux armées; j'étais accusé d'être royaliste par la 
mauvaise Commune du 10 août.... J'ai refusé de prendre 
les armes le 21 janvier, jour de deuil général. » Voilà 
comme Palloy écrit l'histoire, et peut-être, à force de 
répéter ces hâbleries, a-t-il fini par y croire. Son an- 
cienne habitation, où il respirait le bonheur de la 
France, est maintenant la sous-préfecture, et il en est 
fier. Il demande au duc de lui faire ouvrir « les portes 
du temple de la Loi, » qu'il appelle aussi les portes 
de Thémis. Palloy ne manque pas d'ajouter qu'il est 
représenté dans cette affaire par le chevalier Champion 
de Villeneuve, avocat aux conseils du roi, président de 
la chambre des avocats près la cour de cassation, 
membre du conseil de préfecture de la Seine, qui lui 



^40 LE PATRIOTE PALLOY. 

serl non seulement de conseil, mais « de père et 
d'ami, » — dont il a sauvé les jours quand celui-ci 
était ministre. Et Champion n'est pas le seul qu'il ait 
sauvé. Cependant il n'a jamais importuné Louis XVI, 
ni mendié de place, ne rendant pas de service par in- 
térêt. Sa modestie bien connue l'aurait même empêché 
de faire allusion à ces choses, « mais la nécessité de 
rejeter le venin répandu sur mon compte par mes en- 
nemis et les vôtres, Monseigneur, m'y a obligé. » 

Dans une autre lettre au même, il ajoute à ces titres 
de gloire les procédés qu'il a eus au Temple pour la 
famille royale , et il en appelle au témoignage de 
M. Morlet, sous-lieutenant des gardes à pied, pour 
prouver qu"il a beaucoup contribué à la formation de la 
maison de Sa Majesté. 11 assiège de ses stances roya- 
listes , de ses effusions en l'honneur de l'auguste 
famille, le comte de Nantouillet, qui lui en accuse ré- 
ception en le louant de son zèle, et il n'épargne même 
pas le berceau du petit duc de Bordeaux. 

J'ai sous les yeux de véritables monceaux de pièces 
imprimées ou manuscrites, décorées d'estampes allé- 
goriques et mythologiques de sa composition, parfois 
fort compliquées, de devises, d'inscriptions latines et 
françaises, où il leur prodigue son encens intéressé, 
chante le retour du monarque, la paix, la Charte, la 
mort du duc de Berry i, puis l'avènement et le sacre 

1 Vers improvUps à Saint- Denis, au pied du cercueil de S. A. B. M?''' le 
due de Berry, quelques jours avant ses obsèques. Signé : « Palloy, ami 
des lois, de l'ordre el de la paix, sensible comme loul bon Français qui 
aime sa patrie à la perte d'un prince qui en était l'espoir. » Il adressait 
des vers au duc de Bordeaux dans son berceau; il envoya à tous les 
gentilsliommes de la Chambre l'expression de son amour el de son dé- 
vouement « pour cet enfant chéri; » il leur communiquait ses inquié- 
tudes sur la santé de ce jeune prince, les suppliant de l'averlii- et de le 
Iranquilliser si la moindre indisposition lui arrivait. 



LE PATRIOTE PALLOY. 241 

de Charles X, le duc d'Angoulème et la campagne d'Es- 
pagne, ne voulant point passer, en une telle circons- 
tance, « pour bâtard à la joie nationale, » etc., en rap- 
pelant avec une candeur impudente le rôle qu'il a joué 
sous la Révolution, les sacrifices qu'il a faits, les ser- 
vices dont la patrie lui estredevable, les souffrances qu'il 
a endurées, les décrets rendus en sa faveur par l'As- 
semblée et par Louis XVI et dont il réclame l'exécution. 
Tout en lançant des phrases sur la fièvre qui régnait 
alors, sur les excès des terroristes, sur la façon dont 
les amis de la liberté ont été abusés et trompés, sur 
la tarentule dont tout le monde était piqué, il ne 
serait pas fâché de faire croire qu'il n'a rien à désa- 
vouer, et il s'efforce même parfois d'accorder jusqu'à 
un certain point ses sentiments anciens avec ses opi- 
nions nouvelles, en faisant allusion aux abus de l'an- 
cien régime. Parmi ces myriades de pièces, il suffira 
de signaler celle qui a pour vignette un petit génie 
accoudé sur un globe décoré de fleurs de lis, avec des 
branches de laurier ; au-dessus l'inscription suivante : 
Oculos et corda rapit (il ravit les yeux et les cœurs), 
et tout autour une inscription compacte, en style am- 
phigourique, sur Louis XVllI, « bon roi et législateur 
profond » (1822), puis ce quatrain pour la fête de Sa 
Majesté, le 25 août 1823 : 

Je consacre un grand Prince à la postérité; 

Si j'ai peint faiblement son image et sa gloire, 

Son nom qui doit passer à la postérité, 

Inscrira ses vertus au temple de Mémoire- 
La Saint-Charles hérita naturellement, en 1824, du 
zèle qu'il avait mis, pendant les années précédentes, à 
fêter la Saint-Louis : 

Il veut nous rendre heureux ; son cœur tout paternelle 
En a fait le serment en face do l'Eternelle! 
LE PATRIOTE PALLOY. J() 



242 LE PATRIOTE PALLOY. 

s'écriait-il dans un transport d'enthousiasme en l'hon- 
neur du nouveau souverain. Le 4 novembre, sur un 
trmisparent placé au-dessus de sa porte, on pouvait 
lire ces vers d'un vol plus haut, qu'il avait empruntés 
à je ne sais quel poète, ou qu'un secrétaire bénévole, 
comme il en trouvait encore à ce point extrême de sa 
décadence, avait composés pour lui : 

VIVE CHARLES X 

Grand roi, si le bonheur d'un royaume paisible 
Fait la félicité d'un prince généreux, 
Quel héros couronné, quel monarque invincible 
Fui jamais plus heureux ? 

Ton peuple ne craint plus de tyran qui l'opprime; 
Le faible est soulagé, l'orgueilleux abattu, 
La force craint la loi, la peine suit le crime. 
Le prix suit la vertu '. 

1 Voir encore, dans le dossier de Palloy à la Bibliothèque, à la ville, 
Mon Eœaudio, Hymne sur la paix au retour du Hoy ou Abrégé liislo- 
rlque de la Révolution française, le 3 mai 1S15, avec une vignette en 
haut de la troisième page représentant l'Habitation de la paix et le 
Crépuscule et espérance du bonheur. Palloy nous apprend, dans une 
note autographe, que c'est là le « Transparent de ma dernière opinion, 
mis sur la porte de mon hermilage à la rentrée du roi de France, » et 
qu'il vit avec sa femme « dans une chaumière, comme beaucis et phi- 
lémont, habitation de la paix en attendant le bonheur. » On peut lire 
aussi, avec les notes abondantes dont il les a enrichis, les « Vers adres- 
sés à tout homme de bien, aux âmes vertueuses, aux esprits bienfaisans 
et sensibles, et aux vrais Français amis du Trône...., dédiés à ma 
famille et aux amis de feu mon oncle Chrétien, etc. » Cet oncle, Jean- 
Pierre Chrétien, ancien négociant, riche propriétaire, assesseur du juge 
de paix, électeur notable de son arrondissement, ancien raarguillier et 
ancien maire de Condrioux, décédé le 2 juillet 1822, à l'âge de quatre- 
vingts ans, veuf sans enfants, était choyé et flagorné par Palloy, auquel 
il envoyait de temps à autre quelque secours et qui comptait sur sa 
succession. Mais, en apprenant sa mort, il apprit en môme temps qu'il 
s'était remarié, dans les dernières années de sa vie, avec sa gouvernante, 
et qu'il ne lui laissait qu'une somme de trois mille francs, payable par 
tiers d'année en année. D'abord foudroyé du coup, Palloy reprit bien 
vite ses esprits et se mit à faire le siège de sa nouvelle tante, espérant 



LE PATRIOTE PALLOY. 243 

Non seulement ces variations ne le gênaient pas, 
mais il trouvait moyen de s'en glorifier, comme on 
peut le voir dans une autre pièce de vers écrite de sa 
main et marquée au cachet de son orthographe de 
maçon, où il trace avec une complaisance pleine de 
bonhomie son propre portrait : 

Epigraphe ou portrai d'un honnette homme qui n'a cessé 
dette patriote. 

Toujours je fut fidèle aux loix de mon pays, 
Et quel qu'en fut le chef, toujours je fut soumis. 
Je respect et chéris cette auguste famille 
Qui fait notre bonheur : par qui la franco brille. 
Jamais on ne me vit guidé par l'ambition, 
Me soumettre aux projets de quelque faction. 
Mon cœur fut toujours pur : oui, je suis patriote ! 
Et méprise à jamais tout tyran, tout despote. 
Si parfois j'ai commis soit un tort, une erreur, 
C'est la faute des teras, non celle de mon cœur. 

que le ciel, en le privant d'un oncle chéri, « lui aurait laissé dans sa 
veuve une bienfaitrice qui le remplace. » La tante se montra sourde à 
tous les compliments et à foutes les avances, et lui fit même déclarer 
rudement par le notaire, eu réponse à ses effusions, à ses vers, à l'en- 
voi d'une épitaphe, à l'annonce d'un service qu'il voulait faire célébrer 
lui-même et d'une visite qu'il se proposait de faire à la douce, bonne 
et respectable tante qu'il avait retrouvée, de s'abstenir de toute démarche 
de ce genre qui, loin d'exciter sa générosité, ne pourrait que produire 
une impression déplorable sur elle, et même d'avoir à cesser toute cor- 
respondance. Mais Palloy ne se rebutait pas pour si peu. Il fit célébrer 
un service de bout de l'an à Sceaux et à Paris, dans la paroisse où était 
né l'oncle Chrétien, lança des invitations nombreuses, et après le ser- 
vice, prononça devant un cercle d'amis patients, un prolixe éloge funè- 
bre, modèle accompli de galimatias pompeux, sentimental et incom- 
préhensible, qu'il prit soin de recueillir en l'accompagnant de vignettes, 
de pièces, de notes, de commentaires, de confidences autobiographiques, 
de divagations incroyables où la platitude se mêle au lyrisme, et où 
un grand étalage de sentiments généreux ne sert qu'à mieux faire res- 
sortir une quémanderie sans vergogne. On pourrait relever par cen- 
taines, dans cette verbeuse oraison funèbre, les traits de style et de ca- 
ractère les plus impayables. 



l244 LE 1>ATRI0TE PALLOY. 

Au bonheur des humains consacrant mes loisirs, 
A servir mon pays je mets tous mes plaisirs '. 

Vers la même époque, il s'exprimait plus explicite- 
ment encore à cet égard dans une lettre à M. Hennin. 
L'auteur de la monumentale Histoire numismatique 
de la Révolution française, publiée en 182G, s'était 
beaucoup occupé des innombrables médailles créées 
par le patriote, qu'il avait reproduites par la gra- 
vure, en les accompagnant d'amples descriptions et 
de notices louangeuses. 11 eût été difficile, en effet, de 
ne pas donner une large place à Palloy dans une His- 
toire numismatique de la Révolution, et l'auteur n'y 
pouvait maltraiter un homme qui lui fournissait tant 
de matériaux, auquel il devait tous les renseignements 
sur son compte, peut-être sur d'autres aussi, et qu'il 
n'avait d'ailleurs à envisager qu'au point de vue tout 
spécial de son ouvrage. M. Hennin venait de le faire 
entrer dans l'histoire. Aussitôt après la publication du 
livre, le patriote, dans la joie de son cœur, écrivit à 
l'historien une énorme lettre de douze pages in-folio, 
illustrée de neuf vignettes avec des légendes. 11 le re- 
merciait de lui avoir le premier rendu justice et lui ra- 
contait sa vie et ses travaux. — Malgré les tracasseries 
et les persécutions, il n'en avait pas moins servi la ré- 
publique avec dévouement ; mais tous les gouverne- 
ments qui se sont succédé, même le Directoire, étaient 
sans consistance. Il s'est rallié à l'empereur, qui ra- 
menait l'ordre et la victoire, et ne l'a jamais trahi. Ne 
lui parlez pas des traîtres, non plus que des êtres ver- 
satiles qui changent d'opinion, Palloy ne peut les souf- 
frir : « J'abhorre.... ces hommes à double face, ces ca^ 

• Toutes ces pièces sont extraites des Papiers inédits de Palloy. (Bibl. 
de la ville.) 



LE PATRIOTE PALLOY. 24ij 

méléonsde tous les partis, ces singes en révolution qui 
tournent à tous les vents comme des girouettes. » 11 
avait pris les armes pour aller au-devant de l'ennemi ; 
mais, voyant que Paris ouvrait ses portes, il s'est rallié 
aux Bourbons. Depuis la rentrée de ceux-ci, il a beau- 
coup écrit à la louange de la paix ; il a imaginé des 
vignettes qui sont autant de médailles pour l'histoire : 
« Tout ce qui me vient dans l'idée est exécuté sur-le- 
cliamp; je travaille jour et nuit et me prive de tout 
pour terminer ce patriotisme d'époque si heureusement 
commencé; ils valent bien les 60,000 et plus, tant 
vignettes que médailles, dont j'ai peuplé et mis au 
monde depuis 1789 K » 

Puis il se livre à des épanchements sur sa situation 
privée et sur sa famille. Sa femme a partagé ses tra- 
vaux et ses périls avec un courage héroïque ; ils sont 
mariés depuis cinquante ans et vont renouveler leur 
nœud conjugal à la face des autels. De ses deux en- 
fants, il ne lui reste que la veuve de l'aide de camp 
Monvoisin, dont le fils est officier au 48*^ de ligne, et 
qui jouit d'une pension de 800 francs. Par malheur, il 
se trouve dans une triste situation de fortune. Son 
oncle de Condrieux Ta frustré de 800,000 francs, qu'il 
devait lui laisser, en épousant sa cuisinière : — il n'a 
garde d'ajouter qu'il a poursuivi sans succès cette ter- 
rible cuisinière des adulations et des sollicitations les 
plus écœurantes. Le ménage n'a pour ressources que 
600 francs de viager. Actuellement, dit-il ailleurs, nous 

1 Dans une autre pièce de la même époque, le bouillant vieillard écrit 
encore : « Animé et embrasé d'un feu volcanique, mes sentimens pa- 
triotiques éclatent toujours pour le bien de mou pays; toujours agité, je 
travaille à utiliser ce que ma muse m'inspire. La nuit je rêve et j'écris 
sans chandelle (crainte de réveiller ma compagne, nos lits étant dans 
la même chambre); le jour, je rédige mes inspirations do la nuit; ma 
verve s'exerce toujours. » 



246 LE PATRIOTE PALLOY. 

profilons des bienfaits de la paroisse pour le soulage- 
ment des indigents. 

C'était la vente de son ancienne habitation à la sœur 
de M"° Mars qui lui avait procuré ces 600 livres de rente 
viagère. Sur la porte de sa nouvelle maison, avec ce 
besoin de publicité et d'expansion loquaces qui ne le 
quitta jamais, il fit coller ce placard, admirable 
mélange de Jocrisse et de Bilboquet : 

« Changement de domicile au bout de quarante-sept 
ans. P. -F. Palloy ^demeure présentement rue des Im- 
bergères, 8; au-dessus de son domicile est écrit omni- 
bus, c'est-à-dire pour tous. 11 est le même homme; son 
patriotisme est plein de feu et d'ardeur sentimentale ; 
c'est un volcan chez lui qui toujours l'anime, c'est-à- 
dire quoique infortuné il ne changera jamais de senti- 
mens ; il se souvient des longues années qu'il a occupé 
cet ermitage, tant pour sa campagne que son domicile 
à demeure, rempli des bienfaits des habitans de cette 
commune.... 

» Son épouse, sa digne et respectable femme, con- 
tinue toujours à venir au secours des malheureux 
blessés et de délivrer gratis, comme par le passé, l'eau 

ROUGE, LE BAUME DE PARAQUIT ET l'oNGUENT POUR LES COU- 
PURES, FOULURES ET ENTORSES ; c'ost pour elle une jouis- 
sance et un devoir habituels; la nature l'ordonne d'uti- 
liser, son humanité l'engage. Elle prie ses concitoyens 
de se munir de linge, ne pouvant plus faire ce qu'elle 
faisait par le passé, la position de son aisance étant 
changée ne lui permettant plus. 

» Quant à M. Palloy, il continue toujours d'être utile 
au gouvernement; il en a ratifié l'engagement en 1814 
par ses œuvres dédiées et adressées au roi, qu'il a dis- 
tribuées dans cette paroisse, malgré qu'il est victime 
de l'injustice et de l'oubli de quelques hommes.... 



LE PATRIOTE I>ALL()V. 247 

» 11 honore et prie Dieu son créateur, son père, son 
prolecteur ; il respecte et estime son roi comme son 
sujet fidèle; il est le serviteur obligé et soumis de sa 
patrie; il se retire de la société des hommes en étant 
leur victime ; comme vétéran de la garde nationale, les 
sentiments qu'il énonce ici sont ceux qu'il professe et 
qu'il professera toujours. 

» Ma position ne me fait pas honte; au contraire, je 
l'annonce publiquement par mes cartes ainsi conçues, 
et j'imprime au verso mon opinion pour le prince qui 
nous gouverne ^ que je sers et que je servirai, comme 
je l'ai juré en 1814 et à son retour en mai 1815.... Il ne 
fallait que les Bourbons pour réparer le mal qui s'est 
fait ; il n'y paraît plus. 

» M. et M"''' Palloy, autrefois propriétaires d'une belle 
fortune, aujourd'hui privés de toutes leurs ressources, 
sont obligés d'en chercher une dans leur travail, ayant 
toujours senti que c'était le premier besoin de l'homme, 



(1) J'ai l'une de ces caries enlre les mains. Elle est ainsi con- 
çue : 

« M. et M™^ Palloy, autrefois propriétaires d'une grande fortune, au- 
jourd'hui privés de toutes leurs ressources, sont obligés d'en chercher 
une dans leur travail. Ils offrent en conséquence leurs services, M. Pal- 
loy pour le conseil dans les objets dépendant de son art, et M"" Palloy 
pour la réparation et le raccommodage du linge et pour tous les travaux 
de couture dans la plus grande perfection. » 

Au revers : Deo, Régi, Patrice. Dernière strophe de mon hymne à la 
Pai.x, à l'arrivée du roi. — Elle se termine ainsi : 

Ami des lois, citoyen plein de zèle, 
J'ai gémi des excès qui déchiraient son sein, 

Et j'ai béni, sujet fidèle, 

La main, cette invisible main 
Qui fit venir pour nous cette tige immortelle. 
Les tems sont arrivés; les Français triomphants 

Ont retrouvé leur gloire antique : 
Je brise mes pinceaux, et pour mes derniers chants, 
De l'heureux Siméon j'entonne le cantique. 



248 LE PATRIOTE PALLOY. 

leur courage ne regardant que l'honneur du travail qui 
nous fail subsister. 

» Us offrent en conséquence leurs services, M. Palloy 
pour les conseils dans les objets dépendant de son art, 
comme projet, plan, arpentage, vérification, conduite 
d'ouvrages, expertises, et JVP*" Palloy pour la réparation 
et le raccommodage du linge avec toute la délicatesse 
attentionnée, et tous les travaux de couture dans la 
plus grande perfection. » 

Voilà où en était le patriote après tant d'indus- 
trieux efforts, tant de mouvement et tant de bruit. 
11 était devenu lui-même une ruine de la Bastille, 
comme il l'écrit au colonel Maurin. D'année en année, 
à mesure qu'il s'enfonce dans la vieillesse, la misère et 
l'oubli, Palloy perd de plus en plus tout sentiment de 
dignité et toute retenue : il crie misère dans des lettres 
remplies de sentences philosophiques, et tend à tort et 
à travers une main qu'il retire le plus souvent vide; il 
poursuit de ses doléances, de ses exposés de principes, 
de l'envoi de ses élucubrations, tous les fonctionnaires 
et les grands personnages. 

Il n'épargna pas même le digne pasteur de Sceaux, 
et il adressa à M^"" de Quélen lui-même, le 24 juillet 
1830, la veille des ordonnances, une supplique où il 
implorait un secours et sa protection pour obtenir « un 
bienfait du roi. » Il a reçu, « dans la rude saison de 
l'hiver, un témoignage de la sollicitude bienveillante 
d'un grand prince qui avait su sa détresse. » La sup- 
plique est conçue en termes très pieux, qui contrastent 
singulièrement avec ses appréciations d'autrefois sur 
le fanatisme et la superstition, et avec ce qu'il écrivait 
un peu plus tard, le 8 février 1834, au marquis de Châ- 
teau-Gironde, président du canton de Sceaux : « C'est 
le clergé qui, changeant de principes, refusant de 



LE PATRIOTE PALLOY. 249 

suivre les lois pour ne pas porter alteinle à son ambi- 
tion, a été l'auteur de la mort de Louis XVI. » 

A cette dernière date, les temps étaient bien changés. 
Le vieux levain révolutionnaire avait tressailli dans le 
cœur de Palloy lorsqu'il avait *vu le drapeau tricolore 
revenir prendre la place du drapeau blanc. Il se sentit 
renaître à l'espoir devant la meilleure des républiques. 
Dès le 20 août, la Chambre était saisie de son éternelle 
pétition ; elle la laissa dormir longtemps dans ses bu- 
reaux; mais enfin, dans la séance du 15 octobre 1831, 
le rapport fut présenté par Jay. En termes très flat- 
teurs pour le pétitionnaire et avec des expressions de 
regret desthiées à lui dorer la pilule, celui-ci proposait, 
par les mêmes motifs que le ministre des finances et 
le Conseil d'Etat en 1818, de passer à l'ordre du jour; 
mais le général la Fayette se leva pour plaider la cause 
de cet excellent citoyen, et il rendit un hommage so- 
lennel au zèle et au dévouement dont il avait fait 
preuve en dirigeant la démolition de la Bastille : « On 
cite contre lui une ordonnance, dit la Fayette, mais il 
a pour lui-môme son décret. Son titre, changé en 
créance, semblait avoir été englouti avec beaucoup 
d'autres dans le gouffre de l'arriéré ; ce titre, Messieurs, 
nous l'avons retrouvé à l'Hôtel de ville dans les jour- 
nées de juillet. » En conséquence, il concluait au ren- 
voi de la pétition à M. le président du conseil, ministre 
de l'intérieur. La Fayette se souvenait de toutes les 
offrandes et de tous les hommages patriotiques qu'il 
avait dus jadis à Palloy, particulièrement de l'épée 
d'honneur dont ce dernier avait fourni la matière et 
dirigé Fexécution, et il n'était pas ingrat. Après lui, un 
autre revenant de 1789 et de 1792, Charles de Lameth, 
prit également sous son patronage ce débris de la 
Révolution, et le rapporteur se rallia à leur conclu- 



!250 LE PATRIOTE PALLOY. 

sion '. La pélilion de Palloy fui donc renvoyée au pré- 
sident du conseil et alla s'ensevelir, avec les honneurs 
de la guerre, dans ce tombeau d'où elle ne sortit plus. 
Palloy ne pouvait se résigner à cet enterrement de 
première classe. On a de lui plusieurs lettres à Louis- 
Philippe, une surtout du 1*^'" janvier 1832, où il revient 
avec insistance sur la dette contractée par la nation à 
son égard et où il se plaint de n'avoir reçu aucune ré- 
ponse du président du conseil : « Cependant, Sire, je 
suis dans une position extrêmement nécessiteuse. Ma 
femme, âgée de quatre-vingt-douze ans, et moi qui en 
ai soixante-dix-neuf, ne subsistons que grâce à l'huma- 
nité de quelques bons citoyens. Nous demandions à 
l'Etat, pour prix d'une vie de sacrifices, en échange de 
nos titres de créance bien liquidés, une pension via- 
gère de 1,500 fr. -. » En même temps, il accablait ce 
sage monarque de ses déclarations de fidélité et de ses 
assurances de dévouement, il multipliait son portrait 
dans des vignettes ornées de légendes louangeuses, il 
adressait un Hommage à la reine des Français. Le 
l^'' janvier 1833, Palloy, octogénaire, patriote de 1789, 
victime de la Révolution, colonel retraité sans retraite, 
« offrait au roi son plan, fait quarante-deux années au- 
paravant, pour l'embellissement de la place de la Bas- 
tille. » Il publiait : Foi et hommage réitérés à Louis- 
Philippe, roi des Français, avec un portrait du duc de 
Montpensier et un récit de son entrevue avec le roi, la 
reine et le duc d'Orléans, le 1^^' janvier 1834, où il avait 
profité de son service comme volontaire pour offrir 
l'hommage de son dévouement à Sa Majesté : « C'est 
son premier serment, » ajoute Palloy avec une candeur 

1 Monileur du IG octobre 1831. 

' Catal. de doc. autogr. sur la Révolul.^ p. 252. 



LE PATRIOTE PALLOY. 2ol 

d'effronterie prodigieuse. Louis-Philippe se laissa fléchir : 
il accorda à Palloy une pension de 500 fr., et la vieil- 
lesse du patriote dut au soldat de Valmy et de Jem- 
mapes, au fils de Philippe-Egalité, un peu de dignité et 
de repos. Aussi déclarait-il au colonel Maurin, — grand 
collectionneur de souvenirs révolutionnaires, que cette 
passion avait mis en rapports avec lui, — qu'il aime- 
rait et servirait le roi jusqu'au tombeau. 11 est vrai 
qu'il avait fait les mômes déclarations d'éternel amour à 
Charles X, à Louis XVllI, à Napoléon P"" et à la république. 
Le vieux patriote ne sortit plus guère de Sceaux que 
pour se montrer sur la place de la Bastille aux anni- 
versaires des trois glorieuses ety recueillir les ovations 
des vainqueurs de juillet au démolisseur de Vautre dit 
despotisme, — écho lointain de ses triomphes d'autre- 
fois ^ *I1 était devenu infirme, et dans les derniers 
temps, la goutte le clouait au foyer; mais son esprit 
restait toujours alerte, et son imagination toujours vive 
et ardente. 11 aimait à s'entretenir de son rôle, à rap- 
peler ses grandeurs, à causer de la Bastille avec ses 
contemporains, et les jeunes gens, les historiens et les 
enthousiastes de l'époque révolutionnaire, fermant les 
yeux sur ses faiblesses, — qu'ils ignoraient peut-être, 
— venaient interroger les souvenirs abondants de ce 
patriarche de la Révolution. 

1 Lorsque ce travail parut pour la première fois dans le Correspon- 
dant, M, Anloinu de Lalour m'écrivit : « Je parlais de l'un de vos ar- 
ticles devant la dernière survivante des filles du roi Louis-Philippe. 
Elle s'écria : « Mais est ce que vous ne vous souvenez pas de Palloy?» Et 
alors elle me raconta que, quand elle avait quatorze ou quinze ans, à 
l'un des défilés de la garde nationale de la banlieue devant le roi, le 
l*' mai ou le 1" janvier, elle vit s'approcher de son père un vieil offi- 
cier, portant l'uniforme de la milice citoyenne, qui mit la main sur son 
cœur, fit un profond salut et dit solennellement : « Sire, le patriote 
Palloy. » s. A. R.'n'avail jamais oublié le personnage, son attitude, son 
geste, son accent. » 



2oi2 LE PATRIOTE PALLOY. 

i^jmc i).^iioy s'éleigniL le 17 janvier 1835, âgée de 
quatre-vingt-quinze ans. Deux jours après, le 19, — 
comme s'il eût voulu justifier le souvenir de Philémon 
et Baucis qu'il avait évoqué plus d'une fois en parlant 
de son mariage, — Palloy rendait lui-même le dernier 
soupir I. Le sous-préfet, la garde nationale de Sceaux 
et une députation de francs-maçons assistèrent à ses 
funérailles; M. Ilippolyte Bonnellier, homme de lettres 
et homme politique, fixé à Sceaux, dont il devait occu- 
per la sous-préfecture en 1849, parla sur sa tombe, et 
le F.-. Collin prononça un discours ampoulé à la louange 
du maçon qui avait atteint le haut grade de Souverain 
Prince Rose-Croix, dans la Société des amis de la jeu- 
nesse et de l'humanité. Le sieur Hénée, typographe 
dans la même ville, publia sa biographie en quelques 
pages ; mais, en dehors de Sceaux, la mort de Palloy, 
il faut bien l'avouer, fit très peu de bruit, et l'on pour- 
rait même dire qu'elle passa complètement inaperçue. 
J'ai eu la curiosité de rechercher dans les feuilles libé- 
rales du temps la courte oraison funèbre qu'elles 
devaient au patriote, à l'homme-Bastille : ni le Natio- 
nal, ni le Constitutio7înel, ni le Courrier français n'ont 
même mentionné sa mort. Aucune pierre ne désigne 
l'emplacement de cette tombe, sur laquelle le véné- 
rable Dusaulx eût voulu voir s'élever un monument en 
forme de Bastille à moitié détruite. C'est la première 
fois qu'un travail de longue haleine est consacré à faire 
revivre, en la replaçant dans son cadre, cette physio- 
nomie vaniteuse et loquace, d'une originahté naïve et 
baroque, d'une vulgarité bruyante, d'une inconsistance 
fanfaronne, mais résumant en elle, comme en un type, 



1 L'iiumblo maison où il est mort porle actuellement le n" 16 do la 
rue du Petit-Gliemiu. 



LE PATRIOTE l'ALLOY. 253 

tout un côté de la Révolution et toute une race de ré- 
volutionnaires; ce faiseur d'affaires, affublé d'un pa- 
triotisme en dehors, à la fois hâbleur et candide, qui 
fut mêlé, — en sous-ordre, il est vrai, activement néan- 
moins et comme le plus ambitieux des comparses, — 
par ses actes, ses paroles ou ses parades, à presque 
tous les événements de l'époque, et dont le nom surtout 
restera indissolublement attaché à la destruction de 
la Bastille. 



APPENDICE 

(P. -230) 



Ce fait, qui nous montre Palloy sous un aspect im- 
prévu et qui n'est pas au profit de sa gloire, nous est 
révélé dans les Documents relatifs à Vexécution du dé- 
cret du 5 février iSiO, publiés par M. Gh. Thurot. 
{Revue critique dliistoire et de littérature, 1870, t. II.) 
Ce sont les extraits d'un registre contenant l'analyse 
des rapports faits par les censeurs. On y trouve men- 
tionnée, à la date de cette même année 1810, la « saisie 
de 240 exemplaires d'un ouvrage obscène, imprimé 
pour le compte de M. Paloy (sic), qui en était l'auteur,.... 
sans nom d'auteur, sans nom d'imprimeur, sans décla- 
ration préalable. Ce Paloy a eu quelque célébrité pen- 
dant la Révolution.... C'est un bon vivant qui a jugé à 
propos d'écrire en très mauvais style l'histoire fort sale 
de ses amours avec une fille du Palais-Royal. Il a con- 
senti gaiement à la saisie, moyennant quelques exem- 
plaires qu'on lui a laissés de sa joyeuse œuvre. Il pro- 
fesse une haute admiration et un vif attachement pour 
Sa Majesté. » Nous le savions : comme Joseph Prud- 
homme, il ne manquait pas une occasion, même celle- 
là, d'attester son attachement sans bornes aux auto- 
rités constituées, à la gendarmerie et à son auguste 
famille. 

Il cultivait aussi d'autres genres erotiques, comme 



456 APPENDICE. 

on le peut voir par une petite pièce, prose et vers, qui 
est justement de la même date : la Gaieté du pajyillon, 
2mr r Abandon de la rose passée, ou la Nouvelle flevr 
retrouvée. Le d^'^ mai 18i0. Dans cette allégorie d'un 
style impayable, où se mélangent le Dorât, le Restif 
de la Bretonne, le Bouilly et le Janol, Palloy, — qui est 
le papillon, — prend congé d'une dame qu'il nomme 
en toutes lettres : « Ta conduite libertine m'a fait 
prendre ma résolution ; je te fais un adieu éternel pour 
l'amour. Plus de commerce voluptueux entre nous; ma 
santé, mon honneur, m'y forcent, et ce sera pour nous 
deux un contentement mutuel.... » Ce papillon presque 
sexagénaire nous apprend aussi, avec une sorte d'in- 
conscience qui ne lui laisse pas soupçonner tout ce 
que de telles confidences ont d'énorme et qui désarme 
par ses grâces risibles et grotesques, qu'il s'est désor- 
mais fixé « sur les appas de l'aimable et spirituelle J., 
jolie personne, ayant reçue de l'éducation, appartenante 
à une famille honnête, sachant la musique et pinçant 
d'un instrument, affligée de quatre lustres, dont il a 
déjà savouré la tendre fleur avec l'admiration du bon- 
heur de posséder tant de charmes. 11 trouve dans cette 
nouvelle amie emhonpoin, santé, belles formes...., avec 
une correspondance suivie, d'un style élégant. Belle 
écriture, érudition agréable; il a donc encore une fois 
trouvé son bonheur par ce changement heureux qui 
l'écarté de son infidèle. » Les vers sont d'un Parny qui 
n'a pas fait ses classes et qui est brouillé de naissance 
avec la prosodie. 11 fallait être bien possédé de la rage 
des confidences et d'une infatuation singulièrement 
naïve et profonde, pour sentir le besoin de faire impri- 
mer ces choses-là, et de les distribuer tout au moins à 
ses amis et connaissances. (Voir le recueil Bastille, 
bibliothèque nationale, t. II, f. 32.) 



APPENDICE. 2S7 

La scrihomanie de cet illettré se répandait d'ailleurs 
en tous sens, et on ne saura jamais tout ce que ce dé- 
plorable prurit de plume lui a suggéré de tentatives 
et de spéculations diverses, presque toujours avortées. 
C'est par milliers qu'on en découvre les vestiges dans 
son océan de paperasses. M. Jules Claretie possède et 
nous a communiqué une centaine de notices et biogra- 
phies sommaires, dépourvues de toute précision et 
presque de toute date, destinées évidemment à compo- 
ser une sorte de Dictionnaire où auraient figuré les fa- 
natiques, imposteurs, charlatans, athées, visionnaires, 
les fauteurs de la superstition ou leurs victimes, etc. 
11 est difficile de saisir le lien exact qui rattache les uns 
aux autres les fragments de cette compilation rudi- 
mentaire, de xe fatras presque informe dont les élé- 
ments ont été pris à droite et à gauche, et qui, tout 
en étant sans aucune valeur, a parfois quelque verve ; 
cependant on peut conjecturer d'une manière générale 
qu'elle se rattache à l'histoire des idées religieuses. Et 
autant qu'il est possible de s'y reconnaître, ce Diction- 
naire biographique était entrepris dans un esprit phi- 
losophique, mais non athée; il porte même, çà et là, les 
traces d'un sentiment tout à fait religieux. Peut-être 
est-il de la même date que son livre obscène. 



LE PATRIOTE PALLOY. J7 



GONCHON 

L'OUATEUU Di: FAUBOURG SAINT-ANTOINE 



ET 



SON COLLABORATEUR FOURCADE 



Une étude sur Gonclion est, pour ainsi dire, le com- 
plément, .ou du moins l'annexe naturelle d'une bio- 
graphie de Palloy. Tous deux, en effet, se rattachent 
étroitement à l'histoire de la Bastille : celui-ci la dé- 
molit et en exploita les reliques; celui-là fut l'organe 
en titre des hommes du 14 juillet, dans toutes leurs 
démonstrations et revendications. Palloy aspira à la 
gloire et au profit d'être leur factotum ; Gonchon, plus 
désintéressé, se contenta longtemps de la gloire sans 
profit d'être leur orateur. Mais tous deux, en leur 
sphère subalterne, furent des types curieux et complets 
de la phraséologie révolutionnaire ; tous deux ont joui 
d'une renommée et d'une influence qui doit leur garder 
un coin dans l'histoire, et un chapitre dans la chro- 
nique de la Révolution. 



I. 



Les noms de Gonchon et de Fourcade sont étroile- 
ment associés l'un à l'autre pendant plusieurs années de 
la période révolutionnaire. Leur valeur était fort inégale: 
ils sortaient pareillement du peuple, mais Fourcade, qui 
devait par la suite entrer dans la carrière des consulats 
et devenir membre correspondant de l'Institut, avait 
reçu une intelligence supérieure à celle de Gonchon et 
y avait joint surtout une instruction beaucoup plus 
étendue; Gonchon, qui, du reste, ne manquait pas lui- 
même d'intelligence, était resté un homme du peuple 
illettré. Dans ces harangues révolutionnaires aux- 
quelles leurs deux noms sont attachés, ils se complé- 
taient l'un l'autre : Fourcade était l'idée, ou du moins 
la phrase, et Gonchon la voix. La phrase était aussi 
sonore que la voix, mais on en attribuait tout l'honneur 
à celui qui la prononçait, à celui qu'on voyait guider 
les députations à la barre de l'Assemblée et recueilhr 
les applaudissements à leur tète, comme, au théâtre, 
la foule est toujours portée à confondre l'auteur de la 
pièce avec le comédien qu'elle voit de ses yeux, qu'elle 
entend de ses oreilles, qui incarne les conceptions du 
poète sous une forme sensible pour elle. Encore 
l'affiche donne-t-elle le nom de l'auteur; aucune affiche 
ne donnait celui de Fourcade. Les initiés des coulisses 
étaient seuls à le connaître. Pour les hommes du fau- 
bourg Samt-Antoine, il n'y avait que Gonchon, qu'ils 



GONCHON ET FOURCADE. Î16Ï 

aimaient d'ailleurs, qui avait les façons ouvertes et 
populaires, qui était un des leurs et vivait au milieu 
d'eux. On comprend sans peine que sa renommée ait 
éclipsé celle de Fourcade pendant la Révolution. 

Au moment où celle-ci éclata, Gonchon était ou- 
vrier dessinateur en soie dans le faubourg Saint-An- 
toine : cette condition subalterne et l'obscurité où il 
avait vécu jusqu'alors expliquent qu'on ignore la date 
exacte de sa naissance. Nous savons, par une lettre de 
lui au Comité de sûreté générale i, qu'il était de Lyon; 
par une autre 2^ qu'il avait été dragon ; par une autre 
encore 3, que cet ouvrier en soie était aussi mécani- 
cien, qu'il connaissait les teintures, les métaux et sur- 
tout l'acier, qu'il avait été inanvateur dans toutes ces 
branches. Dès avant la Révolution et depuis, lorsque 
la loi contre l'émigration n'était pas encore votée, les 
Anglais avaient cherché à l'attirer chez eux en lui 
offrant des avantages considérables; mais il avait iné- 
branlablement repoussé leurs offres pour continuer à 
servir sa patrie. 

Les premières agitations trouvèrent en lui, comme 
dans le faubourg, un terrain favorable. Une des 
grandes raisons qui expliquent la popularité de la 
Révolution dans le faubourg Saint-Antoine, c'est que les 
ouvriers ébénistes de ce quartier, situé en dehors du 
mur d'octroi, avaient à payer, pour introduire leurs 
meubles dans Paris, des droits considérables qui les 
mettaient dans une situation très inférieure à celle des 
maîtres incorporés : les mots de liberté et d'abolition 
des privilèges ne pouvaient que sonner agréablement 

1 Papiers trouvés che% Robespierre, 1, 341. 

2 Archives, F'' 4606, lettre du JO^ jour du -l" mois de la 'l^ année de 
la République. 

3 Id., lettre de vendémiaire an m. 



26:2 GONCHON ET FOURCADE. 

à leurs oreilles ^. Ardent, beau parleur, doué de pou- 
mons de bronze, il ne larda pas à devenir l'un des ha- 
rangueurs écoutés et des meneurs du faubourg. Après 
s'être porté des premiers à l'Abbaye pour délivrer les 
gardes-françaises prisonniers, on le signale parmi 
ceux qui contribuèrent le plus à entraîner ce corps 
brillant et populaire au siège de la Bastille. Nul doute 
qu'il n'y ait pris lui-même une part active, quoiqu'on 
ne trouve pas son nom sur la liste des vainqueurs. 
S'il fallait en croire un historien peu autorisé 2, il 
aurait envahi l'hôtel de ville, le 22 juillet, avec une 
députation du faubourg Saint-Antoine et une autre du 
Palais-lloyal, et, prenant la parole au nom de l'une et 
l'autre, il aurait réclamé l'exécution immédiate de 
Foullon. On nous le représente remettant au président 
une liasse de papiers, résistant aux objurgations du 
maire, de la Fayette, de Brissot, de Camille Desmou- 
lins, des électeui's, et persistant à désigner aux fureurs 
de la foule le vieillard assis derrière le bureau. Et 
comme le président lui disait : « L'Assemblée générale 
répondra plus tard à vos requêtes ; cependant je dois 
vous faire observer qu'elles deviennent sans objet, 
puisque nous avons décidé à l'instant même que le 
prisonnier serait transféré à l'Abbaye pour y être 
jugé, » il aurait répliqué par ces paroles meurtrières 
qui lancèrent la canaille sur le malheureux et furent 
r;on arrêt de mort : « Jugé ! vous vous moquez de 
nous ! Qu'est-il besoin de jugement pour un homme 

1 Voir une noie de M. Malaporl à la fin du Vandalisme révolutionnaire 
de Despois et le Grand deuil des fermiers généraux, ou fêle des patriotes 
du faubourg Saint- Antoine sur la suppression des entrées: « C'est sur- 
tout à vous, braves patriotes du faubourg Saint-Antoine, que nous 
devons l'abolition des entrées. )> 

2 Tournois, Histoire de Louis- Philippe- Joseph^ duc d'Orléans^ 1842, 
in-S", t. I, eh. xvi. 



GONCHON ET FOURCADE. 263 

qui est jugé depuis trente ans! » Je n'ai trouvé cette 
assertion confirmée par aucun document , ni même 
par aucun des récils contemporains, généraux ou 
particuliers, où la mort de FouUon est racontée en dé- 
tail. 

Quoi qu'il en soit, et si avancées que fussent ses opi- 
nions, Gonchon alors, et même cinq à six mois plus 
lard, était encore royaliste. Nous pouvons en donner 
une double preuve, tirée d'une brochure qu'il publia 
le 9 décembre 1789. 11 s'était porté à Versailles le 5 
octobre, et revint à Paris, noyé dans la cohue qui es; 
corlait Louis XVI. Dès le 7 octobre au matin, il se trou- 
vait dans la cour royale avec une trentaine d'autres 
personnes, lorsqu'on aperçut Madame Elisabeth à la 
fenêtre de son nouvel appartement du rez-de-chaussée. 
On l'applaudit. Elle salua respectueusement et rentra ; 
mais comme les applaudissements redoublaient, « elle 
revint et dit, avec un sourire plein de bonté, aux per- 
sonnes qui étaient près de la fenêtre : « Vous aimez 
toujours bien le Roi? » Un grand cri de Vive le Roi! 
répond. « Voulez-vous voir le Roi? Je Tirai chercher. » 
On applaudit et elle court avertir la reine, qui, au bout 
de quelque temps, arrive avec Madame, se montre à la 
fenêtre, embrasse sa fille et essaie de parler au milieu 
des vivats et des bravos. Enfin elle en vint à bout, mais 
au seul profit des personnes les plus rapprochées, par- 
ticulièrement de quelques dames de la Halle, qui 
avaient réclamé les premières places. Gonchon est 
désolé de n'avoir pu l'entendre. Bientôt le Roi, avec le 
Dauphin, vient sejoindre à elle, et tous deux s'adressent 
à la foule, salués de nouveaux et plus vifs applaudis- 
sements. 

» Louis XV], bon roi, bon père, bon époux, ne peut 
plus retenir ses larmes et, pour les cacher, il embrasse 



!2()4 GONCHON ET FOURCADE. 

le Dauphin. Madame Elisabeth se tenait derrière 
Madame Première et semblait vouloir laisser tous les 
empressements du public à son auguste frère, à son 
épouse et à leurs aimables enfants. Une scène aussi 
attendrissante a interrompu les acclamations, ceux qui 
étaient présents étant oppressés par les larmes et l'at- 
tendrissement.... Ah ! si j'étais un Ménageot, un David, 
quel beau tableau je serais occupé à exécuter ! » 

J'ai rapporté cette anecdote pour montrer, par un 
témoignage non suspect, quelle était encore, même au 
lendemain des journées d'octobre, la vivacité des sen- 
timents royalistes de la population parisienne. L'homme 
du faubourg Saint-Antoine, Gonchon, les partageait 
aussi bien que les dames de la Halle, et s'il n'a joué 
qu'un rôle effacé comme témoin dans la scène, il 
reprend tout son avantage comme narrateur. 

Cette brochure de Gonchon était, du reste, consacrée 
à un Projet de fête nationale où le royaliste se mon- 
trait en même temps et au même degré que le patriote, 
et qui suffirait à prouver que notre dessinateur 
en soieries n'était pas seulement un homme à inven- 
tions et à plans, mais un artiste d'une riche imagination. 

il proposait de célébrer l'anniversaire de la prise de 
la Bastille par la construction d'une montgolfière de 
48 pieds de haut sur 35 de diamètre, représentant un 
temple décoré de colonnes dont le dôme serait en bleu 
d'azur semé de fleurs de lis et d'étoiles. L'enveloppe 
devait être recouverte de peintures, telles que, d'un 
côté « un autel sur lequel reposeraient des cœurs brû- 
lant du même feu, qu'entretiendrait le Génie de la 
France ; » de l'autre, la Liberté jetant des fleurs sur les 
marches de l'autel. La montgolfière s'élèverait au 
Champ de Mars sur deux estrades octogones : la pre- 
mière figurant des rochers et des troncs d'arbres illu- 



GONCHON ET FOURCADE. i20o 

minés par des pots à feu ; l'estrade supérieure montrant 
sur ses quatre faces l'enlèvement par le peuple de l'ar- 
tillerie des Invalides, la prise de la Bastille, la France 
demandant au Roi le rappel de Necker et de Montmo- 
rin, l'entrée du monarque dans Paris, au milieu d'une 
foule immense qui lui témoigne son amour et sa joie; 
enfin les principaux événements et les principaux per- 
sonnages de la Révolution, avec des inscriptions com- 
mémoratives. Gonchon n'a garde d'oublier non plus 
la Reine, le Dauphin, Madame Première, non plus que 
Madame Elisabeth ; « cette aimable et sensible prin- 
cesse » serait représentée à la fenêtre de son apparte- 
ment, avec une inscription rappelant la date et les cir- 
constances de l'anecdote que nous avons rapportée et 
qu'il rappelle en note, dans les termes du royalisme le 
plus pur et même le plus exalté. 

Au-dessous et autour de la montgolfière, cinq cents 
chandelles romaines formeront un immense soleil 
auquel sera adapté un Vive le Roi en feu de lances 
avec fleurs de lis. Dans l'intervalle des décharges d'ar- 
tillerie, une musique nombreuse jouera l'air : 

Pour au peuple aimable et sensible 
Le [tremior bien est uu bon roi, 

et au moment du départ de la montgolfière : Vive le 
Roi, vive à jamais, vive le Roi ! 

La brochure servira de billet d'entrée pour voir l'ex- 
périence qu'il prépare avec un modèle en papier de 
grande dimension. 11 fait en ce moment graver le des- 
sin de la grande montgolfière, pour se procurer les 
moyens de la construire par la vente de la gravure. 
Quant aux frais des deux estrades et de la joute, il 
annonce la prochaine ouverture, par l'intermédiaire du 
Journal de Paris, d'une souscription, qui toutefois 



260 GONCHON ET FOURCADE. 

n'aura lieu que lorsque les citoyens se déclareront 
entièrement satisfaits de toutes les expériences. 

La souscription annoncée ne fut jamais ouverte dans 
le Journal de Paris. Pendant les deux années sui- 
vantes, le nom de Gonchon n'apparaît que de loin en 
loin, à l'arrière-plan. Avec Saint-IIuruge, il fut de ceux 
qui contribuèrent le plus bruyamment « à effrayer et à 
dissoudre le rassemblement aristocratique » du couvent 
des Capucins en 1790. Il était au nombre des pétition- 
naires du Champ de Mars \ et Hébert le traitait en ca- 
marade dans son journal. A partir surtout des premiers 
mois de 179i, on le voit sortir de l'ombre et se pousser 
rapidement en pleine lumière. Choisi pour dessiner le 
modèle et peindre les flammes tricolores des piques, il 
n'était pas homme à laisser échapper cette occasion de 
se mettre en avant. Tout alors était prétexte à manifes- 
tations et à exhibitions théâtrales : Gonchon ne manqua 
pas d'aller faire hommage solennellement de ses piques 
au club électoral de l'archevêché et aux Amis de la 
constitution, à la tète d'une députation des hommes du 
14 juillet racolée dans le faubourg, et de prononcer 
une harangue, — sa première, — qui nous semble un 
type accompli de l'éloquence révolutionnaire. Elle 
ouvre le long défilé de ces discours sonores où les 
esprits incultes et exaltés des hommes de la Bastille, 
passés à l'état de héros, trouvaient avec admiration 
l'idéal du style et des sentiments qu'ils rêvaient : 

« Citoyens patriotes, la cocarde nationale doit faire 
le tour du globe. Elle a pris racine sur un bonnet de 
laine ; elle doit un jour parer le turban. Aussi la vue de 
ce talisman tricolore effraie tous les ennemis de la Ré- 



î Lettre inédite, do la maison Lazare, à la commission populaire 
séante au Louvre. 



GONCHON ET FOURCADE. 267 

volulion. La mépriser, l'insulter, la fouler aux pieds, 
tels sont les plaisirs les plus doux de celle caste incor- 
rigible. L'été dernier, marqué par tant de crimes, de 
parjures, de sollises politiques, vit arriver dans la ca- 
pitale une tourbe de genlillàlres que la rage, le besoin 
ou la crainte faisoient sortir de leurs vieux châteaux. 
La rotonde du Palais-Royal étoit devenue leur repaire. 
Prôner la cocarde blanche, insulter aux patriotes, me- 
nacer la Constitution, telle étoit la conduite journalière 
de ces chevaliers errants. Deux hommes du 14 juillet 
se présentent; ils élèvent un phare à la liberté; des 
flammes tricolores ombragent pour la l'*^ fois le rendez- 
vous aristocratique.... Cet emblème delà liberté n'avoit 
fait que se montrer, et ses ennemis avoient disparu.... 
» Honneur donc, mille fois honneur aux flammes trico- 
lores! Leur vue ranime, réjouit le bon citoyen, comme 
elle désespère et pétrifie les tyrans et leurs esclaves. 
Les hommes du 14 juillet, les habitants du faubourg 
Saint-Antoine m'ont chargé de peindre les flammes 
tricolores dont ils veulent orner le sommet de leurs 
piques. A l'avantage d'étonner les ennemis par la vue 
de l'emblème du patriotisme, elles joignent celui de 
porter le trouble dans les rangs de la cavalerie, en 
effrayant les coursiers les mieux exercés. Constitution, 
liberté, mort.... ces trois mots terribles sont peints en 
gros caractères.... Les piques se forgent de toutes parts. 
Les tyrans s'agitent; ils veulent nous mettre aux prises 
avec leurs satellites; mais, pour vaincre, nous n'avons 
qu'à paroître. Des piques et la cocarde nationale, voilà 
nos moyens : ils suffiront pour faire mordre la pous- 
sière aux traîtres, aux intrigants, et pour renverser 
tous les trônes des despotes •. » 

1 Courrier de Gorsas, Législative, ^\ 119, 138. 



268 GONCHON ET FOURCADE. 

Comment les faubouriens ne se fussent-ils pas mi- 
rés dans ces grands mots où ronflait la phraséologie 
du temps et qui chatouillaient agréablement leur or- 
gueil? On le voit, non seulement Gonchon avait pris 
une part active à la confection des piques, et particu- 
lièrement des flammes qui les décoraient, mais il était 
déjà en pleine possession de leur confiance, et le jour- 
nal de Gorsas parlait à cette occasion du « brave Gon- 
chon, orateur des hommes du 14 juillet, » comme d'un 
personnage arrivé à la notoriété révolutionnaire. 

11 est à présumer que le compte rendu du journal est 
de Fourcade, collaborateur de Gorsas, dont nous 
croyons reconnaître aussi les périodes retentissantes 
et le style ampoulé dans la harangue qu'on vient de 
lire. 



II. 



Il nous sera facile de reconstituer la biographie révo- 
lutionnaire de Pascal-Thomas Fourcade, grâce à un 
document inédit écrit de sa propre main K 11 se glori- 
fiait d'être le fils d'un artisan, abandonné, à cause de 
ses opinions, par les aristocrates qui le faisaient vivre. 
Ardent méridional, né à Pau, il s'était si bien signalé 
dans son pays, quelque temps avant la Révolution, par 
ses écrits et ses actes dans le sens du mouvement, 
qu'on lui confia, malgré sa jeunesse, la rédaction de 
presque tous les cahiers des communes de son district. 
Un mois après la prise de la Bastille, Fourcade rédigea 
une adresse de la ville de Pau à l'Assemblée consti- 
tuante dont rénergie fut remarquée; l'année suivante, 
il fut nommé député à la Fédération et refusa de s'as- 
socier aux fédérés du département qui « eurent la bas- 
sesse de rendre une visite à Louis XVI comme au petit- 
fils de leur compatriote Henri IV. » 11 se vante d'avoir 
été, « avec quelques jeunes patriotes, la cause première 
de la réunion du ci-devant Béarn ; » elle existait depuis 
deux siècles, mais le Béarn avait essayé, à plusieurs 
reprises, de reconquérir son autonomie et il ne se rat- 
tacha définitivement qu'à la Révolution. 

Fixé à Paris en 1790, Fourcade vécut d'abord en 
donnant des leçons de grammaire et d'histoire. 11 fut 

1 Fourcade à Robespierre. Archives, F' i433. 



:270 GONCnoN et kourcade. 

précepteur du fils de Gouy d'Arcy, qu'il quitta brus- 
quement au bout d'un mois, aimant mieux vivre au 
pain et à l'eau dans un garni de la rue Montmartre 
que de rester davantage sous le toit d'un intrigant. 
Heureusement, Gorsas, dans le journal duquel il avait 
dénoncé le club monarchique des fédéralistes quelque 
temps auparavant, lui offrit la table et trois cents 
livres de traitement annuel pour acquérir sa collabora- 
tion. C'est lui qui y rédigeait les articles républicains 
et les réflexions patriotiques, « et l'on s'aperçut de 
l'amélioration des principes K » C'est à lui aussi qu'on 
doit « la première et forte adresse du faubourg Saint- 
Antoine à l'Assemblée législative, huit mois avant le 
10 août, » qui fut attribuée à divers patriotes, car 
« soit insouciance, soit timidité, il n'a jamais su se 
mettre en avant. » 

Cette première adresse est sans doute celle du fau- 
bourg au sujet des prêtres insermentés, qui fut lue 
dans la séance du dimanche 11 décembre 1791. Le di- 
rectoire du département venait d'adresser au roi une 
pétition où il provoquait son veto contre le décret de 
l'Assemblée relatif à la suppression du traitement 
des ecclésiastiques insermentés et aux mesures à 
prendre à leur égard en cas de troubles religieux. 
La pétition du directoire avait soulevé un grand 
courroux dans les rangs du parti révolutionnaire, et 
beaucoup de sections y répondirent par des adresses 
de protestation, dont les unes furent lues au bureau 
par un secrétaire et les autres à la barre par un ora- 
teur. La plus violente fut celle du faubourg Saint- 

1 II y rédigeail également, mais il n'a garde de le rappeler dans sa 
lellre à Piobespierre, les articles en faveur du fédéralisme, comme il le 
reconnaît dans une lettre cà Gorsas attaqué par Cloolz à ce sujet. [Cour- 
rier du 2;i décembre 179"2 ) 



GONCHON ET FOURCADE. 271 

Antoine. C'est un mélange caractéristique, et que nous 
retrouverons toujours le même en ses variations, de 
maximes solennelles, de déclainations sonores, d'apos- 
trophes théâtrales et d'invectives passionnées. Tous les 
oripeaux de la rhétorique révolutionnaire, les épithètes 
furieuses, les métaphores violemment banales, les sou- 
venirs de l'histoire romaine, les serments de mourir 
pour la liberté, coulent et s'entre-choquent avec fracas 
dans l'éloquence grandiloquente de ce tribun de bar- 
rière : 

« Nous abhorrons la servitude autant que la flat- 
terie; nous ne vous insulterons pas par un éloge, mais 
nous vous prierons de ne pas douter de nos sentiments : 
le cri des séditieux n'est qu'un vain bruit.... Le peuple 
tient prête la foudre qui doit les frapper.... On favorise 
ce reste de fanatisme impur dont la philosophie auroit 
dû, depuis longtemps, purger l'empire. Monstres qui 
suez le crime (on applaudit), le dieu au nom duquel 
vous effrayez des âmes faibles et crédules est le dieu 
des passions, et le nôtre est celui de la clémence. » 
Pour le prouver, après avoir parlé de la foudre qui est 
prête à frapper les coupables, il s'écrie que la nation 
reproche aux représentants leur longanimité et qu'à 
leur premier mot, deux millions de bras se lèveront 
pour exterminer les rebelles. Voilà ce qui peut s'appeler 
une démonstration irréfutable. 

« Et vous, traîtres, que la constitution a nommés 
princes françois, qui préférez la qualité honteuse de 
chefs de brigands, vous voulez apporter le fer et le feu 
dans votre patrie ! Nous brûlerons nos propriétés, nos 
femmes, nos enfants.... Vous régnerez sur des mon- 
ceaux de cadavres, et vous boirez sur la ruine de votre 
propre patrie le sang des citoyens ! » 

11 invite ensuite les législateurs à annoncer « aux 



47:2 GONCHON ET FOURCADE. 

tyrans et aux despotes » le second réveil de la nation 
française. Et il en vient aux membres du Directoire, 
qu'il accuse d'avoir formé une coalition avec les an- 
ciens ministres pour favoriser les troubles excités par 
les conspirateurs du dedans. « Les Catilinas ne sont 
pas tous au bord du Rhin : ils sont dans la capitale, ils 
siègent dans l'administration ; mais les citoyens du fau- 
bourg ont encore les bras, les canons, les piques qui ont 
fait disparaître la Bastille.... Nous jurons, entre les 
mains des représentants du peuple, que, sans la liberté, 
sans l'Assemblée nationale, il n'y a plus de patrie pour 
nous. Nous mourrons, s'il le faut, pour les défendre. Tel 
sera le dernier cri des citoyens du faubourg Saint- 
Antoine 1.... » 

On ne se lasserait pas de citer ce morceau, car il 
est, dans son entassement de divagations et de lieux 
communs, un échantillon complet qui pourrait dis- 
penser, à la rigueur, de lire les autres produits de l'élo- 
quence révolutionnaire. Du premier coup, Fourcade 
était arrivé à la perfection du genre. Mais il est tout 
au moins fort douteux que cette adresse ait été débitée 
par Gonchon : je ne vois son nom signalé nulle part. 
En tout cas, il n'allait pas tarder à prendre possession 
de la barre. 

Dans son autobiographie apologétique, Fourcade 
ajoute qu'il rédigea quatre autres adresses conformé- 
ment aux mêmes principes jusqu'au 10 août. Après 
celles que nous venons de citer, — l'une où nous avons 
trouvé Gonchon sans être sûr d'y trouver Fourcade, 
l'autre où nous avons trouvé Fourcade sans y trouver 
Gonchon, — la première qui nous montre leur association 
d'une façon nette et certaine est celle du 6 mars 1792. 

1 Monile.ur du 1;5 décembre. 



GÔNCBON ET FOUBCiDE. fT3 

Cette fois les députés da faubourg de gloire Tenaient 
protester contre l'adresse au roi que « des hommes 
profondément pervers » avaient fait ]daearder dans 
tout Paris, avec la signature des habitants du iaaboiiiv 
Saint-Antoine, et où ils étaient peints ccmune « des 
êtres corrompus qui demandent à grands cris leors 
anciens fers. > « Nous ne venons pas, poursuivait l'ora- 
teur, désavouer cette diatribe criminelle. Les hommes 
du 14 juillet, accusés de sentiments parjures et serriles, 
ne doivent répondre à la calomnie que par le sourire 
du mépris et de la pitié. Notre justification est gravée 
sur les ruines de la Bastille, et notre réponse sur les 
fers de nos piques. » Mais ils profitaient de cette cir- 
constance pour prolester contre les * libelles incen- 
diaires, placards et affiches anticiviques » par lesquels 
on cherchait à égarer le peuple, et pour exhorter les 
législateurs < à ranimer l'esprit public, à lédiaiiffer le 
germe des vertus sociales. Ne souffrez pas que les mi- 
nistres oubhent un moment ce qu'ils sont et ce qœ 
vous êtes. Surveillez le pouvoir exécutif..,, car pour- 
quoi nous faire illusion ? C'est toujours dn pied du trône 
que le fleuve de la corruption se répandra dans toutes 
les veines du corps politique. » L'adresse suppliait aussi 
les représentants de s'occuper des subâslances. et 
finissait par un grand air de bravoure sur les fameuses 
piques : 

« Ce mol ne doit effrayer que les brigands et les 
conspirateurs. Ces armes terribles ont servi de pré- 
texte aux outrages de nos ennemis. Ah ! sans doute, il 
est plus facile aux intrigants de calomnier le peuple 
que d'imiter ses vertus. Avant de nous retirer, nous 
voulons bien leur donner un avis salutaire : il ne sera 
pas le dernier. Le voici : il vaut mieux servir les na- 
tions que les rois. Ces derniers sont toujours de mau- 

GXXSCmQiS IT FOCftCàDE. 18 



i74 GONCIION ET FOURCADE. 

vais maîtres. Ils méprisenl leurs valets. Si la jalousie 
ou la défiance porte quelquefois les peuples à persé- 
cuter les talents et les vertus, du moins ils ne les avi- 
lissent jamais, et tôt ou tard ils leur élèvent des 
autels.... Oui, messieurs, les courtisans, les rois, les 
ministres, la liste civile, passeront; mais les droits de 
riiomme, la souveraineté nationale et les piques ne 
passeront jamais '. » 

11 fallait à une éloquence d'une telle nature un débit 
en harmonie avec elle. L'organe et la conviction de V ora- 
teur ne pouvaient qu'en doubler l'effet. Dans la bouche 
de Gonchon -, ce mélange incohérent et monotone, in- 
solent et fanfaron de conseils et de menaces, devait 
flatter l'orgueil des délégués qu'il conduisait et exciter 
l'enthousiasme des tribunes. L'Assemblée elle-même, 
remuée par cette rhétorique, éclata en applaudisse- 
ments, et, après une réponse flatteuse du président 
Guyton de Morveau, ordonna l'insertion au procès- 
verbal, l'impression et la distribution de l'adresse. 

Dès lors Gonchon est l'interprète en titre du fau- 
bourg Saint-Antoine, le porte-parole des bonnets de 
laine. Les ruines de la Bastille servent de fond à toutes 
ses harangues. 11 parle appuyé sur une pique, arme 
favorite des sans-culottes en même temps qu'emblème 
révolutionnaire. La pique semble être devenue son 
attribut spécial. Le 25 mars, lorsqu'on baptisera civi- 
quement une petite fille sous le nom de Pétion-Natio- 
nale-Pique, il sera là encore, tenant sur la tête de l'en- 
fant une de ces armes révolutionnaires sous le 
patronage desquelles on a voulu la placer. 

Le 9 avril, à la suite des soldats de Chàteauvieux 

' MonHeur du 9 mars 1792. 

2 II est nommé par le Courrier de Gorsas, par le Moniieur et par 
plusieurs aulres journaux. 



GONCIION ET FOURCADE. 275 

présentés par CoUot d"Herbois et du tumultueux défilé 
de gardes nationaux, de citoyens et de citoyennes qui 
ouvre la grande série de ces ignobles parades dont 
l'enceinte législative va devenir de plus en plus fré- 
quemment le Ihéàtre, Gonchon, tenant en main une 
pique de neuf pieds surmontée du bonnet phrygien, 
et la fichant en terre, s'avance à la barre entre deux 
sapeurs du cortège et, d'une voix tellement fatiguée 
qu'elle peut à peine se faire entendre, il prononce une 
petite harangue toute familière qui a le caractère d'une 
improvisation et où Fourcade n'était certainement pour 
rien : 

« Les citoyens du faubourg Saint-Antoine, les vain- 
queurs de la Bastille, les hommes du 14 juillet m'ont 
chargé de vous avertir qu'ils font fabriquer dix 
mille piques déplus, suivant le modèle que vous voyez. 
Elles seront toujours forgées pour soutenir la liberté, 
la constitution, et pour vous défendre.... Nous vous en 
dirions bien davantage, car nous ne sommes jamais 
muets quand il s'agit d'exprimer nos sentiments et 
notre amour pour la liberté ; mais nous avons déjà 
tant crié : Vive la liberté ! Vive la constitution! Vive 
r Assemblée nationale! que nous en sommes en- 
roués ^ . » 

Sans doute Gonchon était allé chercher les Suisses 
à Brest et les avait accompagnés à partir de cette ville. 
Depuis quatre jours, dit Gorsas, il n'avait point quitté 
« cet oriflamme redoutable et sacré » (sa longue pique 
à bonnet rouge). Naturellement notre héros prit une 
part active à tous les détails du triomphe. Nous venons 
de le voir devant l'Assemblée. Au Point-du-.ïour, où 



1 Gorsas, Législative, VII, 1f)5. Moniteur du H avril. Lg Mnniieur dé- 
nature sou nom, dont il fait Coiic/ion. 



â76 GONCHON ET FOURCADE. 

l'on avait fait une station avant de pénétrer dans Paris, 
l'orateur du faubourg- Marceau avait solennellement 
embrassé l'orateur du faubourg Antoine, et cette théâ- 
trale accolade des deux grands faubourgs attendrit 
tous les spectateurs. Non content du rôle qu'il avait 
joué dans la fête, il revenait quelques jours après de- 
vant l'Assemblée pour en vanter la décence, l'ordre et 
l'harmonie contre ses détracteurs, et pour venger ses 
clients ordinaires des calomnies qui les avaient assaillis 
à ce sujet. Le peuple y a déployé, dit-il, « une allégresse 
que les valets de cour, qui le méprisent, ne peuvent ni 
goûter, ni concevoir. Aussi les scélérats n'ont pas osé 
se montrer ; ou plutôt il n'a pas daigné les apercevoir. » 
Après avoir sollicité au début « l'honneur d'être en- 
voyés au poste le plus périlleux, afin que les rois, leurs 
valets et les princes apprennent à connaître les 
hommes du quatorze juillet, » il finissait par une autre 
demande d'un genre tout différent : celle d'une loi sur 
les fêtes civiques; « car c'est dans les fêtes que régnent 
l'égalité, la fraternité; c'est là que les ennemis de cette 
égahté ouvriront enfin les yeux à la raison, qu'ils ver- 
seront des larmes de repentir et se confondront avec 
les autres pour rendre hommage à la liberté K » 

Le 21 mai, à la nouvelle de l'attentat commis contre 
Merhn, Basire et Chabot, c'est-à-dire du mandat d'ame- 
ner lancé par le juge de paix Larivière, sur la plainte 
des deux anciens ministres Bertrand de Moleville et 
Montmorin, accusés dans les Annales de Carra de faire 
partie du Comité autrichien, et sur la déclaration de 
Carra qu'il tenait le renseignement de ces trois mem- 
bres du Corps législatif, le faubourg, indigné, vote un(^ 
députation à l'Assemblée pour réclamer vengeance 

1 Monileur cUi 23 avril; séance du 22. 



GONCHON ET FOURCADE. 277 

contre les arislocrates qui ont osé porter une main sa- 
crilège sur les mandataires du peuple. Les députés du 
faubourg, avec Gonchon à leur tête, se présentent aux 
portes du Manège; il était trop tard: la délibération 
était commencée; ils se retirèrent donc pour ne pas 
encourir le soupçon de vouloir l'influencer, scrupule 
qui les honore. Seulement, comme il eût été dommage 
de laisser perdre un beau discours, Gonchon alla le 
soir le lire aux Jacobins : 

« La nation est outragée, s'écriait l'orateur. Trois de 
ses représentants viennent d'être conduits devant un 
officier de paix comme des scélérats! Tous les droits 
ont été violés : ceux de l'homme, ceux du citoyen, ceux 
du législateur! 11 y a bientôt deux jours que cette in- 
sulte a *été faite au peuple, à la loi, à l'Assemblée na- 
tionale, et la loi et le peuple ne sont pas encore ven- 
gés!.... Où en sommes-nous? Laisserez-vous donc à vos 
ennemis le temps de désigner leurs victimes? Non, 
législateurs, non : malgré vous, nous vous sauverons. 
Nos armes sont prêtes.... En dépit de tous les tyrans, 
de tous les esclaves, de tous les rebelles, de tous les 
intrigants, votre inviolabilité ne serapasun vainmot.... 
La majesté du peuple sera vengée, l'espoir des enne- 
mis confondu et la main du crime arrêtée dans sa 
course. Nous le jurons ! » 

Cette catilinaire continue longtemps sur le même 
ton, et nous n'en pouvons malheureusement donner 
que quelques extraits. Fourcade est déjà en plein dans 
la tradition révolutionnaire, qui consiste à imputer 
tous ses excès à ceux contre lesquels ils sont commis, 
à traiter les victimes de bourreaux et de brigands, à 
justifier ses propres crimes par les intentions qu'on 
prête à ses adversaires, à déshonorer ceux qu'on 
assassine, à s'indigner de la défense la plus timide 



!?7S GONCIION ET FOIIRCADE. 

comme d'uno agression perfide et meurtrière, à com- 
mettre les actes les plus sauvages en parlant sans 
cesse d'humanité, et au nom de riiumanité même. 

« Le courage ne consiste pas à détourner les yeux 
sur les bords de l'abîme : pour se sauver, il faut en 
mesurer toute la profondeur, y précipiter ceux qui 
voudroient l'agrandir et le combler ensuite. Comment 
peut-il se faire que nos ennemis n'aient jamais été plus 
insolents, plus forcenés, plus audacieux? N'est-ce pas 
un effet de votre indulgence?.... Lisez et jugez!.... Voilà 
les registres où tous les ennemis de l'égalité, roya- 
listes et aristocrates, expriment le poison qui les ronge. 
Tout ce que l'assassinat et la turpitude peuvent conce- 
voir déplus atroce se trouve consigné dans ces annales 
du crime. 

» ....Législateurs, ne vous endormez pas sur la foi 
des liommes blanchis dans le métier d'adulateurs et 
d'esclaves. Ecoutez la voix du peuple : il connaît ses 
ennemis; il les juge d'après leurs actions et ne se 
trompe jamais sur leurs vues. La cour des rois sera 
toujours l'asile de l'intrigue et de la perfidie. Là où il 
y aura des monceaux d'or, il y aura toujours des hom- 
mes corrompus.... Le temps de l'indulgence est passé. 
L'humanité même vous en fait une loi.... L'humanité 
veut que la majesté nationale ne soit pas outragée; que 
le méchant, armé du pouvoir, tremble sur les suites 
de son injustice; qu'il voie dans l'avenir l'homme qu'il 
opprima revenir sur les ailes de la vengeance K » 

Restons sur cette image, qui vaut bien celle de « la 
main du crime arrêtée dans sa course. » Comment la 

1 GoRSAS, Législative, t. VIIl, p, 338. Le rédacteur, sans doute Four- 
cade kii-mème, a soin de nous prévenir que l'adresse est du même au- 
tour que les trois autres présentées déjà à l'Assemblée par les hommes 
du 14 juillet. 



GONCMON ET KOUKCADE. 279 

société des Jacobins n'eùt-elle pas été conquise par 
celle déclamalion à la fois vague et violente, empha- 
tique et sentencieuse, redondante et féroce, que Ro- 
bespierre devait écouler livide de jalousie? Aussi en 
vola-t-elle non seulement Timpression, mais la distri- 
bution à domicile cl l'envoi à lous les juges de paix. 



III. 



La journée du 20 juin allait bientôt menacer jusque 
dans son palais « le méchant armé du pouvoir. » Gon- 
clion fut certainement mêlé aux conciliabules chez le 
brasseur Santerre et dans la salle du comité de la sec- 
lion des Quinze-Vingts, où se préparait de longue date 
l'invasion des Tuileries, sous prétexte de célébrer l'an- 
niversaire du Serment du Jeu de Paume par la planta- 
tion d'un arbre de la liberté sur la terrasse des Feuil- 
lants. 11 s'est plusieurs fois glorifié depuis, directement 
ou indirectement, de la part qu'il avait prise à ce pré- 
lude du 10 août, et il en a nettement revendiqué la 
responsabilité dans une adresse aux Jacobins ^ Mais 
il n'y joua qu'un rôle secondaire, après les Santerre, 
les Alexandre, les Saint-Huruge, les Lazowski, les 
Fournier l'Américain, les Rossignol, qui en furent les 
vrais organisateurs, et ce n'est même pas lui qui fut 
chargé de lire à la barre, avant l'ignoble défilé de 
l'émeute, la furieuse et menaçante harangue déguisée 
sous le nom de pétition ; ce fut Iluguenin, l'un de ses 
rivaux d'influence dans le faubourg. 

Il se dédommagea quelques jours après. L'agitation 
causée par le renvoi des ministres patriotes et le veto 
du roi contre les deux décrets qui ordonnaient la dé- 
portation des prêtres perturbateurs et la formation 

^ Journal des Jacobins du 27 juin 1792. 



GONCFION ET FOURCADE. 281 

d'un camp de vingt mille fédérés sous les murs de Pa- 
ris, ne s'apaisait pas dans les deux grands faubourgs 
révolutionnaires. Le 24 juin on parlait d'une nouvelle 
descente des hommes du 14 juillet, qui devaient reve- 
nir en masse « chercher la réponse à leur pétition. » 
Quelques préparatifs furent faits dans le jardin des 
Tuileries pour contenir cette nouvelle invasion, si elle 
se produisait, ou, comme s'exprime Prudhomme, « tout 
fut mis en œuvre pour provoquer le peuple et le forcer 
à se lever encore une fois », » puisque, suivant la 
théorie exposée plus haut et absolument invariable, 
tenter de se défendre est une provocation. Mais le peu- 
ple magnanime eut la sagesse de résister à celle-là, en 
se contentant d'aller protesterdevant l'Assemblée natio- 
nale contre les calomnies de ces ennemis de la Consti- 
tution qui, voulant absolument la guerre civile, osaient 
représenter comme des séditieux les vainqueurs de la 
Bastille, étrangers à tous les partis! 

Dans la séance du 25 juin, après s'être fait précéder 
d'une lettre par laquelle ils demandaient audience, afin 
de confondre « les vrais agitateurs, » car ceux qui vou- 
draient que la tranquillité fût compromise sont les 
seuls qui répandent des bruits alarmants -, vingt dé- 
putés de la section des Quinze-Vingts pénétrèrent dans 
la salle, ayant à leur tète Gonchon, qui prononça hau- 
tement l'apologie du 20 juin : 

« Législateurs, Ton menace de poursuivre les auteurs 
du rassemblement qui a eu lieu mercredi. Nous venons 
les dénoncer et les offrir à la vengeance des malveil- 
lants. C'est nous!.... C'est nous, pères de famille, ci- 

i Révolutions de Paris, n" 155. 

2 Voir le texte dans Mortimer-Ternaux, Hisloire de la Terreur, I, 272. 
Il diffère enlièrement du texte adouci que donne le Moniteur; M. Morti- 
mer-Ternaux reproduit l'original. 



!Î?82 GONCHON ET FOURCADE. 

loyens, soldais, vainqueurs de la Bastille; c'est nous 
qui, fatigués de tant de complots, des outrages faits à 
la nation el au Corps législatif, de la division que des 
hommes perfides semaieat entre les deux pouvoirs; 
c'est nous qui, voyant l'incivisme lever depuis quelques 
jours un front audacieux, avons rassemblé tous les 
hommes du 14 juillet pour renouveler un pacte d'al- 
liance. C'est nous qui, indignés du renvoi des ministres 
patriotes, des bassesses et des perfidies de la cour...., 
avons voulu présenter au roi le spectacle de vingt mille 
bras armés pour la défense de l'Assemblée nationale. 
C'est nous qu'on a outragés, calomniés, insultés; c'est 
nous que les valets de la cour ont voulu porter aux 
derniers excès, en nous traitant de brigands et de sé- 
ditieux; c'est nous qu'ils ont peints comme des canni- 
bales affamés du sang de nos frères d'armes; c'est 
nous qu'ils ont placés entre le feu de la garde natio- 
nale, que nous estimons, avec laquelle nous voulons 
ne faire qu'un, et l'indignation du Corps législatif, que 
nous venions défendre ! 

» Nos crimes, il est vrai, sont impardonnables. » Et 
Gonchon les énumère ironiquement. Us ont sonné le 
tocsin de la liberté et brisé le premier anneau de la 
chaîne qui pesait sur la France ; ils ont résisté aux ja- 
nissaires de Versailles ; « lorsque le démon de la cour 
étendait un crêpe funèbre sur la capitale, » ils ont pris 
la cocarde et forgé des piques ! Alors aussi ils violaient 
les lois et résistaient à la volonté royale ! Alors aussi 
ils commettaient des crimes contre la tyrannie! En 
regard de ces crimes, il indique les services rendus à 
la cause de la liberté par ceux qui veulent toute la 
constitution (c'est-à-dire le droit pour le roi de ren- 
voyer son ministère et de prononcer le veto). Quand il 
s'agissait de se partager les dépouilles de l'aristocratie, 



COXCIFON ET FOUnCADE. 283 

ils ti'ouvaieiil alors que l'insurrection des liommes du 
14 juillet avait été le plus saint des devoirs, et le 
peuple des faubourgs une famille de héros. « Insen- 
sés !.... Aussi crédules que des rois, nous les jugeâmes 
dignes d'être nos mandataires. Places, couronnes ci- 
viques, tout devint le fruit de leur agitation révo- 
lutionnaire. » Se trouvant nantis, ils changent dès lors 
de système, manœuvrent pour éteindre le flambeau de 
l'égalité, substituer au crédit de la naissance celui des 
richesses, et rendus furieux par l'opposition du peuple, 
ils se réconcilient avec ses anciens tyrans. « Auprès de 
ces hermaphrodites révolutionnaires, le royalisme tien 
lieu de toutes les vertus.... Tout ce qui flatte les petites 
passions et les vues ambitieuses de ces vils intrigants 
est contraire à la loi ; ils appellent violation des prin- 
cipes tout ce qui peut diminuer leur influence, éclairer 
le p(>uple et découvrir les conspirations. » 

Sur ce terrain, Gonchon a beau jeu. Il fait ressortir 
l'inconséquence de ces révolutionnaires illogiques qui 
veulent que la Révolution s'arrête avec eux et répu- 
dient les conséquences naturelles des principes qu'ils 
ont posés. Toute cette partie de sa harangue est d'une 
trame plus serrée qu'à l'ordinaire; mais il ne tarde pas 
à en revenir à la déclamation : 

« Les intrigants dont nous vous retraçons la con- 
duite osent dire qu'ils ne forment pas un parti ! C'est 
nous, artisans honnêtes ; c'est nous, pauvres citoyens, 
étrangers à la cour et aux intrigues ministérielles ; c'est 
nous qui sommes des factieux, des régicides, des bri- 
gands, des ennemis de la Constitution ! Eh ! grand 
Dieu î si nous méritions ces noms infâmes, répondez, 
vils scélérats, lâches calomniateurs, où en seriez- 
vous?.... Quand Tœil impartial de la postérité se pro- 
mènera sur les pages de notre histoire, ce n'est pas la 



284 GOXCllON ET FOURCADE. 

conduite de nos lâches caloninialeurs qui surprendra 
nos enfants, mais bien la générosité du peuple. » 

11 lerniine par une adjuration véhémente aux repré- 
sentants, qui seraient tous atteints par les vengeances 
du despotisme, même les faibles, les modérés, les pru- 
dents, car « qu'importent aux rois de la terre quelques 
crimes de plus, quelques têles de moins? » Qu'ils ne 
trahissent donc pas la confiance mise en eux par le 
plus beau royaume du monde, et ne le condamnent 
point à périr dans les horreurs de l'anarchie et de la 
guerre civile, malheur inévitable si le salut du peuple 
n'est pas la seule base de leurs délibérations. Plutôt 
que de voir un pareil spectacle, « mourons, s'il le faut. 
Oui, mourons, législateurs ! mais ne nous déshonorons 
pas 1. » 

Le président répondit, en quelques paroles gra- 
cieuses, que l'Assemblée saurait toujours garantir 
contre les efforts des despotes et les manœuvres des 
anarchistes les vrais amis de la liberté et de l'égalité, 
et il invita la députation aux honneurs de la séance. 
vSur quoi, Gonchon, charmé d'un accueil qu'il n'osait 
espérer après la manière dont on avait dépeint aux 
yeux des représentants les citoyens dont il s'était fait 
l'interprète, remercia avec effusion, en demandant à 
l'Assemblée de lui accorder une nouvelle audience pour 
recevoir communication d'une adresse que la section 
des Quinze-Vingts voulait envoyer à toutes les autres 
sections de Paris. Il était insatiable. On ne voit pas ce 
que l'Assemblée répondit à cette requête, et il ne 



1 RévoluUons de Paris, n" 155. Ce discours a été encore adouci el con- 
sidérablement abrégé dans le Moniteur, do façon à on changer le carac- 
tère et à lui donner une signification purement défonsivc (u" du 26 
juin). Le Moaileur était un de ces journaux sages et modérés (|ui so 
iiguraient atténuer les événements dont ils atténuaient le récit. 



GONCIION ET FOURCADE. 285 

semble pas non plus que Gonclion y ait donné suite. 

Le soir, encouragé par son succès précédent, il alla 
donner une nouvelle lecture de la même adresse à la 
société des Jacobins, qui l'applaudit et en ordonna l'im- 
pression, comme avait fait l'Assemblée i. 

11 est assez probable que Gonchon prit part à l'assaut 
des Tuileries comme il avait pris part à son invasion, 
mêlé aux faubouriens, qui seront désormais les 
hommes du 14 juillet et du 10 août. S'il faut l'en 
croire -, « il se trouva avec les piques sous le feu des 
Suisses et des satellites du tyran. » Cependant le bravo 
Gonchon, comme on l'appelait toujours, semblait, en 
dépit de ce qualificatif, moins né pour l'action que pour 
la parole. Les poumons étaient sa partie forte, et il 
justifiait surtout l'épithète inséparable de son nom par 
ces retentissantes harangues après chacune desquelles 
on pouvait lui dire avec admiration: « (]'est bravement 
crié. » vVussi, qu'il ait été mêlé au combat de près ou 
de loin, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne s'abstint 
pas de venir, après coup, triompher a la barre. L'As- 
semblée, qui s'était déclarée en permanence lelOaoùl, 
passait les journées à recevoir des députations, à 
écouter des lectures d'adresses, des réclamations, des 
dénonciations, à voir défiler des parades, à décréter 
des mentions honorables, à voter ou k renvoyer à ses 
comités des centaines de propositions ou de pétitions, 
à se débattre au milieu du chaos et à légaliser les actes 
de l'insurrection victorieuse. Le 16 au matin, à la suite 
d'une foule d'autres, une délégation du faubourg Saint- 
Antoine se présenta à la séance, et Gonchon donna lec- 

• Journal des Jacobins du -27 juin. 11 l'appelle Gaudion, el le Moni- 
leur, cette fois, Gouchon. 

~ Letlre de la maison d'arrji de Lazare à la commission populaire 
séante au Loxivre. 



^86 nON'CHON ET roURCADE. 

lure en son nom d une longue adresse, où il serait aisé 
de reconnaître le style de Fourcade, quand même nous 
ne saurions point, par le Courripr de Gorsas, qu'elle 
était de sa main. 

L'adresse débute par une apologie du peuple qui est 
un véritable panégyrique de rignorance et de l'incapa- 
cité. On y retrouve un écho des mépris de Marat 
pour ceux qu'il appelait les hommes d'Etat : 

« Nous les avons fait rougir plus d'une fois, ces poli- 
tiques imbéciles qui se croyoient des législateurs parce 
qu'ils savoient embrouiller un code barbare, et ces pro- 
fesseurs de droit public qui avoient cru trouver la 
pierre philosophale de la législation, en séparant la 
politique de la morale. Tous ces grands génies, parés 
du beau titre de constitutionnaires, sont forcés de 
rendre justice à des hommes qui n'ont jamais étudié 
l'art du gouvernement que dans le livre de la nature.... 
Tout ce que les intrigants et les beaux esprits avoient 
caché dans le registre des lois a disparu comme un 
nuage. Nous avions beau leur dire : « Avec tout votre 
savoir et vos lois anglaises, vous ne savez ce que vous 
faites ; vous trahissez les intérêts de la nation ; vous 
élevez des autels à l'anarchie, à la corruption, à l'in- 
trigue !.... Nous prêchions dans le désert.... Mais quel 
a été le résultat de tant de crimes et de perfidies ? 
Gomme nos anciens despotes, ils sont tombés sous la 
hache populaire, et, perdus dans le troupeau des scé- 
lérats qui ont fait le malheur des nations, ils iront 
grossir la foule des grands exemples qui apprennent 
aux législateurs que la faux du temps ne respecte que 
les mstitutions fondées sur la nature et l'équité. » 

Le peuple en sait plus que tous les professeurs de 
droit public et les orgueilleux doctriiiaires qui le dé- 
daignenl. Le peuple est bon, le peuple est pur; le 




pefl|^ est înfaiPfli ig éaiK sa qoodBHe gn cMbi àaa? î^^ 

m^încte et ses sa^iinenls. Le$ atiastat^ dm 4»p&- 

tf'^me. le$ droits de rhoHBe. la mmtciàm tÊé 

les anlûBâles de PiaitjHL ei la bord^ 

passent et repassent da&seetle 

Y adresse easmie 

enfin â lendie jastke an pevçle. d^s élâ^^^s 

eottseOs et de lefons. levr '-- i Mnl la 

doivent sniiT>?. les ïniïl»i ^ sentir ^mr »fix>^ 

immédiate snr les Bssrs^ â s'cr^nper d 

natM»ale. lont en «livîâaRt le dé£ni de 

appelant le nirefle^ent : 

< Qne femapie dn passé wws ^erre. â nons çê 
avons eneor?' ks am^s â la aaîn !_^ One ac<4re otsifis 
sociaht ne piësenle pins an tronc déckamé. snrmjciié 
dane tête Iddense et nonnîe de la <^/ ^ de IûcSw 

ro-ïîs des hoBBes - ' - par ledevoîr r, ^ ^ nii ïi T'ii 
Xû(S beavx es^sil^ - • ripent depès 1 m^li ap d~«Be 
balance pofitîqQe - -^ ravoos trovnée saos la cfcer- 
eker : efle est dar.: . ..^nr de rh c—w. Ayei an s»?«i- 
venienent qni ntetie le paair^ antdessss de s^s 
bibles i^^sâûÉorviesw et le ;«4ie an-des^soi^ de 5es 
moyens : TéqaiKfare seia parait. Les «rands sêaie ~ 
la Tanùse et dn Khîn ont iKnn dOMpaser des v^flaHie^ 
des manifestes et des snpplêiBents. 3? ne rèag aiiont 
pas pins à ckunr les 1 anatnreqnà 

pêcher de les snivn?- 

Après cette alhtski& a f*ll eS a^i : _ v-z r 
die BnBKSVîck. ii terminait par un lij^sc^ 

lêe: 

« Onib viennent netev^r. .r> _.. > j? It p-^' ,- 

br^ands dn Xord. ces antbn>popiia^!es cour t^- . il> 

ont promis à lenrs sicildats le sai^ et le bien des Fran- 
^>! V-i^ eriir>?iil dans îe^ j^r»*!' r> ^- îa capdtxte ! >: 



:288 GONCIION ET FOURCADE. 

la vicloire Iraliit notre cause, les torches sont prêtes.... 
Us ne trouveront que des cendres à recueillir et des 
ossements à dévorer i. » 

De quel orgueil devaient se sentir pénétrer, pendant 
de si belles phrases, dont l'éclat rejaillissait sur eux, 
les bonnets de laine du faubourg qui lui servaient d'es- 
corte et se tenaient debout à la barre à côté de lui! 
Voilà un homme qui leur faisait honneur, qui assurait 
au faubourg la palme de l'éloquence comme il avait 
déjà celle du patriotisme, et lui conquérait devant l'As- 
semblée le même rang qu'au siège de la Bastille : le 
premier. De Fourcade il n'était pas question : il restait 
dans la coulisse, on ne le voyait pas. Toute la popula- 
rité de ces parades oratoires revenait à Gonchon. 11 
n'était pas seulement fameux ; c'était maintenant une 
puissance, un homme qu'on suivait, qui avait ses fana- 
tiques, qui pouvait parler haut au nom du peuple. 11 
fut question de lui comme candidat de Paris à la Con- 
vention 2. Peut-être Gonchon fùt-il devenu l'un des 
orateurs de la grande assemblée révolutionnaire, car 
l'aplomb ne lui manquait pas plus que l'organe; il était 
tout frotté des idées et de la phraséologie du temps ; il 
avait de la chaleur, une certaine éloquence naturelle, 
et il lui était arrivé plusieurs fois déjà de parler pour 
son propre compte et de s'en tirer. Mais la proposition 
n'eut pas de suite. 

Au mois d'août 1792, il fut envoyé dans les provinces 
envahies par les Prussiens, à titre de commissaire 



i Moniteur du 18 août. Gorsas, Législative, t. XI, p. 26G : « Rédigée 
par P. T. Fourcade, ainsi que toutes celles dont Qonclion a fait lecture 
au nom des liorames du 14 juillet, « dit une note. 

2 Révolutions de Pari:;, XIII, 390. Senlinelle du 21 août (an iv de 
l'iilgalilé). La Sentinelle le propose; il est vrai que Gonchon en était l'un 
des rédacteurs. 



GONCIION ET FOURCADE. 289 

chargé de rendre compte de la journée du 10 août et 
de mettre l'esprit public à la hauteur des circonstances. 
S'il faut s'en rapporter à lui, il partit à pied, le sac au 
dos, et sur la route de Verdun, que l'ennemi assiégeait, 
il afficha aux arbres le décret accordant cent livres de 
rente aux déserteurs : comme ce placard n'était écrit 
qu'en allemand, il fut même arrêté par la garde natio- 
nale comme espion. A Bar, il fit renverser les fourches 
patibulaires et gratter les armoiries, et il se vante 
d'avoir, sur une hauteur voisine, chanté avec un groupe 
de patriotes des hymnes civiques et guerriers d'une 
telle force qu'ils furent entendus à plus d'une lieue à 
la ronde : on reconnaît l'homme aux poumons de 
bronze, fier de sa voix de stentor. Nous le voyons, 
d'ailleurs, dans toutes les circonstances de sa vie, atta- 
cher une grande importance aux chants patriotiques : 
il en apprenait aux soldats en suivant l'armée, par la 
pluie et la boue, dans les plaines de la Champagne, et 
il les faisait boire à la république avant qu'elle fût 
proclamée. 11 s'appliquait également à rehausser le 
courage des habitants de la campagne. A l'en croire, il 
pénétra jusque dans le camp prussien et fit même le 
coup de sabre dans une charge contre les hussards en- 
nemis. Ce n'était point Tintérêt personnel qui le gui- 
dait, car il fut à peine défrayé et ne reçut que 
450 livres pour les frais de cette mission i. 

i Gonchon aux citoyens de la seclion Bonne-Nouvelle, pièce in-8", 
s. d. Lelire écriie de la maison d'arrct de Lazare à la commission popu- 
laire séante au Louvre, inédite. Archives nationales, F. 4006. 



GONCHON ET FOURCADE. 19 



IV. 



Dès les premiers jours de la Convention, l'antago- 
nisme s'était déclaré entre la représentation départe- 
mentale et la représentation parisienne. La première, 
arrivant à Paris sous l'impression de dégoût et d'hor- 
reur produite par les massacres de septembre et pleine 
d'une défiance légitime contre la Commune révolution- 
naire, sous l'influence de laquelle s'étaient faites les 
élections parisiennes, sentait vivement le besoin de 
protéger la Convention, organe de tout le pays, par 
une force dont la France entière fournirait les éléments. 
Cette garde départementale, proposée par Buzot dans 
la séance du 24 septembre, et votée en principe par la 
presque unanimité de la Convention, est le point de 
départ de la lutte de la Gironde contre la Montagne : 
tous les efforts de celle-ci tendirent à retarder, ou plu- 
tôt à empêcher l'application d'une loi dirigée contre la 
toute-puissance des insurrections parisiennes. Si elle 
était en minorité dans l'Assemblée, elle avait pour elle 
la Commune, les Jacobins, la masse des sans-culottes, 
et dans la longue lutte qui s'engagea autour de cette 
question vitale, et qui devait se terminer, grâce à son 
audace, à sa discipline, aux timidités, aux divisions, 
aux fautes de tactique de ses adversaires, par la dé- 
faite et la proscription de la majorité, elle ne cessa 
d'appeler à son aide la pression du dehors. 

Le 19 octobre, des commissaires des quarante-huit 



GONCIION ET FOURCADE. 291 

sections de Paris faisaient lire et déposer à la barre, 
aux applaudissements des tribunes et au milieu des 
protestations de l'Assemblée, une adresse violente 
contre ce que les journaux jacobins appelaient une 
garde prétorienne, ou encore la maison militaire de la 
Convention. Le 21, les fédérés marseillais venaient ré- 
clamer le droit de veiller à la défense des représen- 
tants ; la section de Grenelle désavouait l'adresse pré- 
sentée l'avanl-veille au nom des quarante-huit sections 
de Paris, et immédiatement après, Gonchon se présen- 
tait à la barre, au nom cette fois de deux sections, — 
les Quinze-Vingts et Bonne-Nouvelle, — et y donnait lec- 
ture d'une longue pétition où, tout en réclamant contre 
le mot de force armée qui ne doit pas souiller le code 
d'un peuple républicain, et contre les motifs injurieux 
pour les hommes du 14 juillet sur lesquels on avait ap- 
puyé le décret, il en acceptait le principe et s'y ralliait i. 
Gonchon, ou plutôt Fourcade, dont la touche se sent 
à chaque ligne de cette harangue laborieusement tra- 
vaillée, plus sentencieuse, plus solennelle, plus remplie 
de grands mots et de magnifiques périodes que toutes 
les autres, avait senti le besoin de prendre des précau- 
tions pour faire passer cette adhésion à la garde dépar- 
tementale, et il l'avait tellement enguirlandée de fleurs 
à l'adresse des révolutionnaires, en n'exceptant que les 
scélérats, au nombre desquels personne n'était tenté 
de se ranger; il l'avait si bien enveloppée dans un amal- 
game de mots séduisants, de phrases sonores, de lieux 
communs également en honneur dans les deux partis, 
que la lecture de sa pétition parait avoir rencontré une 
faveur égale à droite et à gauche. Quoiqu'ils fussent 
coutumiersdu succès, Fourcade et Gonchon durent être 

1 Le Monileur la donne en entier dans son numéro du 2'o octobre. 



292 GONCIION ET FOURCADE. 

enivrés de celui-là, qui, pour la première fois qu'ils 
s'adressaient à la Convention, atteignait aux propor- 
tions du triomphe. Applaudissements redoublés, accla- 
mations unanimes, cris d'approbation où les tribunes 
prenaient part et où les Montagnards se confondaient 
avec les Girondins, accueillirent chaque phrase de ce 
manifeste, celles mêmes où l'orateur, comme s'il eût 
senti l'Assemblée conquise, lui parlait de haut en lui 
reprochant ses discordes. 
L'exorde, pris de loin, a la majesté de Bossuet : 
« Quand la cour versoit à pleines mains sur tout 
l'empire la coupe de la haine et de la corruption, 
lorsque la France étoit encore un royaume, nous entre- 
tenions sous le chaume des faubourgs et sur les ruines 
de la Bastille le feu sacré de l'égalité. Nous rappelions 
à haute voix les grands principes, et nous faisions à la 
barre cette prophétie politique : « L'éponge des siècles 
peut effacer du livre de la loi le chapitre de la royauté, 
mais le titre de la souveraineté nationale restera tou- 
jours intact. » Aujourd'hui que la liberté n'est plus 
couverte d'un manteau royal et que les drapeaux de la 
victoire entourent le berceau de la République, nous 
dirons au peuple français : Sous des rois, l'Etat peut se 
soutenir par l'intrigue et le vice, mais l'empire des lois 
ne se conserve que par les bonnes mœurs. Extermi- 
nons les tyrans, mais ne le devenons pas nous-mêmes; 
qu'une idole nouvelle ne s'élève point sur les débris de 
nos anciens monuments. Détestez la flatterie : c'est la 
compagne du vice, l'écueil de la vertu et la perte de 
la République. En un mot, celui qui calomnie le peuple 
est un tyran ; mais celui qui le flatte veut le devenir. » 
La Convention, dont une partie seulement avait 
appris, pendant la Législative, à connaître cette élo- 
quence à la fois austère et magnifique, écoutait, char- 



GONCHON ET FOURCADE. 293 

mée et bercée par ce cliquetis de mots. L'orateur con- 
tinuait lentement sa marche, prodiguant les maximes 
vagues, les axiomes verbeux, les images à la mode, 
les antithèses à effet, et ces phrases à double com- 
partiment où chaque parti se trouvait caressé tour à 
tour : 

« Manlius et Tarquin, Charles et Cromwell sont égaux 
à nos yeux. Terrassez les intrigants et les faux amis 
de la patrie ; mais, en évitant un écueil, prenez garde, 
citoyens, de tomber dans un autre : ne confondez pas 
avec les agitateurs ces patriotes chaleureux qui nour- 
rissent des défiances salutaires et observent sans re- 
lâche la conduite de nos ennemis. Détestons les ven- 
geances illégales, mais soyons persuadés que le peuple 
n'est jamais conduit que par un sentiment de justice. 
Emoussohs le glaive de la démagogie, mais n'aiguisons 
pas celui du modérantisme : il a déchiré le sein de la 
patrie. N'oublions jamais que les tyrans sont incorri- 
gibles. La royauté vient de descendre au tombeau, 
mais l'odeur fétide que jette son cadavre peut empoi- 
sonner l'air que respirent les hommes libres. » 

Les deux côtés pouvaient applaudir avec un égal 
enthousiasme de si belles métaphores et si bien faites 
pour leur plaire au même degré! L'orateur reprenait, 
sans qu'on vît encore davantage où il voulait en venir, 
et après de nouvelles divagations, il en arrivait à re- 
procher à tous les partis, c'est-à-dire à aucun, leurs 
dissensions intestines. 

« C'est avec douleur que nous voyons des hommes 
faits pour se chérir et s'estimer, se haïr et se craindre 
autant et plus qu'ils ne détestent les tyrans.... Ahî 
croyez-en des citoyens étrangers à l'intrigue. On s'at- 
tribue mutuellement des torts imaginaires.... Les opi- 
nions différentes engendrent facilement des soupçons, 



294 GONCIION ET FOURCADE. 

ol il n'est pas de soupçon que la prévention et la ja- 
lousie ne cliangeni en certitude. » 

Enfin il aborde le vrai sujet de l'adresse, mais avec 
({uelles précautions oratoires encore, et avec quels mé- 
nagements pour l'autre parti : 

« Des hommes pervers, et mis peut-être en avant par 
ceux qui ont fondé leurs espérances sur la dissolution de 
la République, se sont portés à des excès condamnables. 
(Admirez l'euphémisme, et aussi cette tactique tradition- 
nelle qui consiste à insinuer, quand on ne peut faire 
mieux, que les crimes révolutionnaires ont été commis 
par des aristocrates déguisés.) Au lieu de nous aider à 
les poursuivre et à les punir, beaucoup d'individus, que 
nous nous plaisions à croire nos amis, ont lâchement 
calomnié les habitants de cette ville... Que les vain- 
queurs de la Bastille, les fils aines delà Révolution fran- 
çaise aient conspiré contre l'indépendance de la Répu- 
blique; qu'ils aient voulu arracher aux départements le 
sceptre de l'autorité souveraine, devenir les tyrans de 
l'Assemblée nationale, législateurs, nous en appelons à 
vous-mêmes ! est-il quelqu'un de vous qui le pense, qui 
le croie, qui puisse le dire? [Non, non! s'écrie-t-on de 
divers côtés, et de vifs applaudissements éclatent pour 
la douzième fois.) Est-il un homme assez injuste pour 
confondre les habitants de Paris avec des scélérats ou 
des insensés que nous méprisons, comme vous les mé- 
prisez vous-mêmes? Avoit-on besoin, pour appeler au- 
tour de vous nos frères des départements, de calom- 
nier les hommes du 14 juillet ? Nos bras ne sont-ils pas 
toujours ouverts pour les recevoir? (On applaudit en- 
core vivement.).... Ah! qu'ils viennent, non pas six, 
sept, huit, vingt-quatre mille, mais qu'un million de 
Français accourent dans ces murs, ils y trouveront des 
frères et des amis,... Mais qu'ils arrivent sous une dé- 



GONCHON ET FOURCADE. 29o 

nomination fraternelle ; qu'ils viennent, non pas pour 
vous défendre, mais pour nous aider à vous garder! » 

Là un enthousiasme unanime s'empare de l'Assemblée 
et des tribunes. 11 y en a pour tout le monde, et tout le 
monde est ou paraît content. On s'extasie sur cette 
heureuse idée, qui donne satisfaction à la droite et à 
la gauche : à la droite, en lui concédant la garde dépar- 
tementale en principe ; à la gauche, en défendant le 
peuple de Paris et en le mêlant aux frères et amis de 
province pour garder la Convention. Pendant une mi- 
nute, tous se trouvèrent confondus dans la même ap- 
probation, sauf sans doute quelques politiques inacces- 
sibles aux phrases et qui savaient ce qu'ils voulaient. 
Ce fut comme un nouveau baiser Lamourette, mais 
moins durable encore que le premier. 

Continuant son discours, Gonchon passait ensuite, 
par une transition un peu forcée, à la loi martiale et, 
avec des accents pathétiques, il conviait l'Assemblée à 
porter au Champ de Mars le livre des décrets, à en ar- 
racher les feuilles sanglantes de cette loi barbare et à 
les déchirer, de concert avec les citoyens, sur l'autel de 
la patrie : « La France est république! et ceux qui 
eurent le courage de le demander les premiers ne sont 
pas encore vengés!.... et le poignard qui les assassina 
souille encore les regards d'un peuple libre! » Celte 
philippique véhémente contre la loi martiale fut ac- 
cueillie avec la même faveur que le reste du discours. 
Après la réponse du président, Gonchon, poursuivant 
son avantage et le fixant, ajouta quelques mots impro- 
visés, pour réclamer l'incinération des drapeaux rouges 
sur l'autel de la patrie dans tous les départements. — 
Oui ! oui ! s'écrie-t-on de toutes parts, et les applaudis- 
sements éclatent encore comme un tonnerre. Chabot se 
hâta de transformer en proposition le vœu relatif à 



^96 GONCIION ET FOURCADE. 

Tabolilion de la loi martiale, en demandant que le 
comité de législation présentât le lendemain un rapport 
sur cet objet, et la Convention vota dans ce sens à 
l'unanimité, mais ce fut un de ces votes sans consé- 
quence comme elle en émettait par milliers : le lende- 
main le comité de législation ne présenta aucun rap- 
port, et la loi martiale ne fut abolie qu'après le 31 mai. 
Quel était le principal objet du discours dans l'esprit 
de Fourcade et de Gonchon? Je ne sais. Quand il en 
vient à la loi martiale, on pourrait croire, à la précision 
et à l'énergie de plus en plus grandes avec lesquelles 
l'orateur s'exprime, prenant l'offensive avec assurance 
comme s'il se sentait maintenant maître du terrain, 
que tout ce qui précède n'a été qu'un long et solennel 
détour pour en arriver là. Mais enfin, sur la grande et 
brûlante question du jour, celle de la force départemen- 
tale, l'adresse des hommes du 14 juillet, avec toutes 
ses réserves, avec les précautions, les tempéraments 
et les concessions cachés sous les apparences de l'au- 
dace, ne s'en était pas moins prononcée, au fond, dans 
le sens de la Gironde i. Sans doute les deux partis 
semblèrent s'attribuera peu près également le bénéfice 
de ce discours. La députation du faubourg Saint- 



' Les inspirateurs de Gonclion, dit Mortimer-Ternaux, « lui avaient 
permis d:> donner libre carrière à son éloquence, pourvu que, dans sa 
conclusion, il adliérât aux principes d'une garde dont les déparlements 
fourniraient les principaux éléments: ils l'avaient même autorisé à 
demander, pour gage d'alliance entre l'Assemblée et les masses popu- 
laires, l'abrogation de la loi en vertu de laquelle le Cliamp de Mars 
avail élé ensanglanté io 17 juillet 1791. Cette concession devait com- 
penser, suivant eux, ce que la formation d'une garde départementale 
pouvait avoir d'agressif vis-à-vis de la population parisienne. » [Hist. 
de la Terreur, IV, 270.) L'explicalit)n est plausible et répond bien au 
tempérament des Girondins. Notons seulement que ce n'est pas dans sa 
conclusion que Gonchon adhère à la garde départementale; la conclu- 
sion est consacrée à l'abolition de la loi martiale. 



GONCHON ET FOIJRCADE. ^97 

Antoine fui invitée à la séance, et l'Assemblée vota 
aussi l'impression de l'adresse et l'envoi aux quatre- 
vingt-trois départements, sur la proposition de Bazire. 
Mais le président, qui était le girondin Guadet, n'ex- 
prima pas une approbation moins chaleureuse dans les 
félicitations adressées par lui à ces « estimables et gé- 
néreux citoyens » qui, dit-il, parlaient de la liberté 
comme ils savaient la défendre, et dans le cœur des- 
quels on la retrouverait si jamais elle pouvait se 
perdre. C'était, d'ailleurs, une tactique naturelle de 
tirer à soi le grand faubourg et de le flatter. 

Que Bazire, Chabot et la plupart des montagnards 
de la Convention n'aient pas compris nettement 
d'abord, sous l'avalanche de tant de phrases bien faites 
pour les étourdir, l'adhésion du faubourg au principe 
du décret proposé par Buzot, ou qu'ils aient eu intérêt 
à laisser dans l'ombre cette partie du discours pour 
s'emparer de celle qui cadrait avec leurs vues, rien de 
plus naturel. Mais, à distance et de sang-froid, d'autres 
le comprirent. Prudhomme, qui dans les Révolutions de 
Paris combattait avec vigueur la garde départemen- 
tale, fut certainement de ce nombre, et la preuve en est 
que son journal, dans l'analyse de la séance du 21 oc- 
tobre, — où il mentionne pourtant le désaveu de 
l'adresse des 48 sections non seulement par celle de la 
Fontaine de Grenelle, mais encore par celle de la Butte- 
des-Moulins, qu'a oubliée le Moniteur, — ne souffle 
mot de la pétition des hommes du 14 juillet. Gêné par 
les éloges qu'il avait décernés, aux précédentes adresses 
du faubourg, il la supprime, et par là en même temps 
il avertit tacitement les Vainqueurs de la Bastille et 
leur orateur qu'ils ont fait fausse route i. 

1 liévolulions de Paris, ii" 172. 



298 GONCMON ET FOURCADE. 

PeuL-ùlre eùl-on pu, dans le moment, s'entendre sur 
les bases présentées par Gonchon pour la rédaction 
du décret relatif à la garde départementale. Mais on 
l'oublia après la lecture : l'attention avait été détournée 
sur la loi martiale par la dernière partie de l'adresse, 
et les Montagnards avaient pris soin de l'y fixer. Ils 
surent tirer de ce fatras oratoire ce qui leur était utile, 
tandis que la Gironde n'en sut rien tirer du tout. Toute 
la conclusion pratique (au moins en apparence) qui en 
sortit fut le vote sur la proposition de Chabot, et celle 
de Buzot, votée déjà depuis tout près d'un mois et dont 
l'application eût pu sauver les Girondins, fut laissée 
encore de côté. 

Mais ce magnifique début devant la Convention eut 
du moins pour résultat d'accroître l'influence et la po- 
pularité de Gonchon. 11 recevait de toutes parts des fé- 
licitations et des adhésions K Les Girondins, à partir 
de ce moment, eurent plus que jamais les yeux sur lui : 
c'était une recrue naturellement indiquée, un auxiliaire 
qui leur permettrait de s'appuyer sur la citadelle de la 
Révolution. Lui-même prit une haute idée de son im- 
portance. Même au théâtre, on le voit continuer son 
rôle d'orateur et parler au nom du faubourg. Le 12 no- 
vembre, La Martelière, dont le RobetH chef de brigands 
avait fait grand tapage quelques mois auparavant, non 
sans exciter déjà les protestations des Jacobins, qui 
l'accusaient d'être contre-révolutionnaire, donnait au 
même théâtre (le Marais) une suite à cette pièce : le 
Tribunal redoutable. En lisant ce drame aujourd'hui, 
il serait difficile d'y découvrir une manœuvre monar- 
chique. On l'y vit pourtant, grâce aux antécédents de 
l'auteur et aux circonstances. La tour du troisième acte, 

1 Voir eu pardcalici" le Courrier de Gorsas : Convenlion^ n" 32. 



GONCHON ET FOURCADE. :299 

OÙ gémissait l'intéressanle Julie, ressemblait à la tour 
du Temple, et Robert, criant Grâce! d'un ton pathé- 
tique pour son frère Maurice tout couvert de crimes, 
demandait grâce pour Louis. « Drame antirévolution- 
naire et constitutionnel dans toute la force du terme, 
dit Prudhomme i : il est bardé de maximes sur les 
vertus d'un bon roi.... L'esprit de cet ouvrage est du 
royalisme le plus impudent. 11 en résulte.... qu'il faut 
s'attendrir et verser des larmes sur le sort déplorable 
d'une princesse infortunée enfermée dans une tour, et 
qu'au mot touchant de Grâce î grâce! tous les cœurs 
doivent s'attendrir, les yeux se remplir de larmes et 
les genoux se plier devant le caractère sacré d'un indi- 
vidu oint de l'huile de la sainte ampoule. » 

Averti par la clameur publique, Gonchon se rendit à 
la troisième représentation, et au milieu de la pièce, il 
se leva au parterre pour protester hautement. « Menacé 
par les suppôts de l'aristocratie, » il leur répond avec 
l'énergie d'un combattant du 14 juillet et du 10 août : 
« Le premier qui m'attaque est un homme mort. » Et 
il intime au directeur l'ordre de suspendre les repré- 
sentations du Tribunal redoutable, en le menaçant 
d'ameuter contre lui tout le faubourg Saint-Antoine 2. 
Le directeur n'osa résister, mais, après plusieurs jours 
où les relâches alternaient avec les pièces empruntées 
à tous les répertoires, ne voulant pas perdre ses frais 
de costumes et de décors, il fit remanier complètement 

1 Bévolut. de Paris, n" 17G. 

2 Révolutions de Paris.— Jauffret, Théâtre révolutionnaire, p. 164- 
165. La 3^ représentation figure dans le programme des spectacles au Mo- 
niteur du 14 novembre. Le 17, en faisant relâche, le Marais en annonce 
une 4« pour le lendemain, mais elle n'eut pas lieu, el il n'est pas diffi- 
cile de s'apercevoir, à la composition incoliér-jnle de ses affiches, qui 
varient chaque jour, puis à ses relâches répétés, que le théâtre est en 
désarroi. 



300 GONCHON ET FOURCADE. 

la pièce, qui reparut sous le litre de Robert le républi- 
cain ^ 

Quelque temps après, rintervention de notre héros 
se produisit encore dans des circonstances analogues 
au théâtre de la ville de Chartres, où il était allé en 
mission avec Fourcade. On donnait Gabrielle de Vergy, 
de du Belloy. Choqué d'entendre applaudir avec chaleur 
les passages les plus aristocratiques, Gonchon se lève 
au parquet, en criant de sa voix retentissante : « Vous 
ignorez donc que les sans-culottes du faubourg Saint- 
Antoine sont ici? » Les applaudissements se turent 
aussitôt, et Gonchon, un peu apaisé, voulut bien laisser 
achever la tragédie. Mais voyant arriver, à la petite 
pièce, des acteurs coiffés de chapeaux à plumet, avec 
des épées décorées de nœuds verts, il monte au foyer et 
leur dit, d'un ton qui n'admettait pas de réplique: « Nous 
avons renversé les rois, et nous renverserons aisément 
les rois de théâtre. Otez ces rubans verts. » Ils obéirent. 
— Pour achever la conversion des spectateurs, l'infati- 
gable Gonchon chanta des couplets patriotiques : 

Allons porter sur les Irùnes 
Le bonnet de liberté, 
Fondfe en tasses les couronnes 
Pour boire à l'humanité-. 

Un soulèvement, qui s'était étendu à plusieurs dé- 

1 Révolulions de Paris, n" 179. — Robert le répiihlicaia paraît pour 
la première fois sur les programmes de spectacle le G décembre. 

'■^ Révolulions de Paris, n" 180. Il raconte aussi, dans sa brochure : 
Gonriion aux citoyens de la section Bonne-Nouvelle, comment, pendant 
sa mission à Lyon, assistant à une rcprésenlation de Guillaume Tell, il 
apaisa une rixe qui menaçait de prendre de graves proportions entre les 
spectateurs, en enjambant sa luge et en criant « d'une voix lerrihle, » 
un pied sur la banquette, l'autre sur la balustrade : « Camarades, em- 
brassez-vous. » A l'instant, les sabres déjà tirés furent remis au four- 
reau ; les citoyens s'embrassèrent et se mirent par groupes à danser la 
carmacrnolc. 



GONCHON ET KOURCADE. 301 

parlements limilrophes , avait éclaté, aux derniers 
jours de novembre, dans beaucoup de communes 
d'Eure-et-Loir, par suite de la cherté des subsistances, 
et l'insurrection avait pris rapidement des proportions 
menaçantes. Les commissaires envoyés le 27 novembre 
par la Convention virent leur autorité méconnue et 
faillirent être massacrés. Ils n'échappèrent à la mort 
qu'en consentant, moins héroïques que ne l'avait été, 
quelques mois auparavant, le maire d'Etampes Simon- 
neau, à signer la taxe des grains et des autres denrées, 
puis ils revinrent précipitamment à Paris, laissantl'in- 
surrection victorieuse. Le long et dramatique récit 
porté à la tribune, dans la séance du 30 novembre, par 
l'un des commissaires, Lecoinlre-Puyra veau, excita une 
vive émotion dans l'Assemblée, qui vota l'envoi de 
forces suffisantes pour imposer aux séditieux, mais 
en improuvant, sur la proposition de Lacroix et de Ma- 
nuel, la conduite de ses commissaires, qui avaient 
préféré la vie au devoir. 

Ce fut sans doute à ce moment que Gonchon, se dé- 
cernant à lui-même la mission où avaient échoué les 
trois conventionnels, résolut de partir pour Chartres, 
en apôtre de la liberté et de la paix. 11 s'adjoignit 
Fourcade K La confiance qu'ils avaient en leur élo- 
quence était absolue. Représentants du grand faubourg, 
ils en étaient venus à se croire investis d'une autorité 
supérieure, d'une sorte de mandat sacré. Ils parcou- 
rurent le département, semant partout leurs harangues 
civiques, se mêlant aux populations, coiffés du bonnet 
rouge, et prenant les allures et le langage des gens de 
la campagne, pour leur prêcher le respect des lois et 

' Oa ne voil pas qu'ils aicnl eu une mission officielle, mais Roland 
leur remboursa leurs frais. (Gonchon aux citoyens de la section Bonne- 
Nouvelle.) 



30i2 GONCHON ET FOURCADE. 

combattre leurs erreurs. Non contents de ces prédica- 
tions verbales, ils rédigèrent une adresse qu'ils répan- 
dirent dans toutes les communes. Fourcade et Gon- 
clion, « citoyens sans-culottes de Paris, » parlaient un 
langage plus sensé que ne semblait le promettre cette 
qualification. « Vous voulez du pain et la liberté, di- 
saient-ils.... Mais vous connaissez mieux votre intérêt 
que les moyens de le servir. Vous voulez du pain, et 
votre conduite appelle la misère publique! Vous êtes 
libres, et les désordres qu'enfante votre agitation 
servent la cause du despotisme ! » 

Les deux apôtres, en combattant leurs idées sur les 
accapareurs, démontraient que l'égalité des biens les 
soumettrait vite au plus habile ou au plus fripon; que 
le pillage, en leur fournissant des ressources pour 
quelques jours, les laisserait ensuite plus dénués que 
jamais, en face des fermiers dépouillés et ruinés par 
eux, des voisins qui, avertis par l'exemple de leurs dé- 
prédations et réunis par la nécessité, s'armeraient pour 
défendre en même temps leurs biens et les lois, résolus 
à exterminer les hordes de pillards. Us se sont rendus 
indignes des secours de la Convention par leur con- 
duite violente envers ses commissaires. Le bon citoyen 
se respecte dans les magistrats qu'il a choisis, dans 
les lois qu'il a consenties : 

« A peine vos droits vous sont-ils rendus, et déjà 
vous avez tous les défauts des rois.- Esclaves impru- 
dents de vos ambitieux favoris, orgueilleux et jaloux, 
injustes et soupçonneux, vous confondez dans vos 
vengeances l'innocent et le coupable ; vous vous par- 
tagez le bien qui n'est pas à vous.... 

» Vous vous plaignez de l'orgueil et de la dureté des 
riches ! Eh bien, opposez des vertus à leurs vices. Vos 
agitations, vos fureurs, vos démarches séditieuses, 



GONCHON ET FOURCADE. 303 

servent les ennemis de voire bonheur et justifient les 
reproches qu'ils vous adressent.... Vous avez triplé vos 
maux, diminué le nombre de vos amis et déchiré le 
sein de votre patrie.... » 

Puis, faisant un retour sur eux-mêmes à la fin de 
l'adresse, se mettant en scène et s'offrant en exemple, 
ils concluaient : 

« Comme vous, nous ne sommes pas riches : nous 
vivons du travail de nos mains ; nous avons connu le 
besoin ; nous nous plaignons quelquefois de l'injustice 
et de la dureté de l'opulence; mais au moins nous 
avons appris de bonne heure à ne trouver le bonheur 
et la gloire que dans la paix de la conscience, dans 
l'amour des lois et de l'humanité. Le jour où nous 
pourrions donner le secret de notre félicité aux hommes 
qui multiplient leurs infortunes par des actes que la mo- 
rale réprouve, ce jour, frères et amis, seroitle plus beau 
de notre vie, la plus digne récompense de notre zèle. » 

Ils firent hommage à la Convention de cette adresse; 
un des secrétaires en donna lecture dans la séance du 
9 décembre, et l'Assemblée décida qu'elle serait insérée 
au procès-verbal et envoyée aux quatre-vingt-quatre 
départements, comme respirant « une instruction ferme 
et sage, une onction douce et bienfaisante, » et pou- 
vant parfaitement tenir lieu de celle que la Convention 
elle-même avait décrété d'adresser au peuple, à la suite 
de sa loi sur les subsistances. Elle obtint un autre 
succès peut-être plus flatteur encore : Condorcet écrivit 
au « patriote Gonchon, » en le priant de la transmettre 
au citoyen Fourcade, une lettre chaleureuse d'adhésion 
et de félicitation, qui était en même temps un exposé 
de ses théories sur l'égalité, de la mesure dans laquelle 
on pouvait l'établir et de la marche à suivre pour le 
faire : « Il y a trente ans, lui disait-il, que je m'occupe 



304 GONCIION ET FOURCADE. 

du bonheur des liommes, que je médite sur leurs inté- 
rêts. Ne soyez donc pas étonné si je suis profondément 
affligé quand je vois mes concitoyens se laisser trom- 
per par des hommes qui, en leur exagérant leurs droits, 
les conduisent au malheur par l'injustice. Vous m'avez 
consolé quand j'ai vu que ceux à qui leurs services, leur 
courage, leur patriotisme, devaient donner le plus d'em- 
pire, prèchaientla doctrine la plus vraie, la plus utile Ky> 
Gonchon ne dut pas être médiocrement fier de ce témoi- 
gnage public que lui rendait le représentant philosophe. 
Mis en goût par l'accueil de la Convention à leur 
écrit et désireux de compléter leur triomphe, les deux 
collaborateurs se présentèrent ensemble à la barre 
pendant la séance du lendemain 10 décembre, pour y 
rendre compte des résultats de leur mission officieuse. 
Cette fois, Fourcade, impatient sans doute de voir 
cueillir tous les lauriers par son compagnon, prit 
d'abord la parole lui-même, et prononça un discours 
d'un style plus rassis que les harangues ordinaires 
auxquelles Gonchon prêtait la sonorité de son organe, 
avec le feu de son action, et où se trahit au début 
l'affectation visible de se poser en homme d'Etat. Les 
pétitionnaires n'étaient admis que le dimanche, et on 
était au lundi : aussi Fourcade avait-il à peine prononcé 
quelques phrases, où il n'avait pas su sans doute s'em- 
parer de l'attention de FAssemblée, comme Gonchon, 
que des rumeurs partirent de l'extrémité de la salle : 
« Passons à l'affaire du ci-devant roi ; il ne s'agit pas 
aujourd'hui de phrases ni de pétitions. » En vain De- 
fermon rappelle leurs titres à être entendus, le bruit 

1 Voir la lettre dans le Moniteur du 21 décembre. C'esl cette lettre que 
M. Mortimcr-Tornaux qualifie fort improprement de mémoire philoso- 
phique sur l'art de rendre les peuples heureux, dédié par Condorcet à 
Gonchon. (Flisl. de la Terreur, I, 273, en note.) 



GONCIION ET FOURCADE. 305 

et les murmures continuent; mais le président annonce 
que le rapport sur le procès de Louis XV[ n'est pas 
encore prêt et le silence se rétablit. Fourcade reprend 
son discours, accueilli dès lors avec faveur, et suivi 
d'une chaude approbation du président (Barère), qui 
les invite aux honneurs de la séance. 

Gonchon voulut ensuite se tailler sa part personnelle 
dans le succès. Il est assez probable que son interven- 
tion n'avait pas été prévue par Fourcade et qu'il ne fut 
pas cette fois un simple porte-voix. A force de débiter 
les discours d'un autre et de parler aussi pour son 
propre compte dans les sections, dans les assemblées 
populaires, dans les groupes, dans les fêtes, au théâtre, 
Gonchon s'était formé. Par tous les dons physiques il 
était orateur, et quoique l'instruction première lui 
manquât, on peut dire qu'il avait aussi le tempérament 
oratoire par la facilité et la chaleur naturelles de sa 
parole. Sa brève harangue ne fut guère, d'ailleurs, 
qu'une répétition de ce qu'il avait déjà dit bien des 
fois, une nouvelle apologie des hommes du 14 juillet et 
du 10 août, un nouvel appel à la concorde et à l'union 
entre les républicains et aussi, en guise de péroraison 
destinée à réunir Girondins et Jacobins dans une salve 
commune d'applaudissements, une exhortation féroce 
au régicide. Sur quoi, Fourcade, jaloux à son tour du 
succès de Gonchon, se hâta de reprendre la parole, 
sous prétexte de compléter son récit primitif, en ajou- 
tant que, parmi les révoltés et couverts des haillons du 
pauvre, il avait remarqué des hommes dont l'air et la 
figure annonçaient l'opulence, de ci-devant nobles, qui 
criaient au peuple : « Sous un roi nous avions du pain. 
Il nous faut un roi K » 

1 Monileur du 12 décembre. 

GONCHON ET FOURCADE. 20 



306 GONCHON ET FOURCADE. 

Le 17 décembre, Gonchon revenait devant la Conven- 
tion, conduisant une députation de la section des 
Quinze-Vingts et de la section Bonne-Nouvelle réunies. 
Avec cet amour de la mise en scène qui caractérise 
tous les hommes et tous les actes de la Révolution, il 
s'était fait escorter d'un soldat de Jemmapes qui se tenait 
à côté de lui, le bras en écharpe, et qui devait lui four- 
nir une péroraison pathétique, sûre de son effet. Ce 
héros, nommé J.-J. -Louis Viez, avait reçu sept bles- 
sures, toutes par devant : l'orateur du faubourg Saint- 
Antoine réclamait pour lui une récompense, et tel fut 
l'enthousiasme excité par ses paroles, qu'il se trouva 
des membres pour demander que l'indemnité en ques- 
tion lui fût répétée autant de fois qu'il avait de bles- 
sures ; on finit par se rabattre à un secours provisoire 
de 300 livres. 

Mais l'objet principal du discours de Gonchon, 
abondamment orné de toutes les fleurs de la rhéto- 
rique révolutionnaire, c'était encore cette protestation 
contre les discordes intestines de la Convention qui, 
depuis quelque temps, revenait dans toutes ses ha- 
rangues : « Le monstre du royalisme se ranime à la 
torche des factions.... Au lieu de combattre cette bête 
féroce, on lui fraie le chemin de la victoire, on lui prête 
des armes, et l'on voit des républicains, indignes de ce 
nom, s'égorger mutuellement, et s'offrir pour ainsi 
dire en holocauste sur la tombe des rois.... Et comment 
l'Etat ne pencherait-il pas vers sa ruine? L'abîme est 
creusé par ceux mêmes qui doivent nous procurer une 
existence nouvelle. » Ici le Moniteur note « un petit 
murmure, suivi du plus grand silence. » La Conven- 
tion frémissait de cette rude mercuriale; parfois elle 
essayait de se cabrer sous le joug; mais Gonchon 
savait sa puissance : il redoublait d'énergie ; son ton 



GONCHON ET FOURCADE. 307 

devenait plus impérieux, son geste plus dominateur, 
et non seulement elle ne bronchait plus, mais elle 
éclatait en applaudissements et elle ordonnait l'impres- 
sion du discours, avec l'envoi aux départements. 

« Oui, mandataires du peuple, nous aurons le cou- 
rage de vous le dire, continuait Gonclion, en parlant, 
suivant le Moniteur, avec un ton et des gestes animés : 
le flambeau de la haine brûle dans le sanctuaire des 
lois. Ayez assez de grandeur pour l'éteindre : la con- 
servation de la république est à ce prix. Il est même de 
votre intérêt d'oublier des ressentiments personnels. 
Que pourriez-vous espérer d'une trahison ? Le feu sacré 
du 10 août a dévoré les sceptres et les couronnes ; il a 
tari le fleuve de la corruption; des feuilles de chêne et 
l'estime de vingt-cinq millions d'hommes, voilà tout ce 
que peut désjrer l'ambition ; et pour mériter ces biens, 
il ne faut pas abandonner la cause du peuple. » 

Il exhorte ensuite la Convention à ne pas fournir 
d'aliment à la calomnie, à planer au-dessus de l'envie 
et à mépriser les injures — comme les hommes du 
14 juillet, qu'on a osé accuser de vouloir soustraire 
Louis XVI au glaive de la justice. Et il proteste une fois 
de plus contre ce mensonge atroce : « Nous les avocats 
du roi ! Nous assez peu dignes de notre gloire pour 
mettre dans la balance {avec mépris) les débris d'une 
couronne {avec enthousiasme) et le bonnet de la li- 
berté 1 ! » 

En somme, le thème essentiel des adresses que Gon- 
chon venait présenter à la Convention nationale, en 
tête des sans-culottes du faubourg, renforcés quelque- 
fois par des délégués d'autres sections, c'était un appel 



' Monileur du 19 décembre. Courrier de Gorsas : Convention^ m, 
séance du 17 décembre. 



308 GONCIION ET FOURCADE. 

énergique el pressant à la réconciliation des partis 
dans le vote commun de la mort du roi. Le même 
appel venait de tous les points de la province ^ et il était 
tout au profit de la Gironde. Celle-ci allait montrer 
bientôt que, dans sa grande majorité, elle ne reculait 
pas devant le régicide ; elle le montrait déjà dans les 
actes préparatoires du procès, qu'elle poursuivait avec 
un acharnement égal à celui des Montagnards. Elle 
se prétendait aussi inébranlable et aussi avancée sur 
le terrain révolutionnaire que ces derniers, et déposi- 
taire des vrais principes. Mais elle tenait à protéger 
l'indépendance de la Convention, à ne pas subir le 
joug de Paris et de la Commune. Plus elle résistait de 
ce côté, plus elle était disposée à aller loin de l'autre, 
ne fût-ce que pour détourner d'elle toute accusation 
qui aurait pu la rendre suspecte et compromettre sa 
cause. La lutte au sujet de la force armée continuait 
avec des alternatives diverses, mais où la Gironde, 
qui avait pris l'initiative, perdait peu à peu du terrain 
et se sentait de plus en plus menacée, rien que par la 
marche naturelle et progressive de la Révolution. 

Pour se défendre, elle recherchait l'appui des 
hommes populaires. Quelle bonne fortune si elle pou- 
vait gagner les orateurs des hommes du 14 juillet ! 
Par eux, par Gonchon surtout, elle tiendrait le faubourg 
Saint-Antoine, et tenir le faubourg, c'était à peu près 
tenir Paris. Par eux, à l'aide des délégations et des 
adresses, elle pèserait sur la Convention. Or, rien ne 
semblait moins impossible. Gonchon, nature faible, 
exaltée et vaniteuse, était très sensible aux adulations. 
11 serait flatté de se voir courtisé par des hommes d'un 



' II. Wallon, La révolution du 31 mai et le fédéralisme, in-S", t. I, 
p. 60. 



GONCHON ET FOURCADE. 309 

tel renom et d'une telle éloquence. D'ailleurs, on peut 
dire qu'il flottait entre les deux partis : si son exalta- 
tion naturelle l'entraînait vers les Jacobins, il était 
séduit par l'éclat de la Gironde, qui incarnait en elle 
la Révolution de la manière la plus brillante. Comme 
Fourcade, il était déjà à demi girondin par son amour 
pour la phrase et son sentimentalisme oratoire. Il ne 
s'agissait que de s'y prendre avec adresse, de ne point 
effaroucher l'indépendance dont il faisait parade, ni ses 
principes révolutionnaires. On a déjà vu avec quelle cha- 
leur Guadet et Condorcet lui avaient adressé leurs féli- 
citations. Si la mission des deux collaborateurs dans le 
département d'Eure-et-Loir, lors des troubles causés par 
la disette, n'eut rien d'officiel, on peut croire néan- 
moins qu'elle fut favorisée par Roland, alors ministre 
de l'intérieur. Et Fourcade n'écrivait-il pas dans le 
Courrier de Gorsas, comme Gonchon quelquefois aussi 
dans la Sentinelle de Louvet ? 



V. 



Nous avons d'ailleurs, à cet égard, un témoignage 
catégorique : celui d'un des agents les plus actifs du 
ministère de l'intérieur, Gadolle. Il est bien oublié au- 
jourd'hui, ce Gadolle, dont la figure mériterait pour- 
tant d'être esquissée en quelques coups de crayon. Né 
en 1744 ou 1745, établi à Clichy, aux portes de Paris, 
de 1775 à 1792, voué pendant vingt ans à l'instruction 
publique, il avait suivi avec enthousiasme le mouve- 
ment révolutionnaire et avait été nommé par acclama- 
tion officier criminel en 1789. En 1792, il était observa- 
teur de l'esprit public et agent de Roland. Nous avons 
vu de nombreux rapports de sa main qui indiquent un 
homme intelligent et offrent un véritable intérêt ^, 
malgré ses fautes d'orthographe et les impropriétés de 
son style. Dans une de ses brochures, il nous apprend, 
sans s'exphquer plus nettement à cet égard, qu'il sa- 
vait les langues du Nord 2. Envoyé comme agent se- 
cret en Belgique à la fin de 1792, il s'y conduisit avec 
habileté, et les commissaires de la Convention dans ce 
pays se louèrent de ses services, en le traitant, dans 

1 Archives des affair. élrang., fonds de France, 322. Il y a là une Iren- 
lalne de letlres et rapports qui pourraient fournir les éléments d'une 
publication intéressante. Le Rapport de Brival publie neuf lettres de lui 
à Holand et à sa femme. 

2 Tu en as menli, Billaud. Dans ces quelques pages véhémentes, écrites 
vers la fîu de 1794, il maltraite également Duqucsnoy et Duhem, et 
prend la défense de Dillon et du général Ghaucel. 



GONCHON ET FOURCADE. 311 

leur rapport, d'homme « précieux par son patriotisme 
et par l'étendue de ses connaissances ; » mais on l'ac- 
cusa d'y avoir commis des concussions : dans une 
adresse à « ses concitoyens de Dunkerque, » Gadolle 
réfute cette calomnie, eL sur l'exemplaire de sa protes- 
tation qui fait partie des archives nationales ^ il a 
ajouté une note manuscrite où il attribue l'hostilité des 
Jacobins à ce que, au lieu de propager le Père Du- 
chesne, que lui envoyait le ministre de la guerre, il en 
distribuait les numéros dans les cabinets d'aisances. 

Pour montrer combien il est au-dessus d'une accusa- 
tion pareille, il rappelle que chargé, au mois d'avril 1793, 
d'aller prendre des nouvelles de l'armée de Dumouriez, 
dont on était inquiet, il ne voulut emporter que 
600 livres, dont il restitua 117 à son retour. Ce fut 
Billaud-Varennes, raconte-t-il dans la pièce déjà citée, 
qui, passant par Dunkerque au mois d'août 1793, enjoi- 
gnit à la municipalité de l'envoyer à Paris, « pieds et 
poings liés, » sans écouter les réclamations des vrais 
patriotes. Le témoignage général qui s'éleva en sa fa- 
veur ne put suspendre que pendant quelque temps, 
dit-il, l'exécution de l'ordre de Billaud. Cependant, s'il 
fut arrêté alors, il dut être relâché bientôt, car nous ne 
le voyons détenu qu'à partir du 3 brumaire (24 oc- 
tobre 1793). Arrêté ce jour-là dans son logement de la 
rue de l'Arcade, il resta en prison dix grands mois, 
pendant lesquels sa femme et ses six enfants, dont un 
à la mamelle, furent plongés dans la plus profonde 
misère : « Fais le pèlerinage de chez toi chez moi, 
écrivait-il de Saint-Lazare à Amar, le 30 thermidor, et 
tu verras où une détention de dix mois jette un ménage 
comme le mien. Cette dévotion civique t'est prescrite 

î Carton F*. G03. 



31^ GONCHON ET FOURCADE. 

par un sentir intérieur. » A un autre, il écrivait que 
« l'odeur sentimentale de ses bonnes actions a toujours 
été Taliment le plus cher de son cœur. » Et pourtant, 
nous le répétons, GadoUe ne manquait ni d'intelligence 
ni d'instruction. 11 fut mis en liberté le 3 fructidor, 
attendu que « ses motifs d'arrestation n'existent nulle 
part. » 11 était un peu tard pour le reconnaître ; mais, 
heureusement pour lui, il n'était pas encore tout à fait 
trop lard i. 

C'était ce Gadolle qu'on avait chargé de circonvenir 
et de gagner Gonchon. On peut suivre pas à pas, dans 
ses lettres à la citoyenne Uoland, les efforts laborieux 
du négociateur sur « l'homme à la pétition, » comme 
il l'appelle toujours, par allusion sans doute, non pas 
seulement d'une manière générale aux pétitions qu'il 
venait si souvent apporter à la barre, mais tout parti- 
culièrement à la première pétition qui fut lue devant 
la Convention, le 21 octobre 2, et où la question palpi- 
tante, la question vitale pour les Girondins, celle de la 
garde départementale, était abordée en des termes que 
ceux-ci avaient pu prendre pour une adhésion implicite. 
C'était là la pétition par excellence, la plus éloquente 
de toutes, celle qui avait fait le plus de bruit, celle qui, 
tout en réunissant les deux partis dans les mêmes 
applaudissements, avait inspiré une secrète confiance 
et un secret espoir à la Gironde. Gadolle, déjà lié 
sans doute avec Gonchon, s'efforça d'agir sur lui et 
même de l'acheter, mais en prenant les précautions les 



i Gadolle est auteur de plusieurs brochures : Avis sur l'éducation de 
la jeunesse, 1793; Tu en as menti, Billaud, 1794, etc. Son nom est sou- 
vent écrit Gadol, et quelquefois Gadaul. 

2 II l'appelle ainsi plusieurs jours avant le 21 octobre, lorsque la péli- 
lion n'était pas encore lue, mais lorsqu'il en était déjà question et qu'on 
la préparait. 



GONCHON ET FOURCADE. 31 



o 



plus grandes pour ne pas blesser son ombrageuse sus- 
ceptibilité et pour dissimuler son action. Les lettres où 
il rend compte de ses tentatives et de leurs résultats 
nous font pénétrer dans les coulisses du drame qui se 
poursuivait alors à la Convention, 'et nous montrent 
quelle importance on attachait à la conquête définitive 
de l'orateur du faubourg. Nous saisissons sur le vif 
l'action occulte dont Gonchon était l'objet plusieurs 
semaines avant le 21 octobre. La fameuse pétition de- 
vait être présentée plus tôt et fut reculée par suite de 
diverses circonstances. Dès le 10, Gadolle écrit à 
M-^^ Roland : 

« La pétition en question ne put avoir lieu hier, par 
un contretemps incalculable. J'en vis l'auteur, qui m'en 
parut affligé, mais qui espère sur dimanche prochain ; 
et dans ce cas, il faudra que cette pétition prenne le 
langage du jour : j'y ferai attention. » 

A la même date il écrit encore : 

« Je vis hier l'homme à la pétition. Il tient à quel- 
ques tournures oratoires dont l'idée principale n'ex- 
prime rien. Nous devons nous rendre à dîner chez moi 
aujourd'hui. Mon motif tend à obtenir de lui la sup- 
pression de mots, pour y substituer des choses ana- 
logues à la circonstance. » 

Le 15, il semble avoir perdu un peu de confiance et 
s'exprime sur Gonchon en termes dédaigneux, sans 
perdre de vue, néanmoins, l'intérêt qu'il y a à le 
gagner : 

« Ce bonhomme, auteur de la pétition, se trouve, sans 
s'en douter, environné des agents du trouble, et no- 
tamment lié avec celui qui devait s'emparer de Roland. 
Le pauvre diable n'a pas cette souplesse et ce tact 
moral qui conviennent à un pareil rôle; je suis fort em- 
barrassé pour lui dessiller les yeux. «> 



314 GONCHON ET FOIJRCADE. 

« Je me garde de l'homme à la pétition, écrit-il trois 
jours après : en public il n'est pas de ma nature pour 
agir. Je le verrai demain chez lui afin d'en tirer un 
parti de circonstance. Un peu de patience, loyale 
citoyenne : ça ira ' . » 

Nous arrivons enfin à la journée décisive : Gadolle a 
fini par gagner toute la confiance de Gonchon, sans 
parvenir encore à s'emparer entièrement de son esprit 
et de sa volonté. Il s'altache à lui, il le flatte, il l'en- 
doctrine, il le circonvient, mais en dissimulant son but 
avec soin. Gonchon résiste à demi : il est jaloux de 
son indépendance, il ne veut pas avoir l'air de subir 
l'impulsion d'autrui; il faut prendre des ménagements 
infinis. Gadolle rend d'autant plus volontiers témoi- 
gnage à sa sincérité et à sa générosité naturelles, qu'il 
le sent gagné peu à peu et qu'une part de ces éloges 
retombe sur lui-même : 

« L'homme à la pétition, écrit-il le 21 octobre, n'est 
pas encore assez convaincu de la vérité qui sollicite 
cette garde; je dispose son imagination à la sentir, et 
si j'y réussis, il s'environnera de tous les influents de 
son faubourg; j'y ajouterai les miens. 

» J'ai cru entrevoir un pressant à-propos pour faire 
accepter 50 francs à cet homme : son besoin a pré- 
valu sur une délicatesse qui m'a fait plaisir. Je crois 
qu'il serait sage de lui donner plus souvent et moins à 
la fois : il vit dans un généreux abandon de ses affaires 
domestiques, afin de n'obéir qu'à son penchant ora- 
toire. 

» La raison pour laquelle je lui ai fait accepter les 
50 livres était fondée sur ce qu'il aurait besoin d'offrir 



' Ces lellroâ foui partie du Happorl de Brival sur les papiers trouvés 
chez Roland. 



GONCHON ET FOURCADE. 815 

quelques verres de vin à ses acolytes du faubourg.... 
Cet homme est, dans tous les cas, d'une grande utilité 
par son influence, et il est respectable par la pureté de 
ses intentions. Ne hasardez jamais de lui proposer 
l'entreprise d'une démarche qu'il n'aurait pas sentie, 
en lui laissant entrevoir un sort à la suite de son 
succès. M...., lui ayant fait sentir le besoin de cette 
garde, lui avait, je crois, présagé qu'il y aurait du 
commandement; eh bien, il a mal vu cet allèchement. 
Il s'ouvre entièrement à moi. » 

Ainsi, jusqu'au dernier moment, Gonchon, bien 
qu'ébranlé, n'est pas entièrement convaincu : il reste 
quelques efforts à faire pour emporter son assentiment 
sans réserve. On s'explique mieux maintenant le carac - 
tère vague ,et ambigu d'une pétition qui put être 
applaudie par la gauche comme par la droite. 

Gadolle faillit même perdre d'un coup le bénéfice de 
tant d'efforts, par suite d'un incident qu'il raconte 
dans la lettre suivante. Il paraît que, en se présentant 
à la barre, Gonchon ne fut pas d'abord admis, et qu'il 
attribua « au parti Brissot » cet aft'ront auquel il n'était 
pas accoutumé. Il sort, raconte Gadolle i, « plein d'une 
fureur écumante. 11 me trouve heureusement le pre- 
mier ; il me saisit, il s'exclame d'une manière ef- 
frayante.... Il voit sa patrie perdue, et moi je vois un 
fou difficile à calmer. Enfin, après quelques verres 
d'eau, il reprend ses sens. » Gadolle le détermine 
alors à retourner à l'Assemblée, où il est admis cette 
fois, et sa colère se change en satisfaction. 

On a pu remarquer qu'il n'est point question de 

ï La lettre n'est pas datée, mais il n'est pas douteux qu'elle se rap- 
porte à ce jour-là, car elle vient immédialemcnl après celle du dimanche 
21 octobre, et Gadolle y rend compte de « la journée d'hier, » qui a été 
1res orageuse. 



316 GONCHON ET FOURCADE. 

Fourcade dans ses rapports, qui ne permettent pas de 
voir en Gonchon un instrument purement passif et dé- 
pourvu de toute initiative personnelle. L'ivresse du 
triomphe ne pouvait que développer en lui le désir de 
se mettre en avant. Dans une lettre postérieure, nous 
le trouvons occupé d'une liarangue qu'il semble bien 
avoir composée et que, en tout cas, il corrige lui-même 
d'après l'effet produit par les lectures préparatoires et 
en pesant les conseils qu'on lui donne : 

« 11 se tait presque partout; il écoute et médite un 
discours répressif des troubles et calmant pour le 
peuple. 11 lit ce discours dans ses sections, après m'en 
avoir fait part, et peu à peu il le perfectionne pour être 
débité à la barre selon l'utilité du temps. » Lui fut-il 
donné de réaliser ce dernier projet? Gonchon, nous 
l'avons vu, ne reparut à la barre que le 10 décembre, 
au retour de sa mission dans le département d'Eure-et- 
Loir, puis le 17, où il prononça un discours auquel ne 
semble pas s'appliquer ce passage, qui pourrait se 
rapporter à une harangue postérieure, par exemple à 
celle du 13 janvier. 

Gadolle n'ose le charger de suivre « l'homme à la 
tribune, » de crainte qu'il ne prenne de l'humeur en 
l'entendant et qu'il ne le jette avec sa chaire à dix 
toises. 11 s'agit sans doute ici de Varlet, qui se faisait 
suivre partout, dans les rues, sur les places publiques, 
particulièrement sur la terrasse dujardin des Tuileries, 
par cinq Savoyards portant une tribune, avec un 
marchepied et une tenture rouge, et qui s'installait en 
plein air pour haranguer le peuple. Ce Varlet était un 
pur Jacobin, et Ton avait conçu un moment l'idée, qui 
ne se réalisa pas, d'utiliser l'éloquence et la popularité 
de Gonchon à combattre son action dans la rue. 

Nous apprenons encore par la même lettre que Gon- 



GONCIION ET FOURCADE. 317 

chon était demandé par les commissaires que venait 
de nommer la Convention pour aller faire une enquête 
sur les plaintes des Niçois relatives aux excès commis 
par nos soldats : les talents pacificateurs dont il avait 
fai t preuve à Chartres et dans Eure-et-Loir le désignaien t 
à leur choix. Mais il n'était point parti avec eux, parce 
qu'il aurait fallu faire une espèce de cour à Collot 
d'iïerbois et se dérolandiser auprès de lui. Il a, dit-il, 
diné chez Santerre avec Kellermann, qui doit l'emmener 
et l'avancer. Panis et autres ont peur de lui et de ses 
sorties. Gadolle s'applaudit, d'ailleurs, de ce que Gon- 
chon n'a jamais cru le seconder dans son objet parti- 
culier; mais, grâce à cette adroite et incessante direc- 
tion, il ne l'en secondait pas moins, et ses services en 
étaient d'autant plus précieux. 

Grâce à ces lettres, on peut fixer aux derniers jours 
de novembre 1792 le moment où Gonchon est conquis 
par les Girondins, auxquels, malgré des intempérances 
de paroles et un grand étalage de principes révolu- 
tionnaires qui semblent parfois le ramener aux Jaco- 
bins, il restera désormais fidèle ^ 11 n'était pas encore 
suspect au parti avancé : Audoin et Maribon-Moutaut 
signaient, avec Rovère et Tallien (19 décembre), la 
demande d'une place d'huissier pour lui à la Conven- 
tion en reconnaissance de sa probité, de son activité, 
de son intelligence et des services importants qu'il 
avait rendus. Cette demande n'eut d'ailleurs aucune 
suite : Gonchon méritait mieux. On peut même s'éton- 



1 Celte dernière leltre n'est pas datée non plus, mais il est facile d'en 
déterminer la date approximative d'après son contenu. Kellermann avait 
annoncé à la barre, dans la séance du 14 novembre, sa nomination au 
commandement en chef de l'armée des Alpes, à la suite de ses dissen- 
timents avec Gastine, et la Convention avait nommé Collot d'Herbois, 
Goupilleau et Lasource commissaires pour Nice, le 18 novembre. 



318 GONCHON ET FOURCADE. 

ner d'une ambition si modeste chez un personnage en 
somme si important ; mais il avait besoin de gagner 
sa vie, et il se serait trouvé dans son élément au 
milieu de l'Assemblée, dont il connaissait tous les 
membres et qui l'avait si souvent entendu. 

Les lettres de Gadolle nous montrent au naturel le 
brave Gonchon comme une sorte de grand enfant 
exalté, sincère et naïf, vaniteux, emporté, amoureux 
de la gloire et de la Révolution, pénétré de lui-même, 
relativement honnête et désintéressé , facile enfin , 
malgré son orgueil et ses coups de boutoir, à transfor- 
mer en instrument par un homme assez habile pour le 
flatter aux endroits sensibles et pour dissimuler son 
action, en mettant toujours l'intérêt de la république 
en avant. 



VI. 



Le 13 janvier 1793, Gonclion reparaît à la barre, pour 
demander, au nom des deux grands faubourgs révolu- 
tionnaires, Saint-Marceau et Saint-Antoine, que les 
vainqueurs des Tuileries soient incorporés dans la 
gendarmerie nationale, comme les vainqueurs de la 
Bastille. Revenant ensuite à son thème favori, il re- 
proche avec force à la Convention ses discordes intes- 
tines, après avoir placé sa mercuriale sous la protec- 
tion d'un exorde à la fois rude et insinuant : « Nous ne 
savons pas outrager nos représentants, et leur cacher 
la vérité, ce serait les traiter en rois, ce serait leur 
faire injure. » Les dénonciations abondent de toutes 
parts; le peuple les écoute avidement, il s'inquiète et 
s'agite, et les deux partis s'attribuent l'un à l'autre la 
faute de ces mouvements dont ils sont également res- 
ponsables. 

« Pour nous, qui avons déjà vu les monarchistes, les 
impartiaux, les modérés, les 89, les feuillants, les ca- 
pucins, tour à tour sur le théâtre et dans la boue ; pour 
nous, qui avons calculé paisiblement les phases de la 
Révolution, qui avons vu les montagnes s'aplanir, les 
plaines s'exhausser, qui avons suivi la marche des 
choses et cherché la source de tant de factions, nous 
nous sommes également convaincus que l'amour-propre 
était la cause de toutes les divisions. 

» Croyez-nous, législateurs, vous n'êtes pas aussi 



320 GONCHON ET FOURCADE. 

méchants que vos journalistes communs le (lisent à 
leurs crédules abonnés : vous n'avez que des préven- 
tions; elles augmentent à chaque instant par les re- 
proches que vous vous adressez mutuellement, par les 
craintes vagues, par les soupçons injustes. Vous en 
êtes venus au point d'oublier que les mangeurs 
d'hommes ne pardonnent jamais ; qu'ils aiguisent leurs 
armes et que, au moment où leurs valets auront bien 
nourri vos haines, ils vous égorgeront tous au pied de 
leurs trônes relevés.... Est-il donc si difficile de vouloir 
le bien du peuple et d'étouffer le cri de l'égoïsme ? Est- 
il si difficile de préférer les éloges de la postérité aux 
louanges hypocrites et mercenaires que dicte l'esprit 
de parti ? » 

Gonchon trace ensuite un tableau rapide des mal- 
heurs et des dangers publics. 11 reproche à la Conven- 
tion d'ajouter à ces maux, au lieu de les conjurer, de 
provoquer le péril dont le despotisme menace la France, 
d'être sourde à la voix de ses commettants, de l'uni- 
vers et de la postérité. Que dira l'histoire? « La Con- 
vention nationale, égarée par des préventions injustes 
et des soupçons illégitimes, se divisa en deux partis 
qui paraissoient plus occupés de leur destruction que de 
celle d'un tyran et des ennemis de la république. » Mais 
elle pourra dire aussi que l'Assemblée s'aperçut bientôt 
de sa dangereuse erreur, et qu'on la vit alors, « pour 
se juger digne du peuple généreux qu'elle représen toit, 
éteindre les torches de la discorde intestine, et, par 
une réconciliation fraternelle, écraser la dernière tête 
du royalisme, raviver les sources de l'esprit public, 
réunir tous les citoyens et préparer de nouveaux 
triomphes à nos armées. » C'est à elle de choisir entre 
ces deux jugements de la postérité. 

Ce nouvel et énergique appel à la concorde était tou- 



r.ONCIION ET FOURCADE. 321 

jours au profit des Girondins, les plus menacés dans la 
lutte, et l'invitation à se réconcilier dans le régicide 
n'était pas pour les effrayer. On a dû remarquer, et on 
l'aurait mieux fait encore en lisant le discours entier, 
un changement de ton assez sensible dans cette péti- 
tion quand on la compare aux précédentes. Elle a tou- 
jours sans doute la phraséologie révolutionnaire, mais 
elle n'a plus l'allure solennelle et grandiloquente, la 
pompe et l'arrangement oratoires des autres. On y peut 
noter, au milieu des efforts pour se hausser à l'ancien 
niveau, des familiarités, des incorrections, des obscu- 
rités de style. 11 est donc probable que Gonchon ne fut 
pas seulement le lecteur, mais l'auteur de cette 
harangue. 

Quoi qu'il en .soit, la vigueur avec laquelle il tance 
l'Assemblée et la rappelle à l'ordre mérite d'être notée : 
il lui parle véritablement en maître; il la morigène 
avec une dureté à peine tempérée par quelques for- 
mules oratoires. L'Assemblée ne broncha pas sous ce 
langage impérieux; elle demeura muette, sans applau- 
dir, mais sans protester : le discours n'obtint pas les 
honneurs de l'impression, ni la personne de Gonchon 
les honneurs de la séance. 

Peu de jours après, il était envoyé en Belgique, où 
opérait l'armée de Dumouriez, comme Apôtre de la 
liberté, — un titre déjà employé par Palloy pour ses com- 
missionnaires en bastilles. Le rôle des Apôtres de la 
liberté auprès des armées de la république consistait à 
seconder, à achever l'œuvre des vainqueurs, en con- 
vertissant les populations à l'évangile révolutionnaire 
par l'établissement de clubs, par des affiches, des pro- 
clamations, des brochures, des discours et tous les 
moyens de propagande possibles. Par son zèle, par sa 
parole enflammée et son ardeur communicative, Gon- 

GONCHON ET FOURCADE. 21 



322 GONCHON ET FOURCADE. 

clion était essentiellement propre à ce genre de mis- 
sion, et celle-ci ne fut pas encore la dernière qu'on lui 
confia. Avant de partir, il engagea les citoyens du fau- 
bourg Saint-Antoine à envoyer un témoignage de leur 
admiration aux habitants de Lille, dont la vaillante 
conduite pendant le siège des Autrichiens était célébrée 
dans toute la France et sur la plupart des théâtres. 11 
s'agissait d'un laurier en pied et d'une couronne, que 
Gonchon se proposait sans doute de leur remettre lui- 
même au cours de sa mission. 

Vers la fin de février ou les premiers jours de 
mars, il était à Tournai, où, s'il faut l'en croire, il 
courut des risques sérieux au milieu d'une émeute po- 
pulaire. Dans la séance du 12 mars, il fut donné lec- 
ture à la Convention d'une lettre écrite à ce sujet par 
les commissaires qu'elle avait nommés : 

« Citoyens nos collègues...., nous avons été avertis 
par le brave patriote Gonchon, arrivant de Tournai, 
qu'il y avoit eu avant-hier i dans cette dernière ville 
des mouvements contre-révolutionnaires, excités par 
les prêtres et les moines; que le tocsin y avoit été 
sonné dans trois églises ; que Gonchon lui-même, pris 
par les séditieux pour un commissaire delà Convention 
nationale, avoit été entouré et assailli; qu'on lui avoit 
arraché sa cocarde ; que sa vie avoit été, à plusieurs 
reprises, dans le danger le plus imminent; qu'il n'avoit 
dû son salut qu'à son grand courage (Gonchon savait 
s'apprécier à sa valeur) et aux pistolets avec lesquels 
il s'étoit fait jour à travers une multitude armée de 
sabres, de fourches et de pierres. » 
A défaut de renseia'nements directs sur cette mission 



'&' 



• Cette lettre ne porte pas de date dans le numcro du Monileur qui la 
rapporte et qui est du 15 mars 1793. 



GONCIION ET FOURCADE. 323 

de Gonchon, nous avons retrouvé quelques pièces de 
GadoUe, qui l'avait accompagné en Belgique, et elles 
jettent par contre-coup une certaine lumière sur la 
conduite de Gonchon lui-même. Il en semble résulter 
que la mission de ces agents fut remplie avec une mo- 
dération relative, par ménagement pour le fanatisme 
des indigènes. Dans une adresse au peuple de la 
Flandre littorale, Gadolle donne aux bons Belges le bai- 
ser fraternel au nom de la République; il s'attache à 
les rassurer, y compris leurs « estimables pasteurs, » 
et pour y arriver, il va jusqu'à un désaveu du serment 
demandé aux prêtres français : « Tel devoit être mon 
langage d'alors devant les préjugés, qui deviennent un 
roc devant les persécutions, et de la neige devant les 
rayons de la philosophie, » a-t-il expliqué lui-même 
dans une note écrite de sa main en marge de cette 
adresse i. Les sentiments religieux du pays avaient 
besoin d'être ménagés, en effet, et peut-être était-ce 
pour n'en avoir pas tenusuffisannnent compte, comme 
le dit la Biographie moderne -, que son compagnon 
d'apostolat républicain avait failli être pendu à Tour- 
nai. 

S'il faut en croire Gonchon, les manèges équivoques 
de Dumouriez ne lui avaient pas échappé : « il le dé- 
nonça à sa section dans le moment où l'opinion le sou- 
tenoit encore et où les ministres, surtout Lebrun, s'of- 
fensoient de cette dénonciation. » Le général, comme 
on sait, n'allait pas tarder à justifier amplement la 
clairvoyance du patriote. Lorsque sa trahison eut 
éclaté, Gonchon « sollicita vivement auprès du conseil 
exécutif de l'argent et un ordre pour l'arrêter ou le 



^ Archives, f 4603. 

2 Leipsick, 1802, et Brcslau, 1800. 



344 GONCHON ET FOURCADE. 

mettre à mort : il partit et employa tous les moyens 
pour arriver à son but ; une partie de l'argent qu'il 
employa dans ce voyage ne lui a point été rem- 
boursée 1. » Nous n'avons d'autres détails sur cette 
dernière mission que les renseignements sommaires 
fournis par lui à deux ou trois reprises; ils sont 
vagues. Ses amis du faubourg, à qui il fil part de ce 
grand projet, exigèrent de lui qu'il les accompagnât à 
la barre de l'Assemblée pour solliciter l'autorisation de 
lever un corps de Scévolas ; cela rentrait mieux dans la 
spécialité de Gonchon que de poursuivre Dumouriez. 
Lacroix lui donna deux louis pour premiers frais, mais 
il ne put joindre Danton, et arrêté en route à diverses 
reprises par les municipalités, il arriva trop tard, heu- 
reusement pour Dumouriez. A Lille, le général Lava- 
lette l'engagea à rester pour agir sur les soldats qui 
penchaient du côté de Dumouriez, et il saisit ce moyen 
d'utiliser sa mission manquée 2. Si remuant qu'il fût, 
le brave Gonchon était décidément un homme de parole 
plus que d'action, et il se trouvait toujours ramené à 
son vrai domaine. 

11 était revenu à Paris vers le milieu d'avril au plus 
tard, car dès le 22 nous le voyons reprendre ses dis- 
cours à la barre, par une adresse longue, confuse, 
entortillée, qui paraît d'abord conçue dans un sens 
tout à fait jacobin et qui, en justifiant la Montagne de 
toutes les accusations dirigées contre elle, ne recule 

' Lettre écrite de la maison d'arrêt de Laz'ire à la commission popu- 
laire séante au Louvre, s cl. (iaédile). Archives, f" 4606. 

- Outre la brochure déjà citée, v. Gonchon aux citoyens de la 
section lionne- Nouvelle. Le dimanche 31 mars, des citoyens de la 
section des Quinze-Vingts s'étaient présentés à la barre, et leur orateur 
avait demandé qu'on entendît le lendemain Gonchon, commissaire du 
pouvoir exécutif dans la Belgique, pour tous renseignements sur Dumou- 
riez. La proposition n'eut pas de suite. 



GONCHON ET FOURCADE. 325 

même pas devant un mot aimable pour Marat, mais 
qui, sous ce couvert, procède ensuite à son œuvre habi- 
tuelle en prêchant la conciliation des deux partis, et, 
après de laborieuses précautions oratoires déguisées 
sous l'apparente franchise de l'allure, arrive, par de 
savants circuits, à l'identification des Girondins avec 
les Jacobins, en les montrant en butte aux mêmes 
attaques, confondus dans les mêmes outrages et les 
mêmes calomnies par le Journal des Feuillants, le Pos- 
tillon de la guerre, la Gazette universelle; poursuivis 
par les mêmes hommes ; ayant les mêmes intérêts et 
le même but, comme les mômes ennemis. S'il leur 
adresse un reproche en passant, c'est pour mieux 
montrer son impartialité et enlever à ses conclusions 
tout soupçon de parti pris. S'il semble avoir pour but 
exclusif de louer les Jacobins, c'est pour mieux cacher 
son jeu, montrer que leurs adversaires ne sont pas les 
seuls incriminés, les seuls qui aient besoin de justifica- 
tion, leur prouver le néant des accusations contre 
ceux-ci par la vanité de celles qu'on dirige contre eux- 
mêmes, et enfin leur enlever tout prétexte de repousser 
comme suspects des conseils inspirés des vrais prin- 
cipes révolutionnaires et empreints du plus pur sans- 
culottisme. 

« Pour nous, concluait cette longue harangue, qu'une 
heureuse ignorance condamne à l'oubli des vices et de 
l'intrigue, nous qui sommes couverts, non pas de la 
boue des factions, mais de haillons ou de blouses, 
nous qui respectons les riches, lorsque les riches nous 
méprisent; nous, hommes du 14 juillet et du 10 août, 
nous qui ne sommes pas façonnés à l'art de justifier le 
crime et de flétrir la vertu, nous voyons clairement 
aujourd'hui que le besoin de cacher des fautes dirige 
seul les dénonciateurs des Jacobins. Nous vous disons 



3:26 GONCiiON et fourcade. 

que la cause de l'anarchie n'est pas aux Jacobins, mais 
dans l'esprit de défiance qui dévore tous les cœurs. 
l'ne Convention nationale livrée aux oscillations des 
partis, un conseil exécutif provisoire sans force, sans 
moyens, sans activité, un comité de salut public qui 
rivalise avec les ministres, l'opinion publique égarée 
par des hommes de différents partis, voilà, citoyens, la 
véritable cause des troubles qui nous dévorent. 

» Imposer silence à toutes les passions, manifester 
la ferme résolution de punir tous les conspirateurs, 
s'occuper sans relâche du bonheur du peuple, ne pas 
déclamer contre les factions, mais en éteindre la torche, 
condamner au silence tous les clabaudeurs et les éner- 
gumènes modérés et incendiaires, mettre plus de jus- 
lice et moins de précipitation dans l'accusation de vos 
collègues, citoyens, voilà ce que vous devez faire : alors 
les Jacobins aimeront également tous les mandataires 
du peuple ; alors les tribunes les respecteront tous ; 
alors le conseil exécutif et les généraux feront leur 
devoir sans oser censurer vos décrets ; alors les enne- 
mis de la République cesseront de conspirer, et bientôt 
nous jouirons de la paix qui nous est si nécessaire.... 

» Citoyens législateurs, en proférant de telles véri- 
tés, nous ne cherchons pas à dissoudre le corps social, 
nous indiquons plutôt les moyens de le conserver. 
Nous ne sommes pas incendiaires ; jamais nous n'avons 
prêché la haine des lois, nos preuves sont faites à cet 
égard. Le 2 septembre n'a point trouvé de complices 
chez nous ; mais nous méprisons ceux qui rappellent 
ce malheureux événement pour exciter la guerre civile; 
mais nous ne pouvons pas croire à l'humanité de ces 
apitoyeurs, dont la plupart ont ou trempé leurs mains 
dans la glacière d'Avignon, ou justifié les auteurs de 
cette horrible boucherie; mais nous demandons, au 



I 



GONCHON ET lOURCADE. 3:27 

nom de la pairie el, de votre conservation, que vous 
répondiez à vos ennemis en travaillant au bonheur du 
peuple, et non pas en le traitant de factieux et d'agita- 
teur. » 

Le journal de Prudliomme ne s'y trompa point : après 
avoir reproduit la harangue, et y avoir salué cette pu- 
reté de principes dont ne s'était jamais départi, depuis 
le commencement de la Révolution, le patriotique fau- 
bourg, il ajoute : « On dirait que les habitants de la sec- 
tion des Quinze-Vingts veulent revenir sur leur adhésion 
à la trop fameuse adresse provoquée parla section de la 
Halle aux blés i, » — adresse lue à la barre quelques 
jours auparavant, dans la séance du 15 avril, par Rous- 
selin de Saint-Albin, au nom de trente-trois sections de 
Paris, dont les députations avaient le maire Pache à 
leur tète, et qui réclamait en termes violents la pros- 
cription de vingt-deux députés de la Gironde. 

' [iévoluHons de Paris, n" 198. Il donne à la suite !e (exle de l'adresse 
des oo sections. Gonchon n'est pas désigné dans le journal de Pru- 
dliomme comme l'orateur du faubourg Saint-Antoine en cette circons- 
tance, mais le Monileur le nomme (n" du 24 avril). 



VIL 



Ce fui son dernier triomphe oratoire à la barre de la 
Convention. Le surlendemain, 24 avril, il était mandé 
au comité de sûreté générale pour y subir un interro- 
gatoire. Roland avait donné sa démission le 23 janvier 
1793. L'examen de ses papiers, mis sous scellés le 
l*^'' avril, fit découvrir les lettres de l'agent Gadolle et 
ses rapports avec Gonchon. L'orateur des hommes du 
14 juillet et du 10 août eut à s'expliquer sur ce chapitre 
délicat. 11 confessa avoir reçu de Gadolle un billet de 
50 livres le jour d'une pétition, et plusieurs autres 
petites sommes lorsqu'il se dérangeait pour faire des 
démarches. 11 ajouta que le même agent cherchait à le 
voir el à lui suggérer des discours, mais qu'il ne se serait 
jamais prêté à rien qu'il ne crût « salutaire au bien 
public 1. » Pour le moment, l'affaire n'eut pas de suite 
et ne pouvait en avoir, mais c'était un premier germe 
qui devait porter ses fruits. 

Cependant les sans-culottes de Lille avaient reçu en 
pleurant de joie le laurier et la couronne du faubourg 
de gloire. Ils y avaient répondu par l'envoi d'une 
bombe et d'une cloche fondue, « témoignages éclatants 
de la férocité des tyrans autrichiens et du courage des 
valeureux Lillois. » Le dimanche 28 avril, à la suite des 
funérailles solennelles de Lazowski, les sans-culottes 



^ Rapport de Brival sur les papiers trouvés clu'z Roland. 



GONCHON ET 1-OURCADE. 349 

du faubourg se rendirent dans la salle des séances de 
la section des Quinze-Vingts, où ils avaient convoqué 
les grenadiers-gendarmes de la Convention et les an- 
ciens gardes de la prévôté, hommes du 20 juin 1789, 
compagnons fidèles des hommes du 14 juillet, avec leur 
drapeau. L'offrande des Lillois fut déposée dans la 
salle et on se livra aux douceurs d'un repas civique, 
émaillé de toasts aux habitants de Lille, à l'armée, à la 
mémoire de Lazowski, à l'union de tous les sans- 
culottes, à la République une et indivisible, puis on 
reconduisit fraternellement les braves gendarmes à 
leur caserne, et Gonchon adressa au Moniteur le compte 
rendu de cette cérémonie imposante par sa simplicité 
toute républicaine. 

Trois jours après (1^'" mai), une députa tion se pré- 
sentait à la barre au nom du faubourg. Tous les yeux 
cherchaient Gonchon à sa tète, comme toutes les 
oreilles s'attendaient à entendre cette voix familière, 
qui semblait l'inévitable organe des hommes du 
14 juillet. Malgré la déception générale, on applaudit 
d'abord de confiance. Mais bientôt la Convention se 
sentit froissée, puis irritée du ton de l'orateur. Après 
lui avoirfait entendre de durs reproches, il lui proposait 
d'un ton impérieux les mesures les plus radicalement 
révolutionnaires : le départ immédiat pour l'armée de 
tous les soldats qui étaient à Paris, sous quelque déno- 
mination que ce fût, y compris les gendarmes des tri- 
bunaux et les grenadiers de la Convention ; de tous les 
signataires de pétitions antirévolutionnaires et gens 
suspects d'incivisme; de tous les garçons, hommes 
veufs et sans enfants de 18 à 50 ans, y compris les 
ministres du culte catholique, avec le droit pour les 
soldats de nommer leurs généraux, et en complétant 
au besoin cette levée en masse par un tirage au sort 



330 GONCllON ET KOURCADE. 

parmi tous les citoyens mariés. 11 réclamait l'établisse- 
ment du uuiximum, la résiliation des baux, une con- 
tribution forcée sur les riches « et leur départ ensuite, 
et pas avant. » 11 finissait par une menace insolente, 
déclarant que si l'Assemblée n'adoptait pas ces me- 
sures, le faubourg se déclarait en état d'insurrection et 
que 10,000 hommes attendaient à la porte de la salle. 
Les murmures jusque-là comprimés éclatèrent alors : 
si abaissée qu'elle fût sous le joug de la populace, la 
Convention ne put supporter un pareil langage; le pré- 
sident répondit par une protestation d'une dignité 
vague, et les motions les plus vives se succédèrent à la 
tribune contre les pétitionnaires et leur orateur, qui, 
interrogé, déclara se nommer Muzine, commissaire de 
police. Mais finalement, sur la proposition de Danton, 
l'Assemblée fit preuve d'une magnanime faiblesse en 
passant à l'ordre du jour. 

Faut-il croire, comme le déclara Buzot avec un accent 
indigné, que « sans doute l'énergique Gonchon s'étoit 
refusé à porter dans le sein de la Convention le cri de 
la révolte, » ou qu'on ne s'était pas adressé à lui dans 
la circonstance, comme suspect de n'être point à la 
hauteur? Y avait-il un commencement de défiance, un 
refroidissement à son égard? Ou bien ce Muzine 
était -il simplement un intrigant, un rival jaloux de 
son influence, un ambitieux voulant jouer un rôle à 
son tour et se mettre en avant pour partager, sinon 
pour lui enlever ses lauriers? C'était là du moins 
un symptôme de la situation, et le point de départ 
d'un dissentiment qui allait s'élargir entre la partie 
la plus avancée du faubourg et son orateur ordi- 
naire. Celui-ci était de ces hommes du 10 août que 
les massacres de septembre avaient effrayés, sans 
qu'il osât s'en exprimer nettement. Dans son em- 



GONCHON ET KOURCADE. 331 

phase et son exallalion révolulionnaires, il ^'ardait un 
reste de bon sens et une modération relative, comme 
un goût de la belle rhétorique, de l'utopie, des grands 
lieux communs sur lesquels il avait si longtemps 
vécu. 

Garât avait remplacé Roland au ministère de l'inté- 
rieur. Or, Garât, optimiste, conciliant, capable de faire 
beaucoup de mal sans méchanceté, en cédant toujours 
aux énergumènes pour ne point les irriter par une ré- 
sistance inopportune ; enguirlandant le crime de fleurs 
pour rassurer les inquiétudes, et croyant supprimer le 
danger parce qu'il l'atténuait dans ses phrases déce- 
vantes, c'était presque la Gironde encore, seulement la 
Gironde fusionnant avec la Montagne, suivant le pro- 
gramme de Gonchon, et consentant à se laisser mener 
et duper par les Jacobins. Garât était l'homme que 
Danton désignait, au lendemain du massacre des pri- 
sons, comme son successeur au ministère de la justice, 
mais il se plaint dans ses Mémoires que ce fût là un 
piège tendu à son inexpérience. Atroce par mollesse 
et par lâcheté, il s'efforçait de cacher le sang de 
tant de victimes innocentes sous l'horrible élégance de 
ses métaphores. Après avoir signifié au roi son juge- 
ment et sa condamnation en se dispensant des égards 
les plus élémentaires , quoiqu'il fût profondément 
affligé, Use figurait décharger sa conscience en parlant 
avec sensibilité à l'abbé Edgeworth, dans la voiture qui 
les conduisait des Tuileries au Temple, du courage et 
de la résignation de Louis XVI, et en gémissant sur 
l'affreuse commission dont il était chargé i. 11 admirait 
à la fois le vertueux monarque dont la tète était tombée 



1 Voir les Mémoires de l'abbé Edgewo;-lli de Firmonl et ceux de Garât 
lui-même. 



33:2 GONCHON ET FOURCADE. 

« SOUS le glaive égaré de la justice » et le sensible Ro- 
bespierre, « qui, en écrivant, avait toujours près de 
lui le roman où respirent les passions les plus tendres 
et les tableaux les plus doux de la nature : la Nouvelle 
Héloïse. » C'était l'homme qui, après avoir désarmé la 
résistance au 31 mai, en affirmant que tout était tran- 
quille, comme s'il eût été le complice des prescripteurs, 
essayait timidement de sauver quelques-unes des vic- 
times qu'il venait de livrer au bourreau; puis, toujours 
en gémissant, restait à son poste après l'immolation de 
ceux qu'il se glorifiait de compter parmi ses amis. Si 
Garât avait été aveugle, c'est qu'il le voulait bien, car 
on ne s'était pas fait faute de lui ouvrir les yeux. Plu- 
sieurs mêmes de ses ohserdateiirs le tenaient journelle- 
ment au courant, non sans perspicacité et sans cou- 
rage, de l'opinion publique, de toutes les fluctuations, 
de tous les mouvements populaires, des périls mena- 
çants et des mesures à prendre pour les conjurer; mais 
il ne voulait rien voir, et il était moins aveugle que 
lâche. 

A côté des agents en titre dont on a publié les rap- 
ports et qui ne cessaient de l'avertir, Gonchon s'était 
fait en quelque sorte observateur officieux. Dans le 
courant du mois de mai 1793, il fut envoyé à Lyon, sa 
ville natale, agitée par les symptômes précurseurs de 
l'insurrection, sous prétexte de prendre des renseigne- 
ments sur l'agriculture, les arts, l'instruction publique 
etlesmoyensdelesfairefleurir.il y était arrivé dès avant 
le dimanche 26. Nous avons une lettre de lui à Garât, 
datée du 31, et qui n'est pas la première, car elle dé- 
bute en exprimant la crainte que le ministre n'ait 
pas reçu la précédente. Il y rend compte des événe- 
ments, et nous allons la citer dans sa plus grande par- 
tie, à cause des détails intéressants et précis qu'elle 



GONCHON ET FOURCADE. 333 

donne, principalement sur la journée du 29 mai K 
« La journée du lundy (27 mai) a été très agitée ; je 
me suis porté partout pour réconcilier les esprits. Le 
mardi, ayant appris que les citoyens Gautier etNioche, 
députés de la Convention et commissaires à l'armée 
des Alpes, étoient arrivés, tout de suite je suis allé les 
voir; j'ai eu avec eux un entretien dans lequel je les 
ai informé de l'esprit public et de l'agitation des es- 
prits. Etant persuadé que leur présence seroit d'une 
grande utilité pour ramener le calme, je leur ai témoi- 
gné ma joie; ils m'ont dit qu'ils faisoient venir une 
force armée ; je leur ai marqué mes craintes sur cette 
mesure. Dans la nuit du mardy au mecredy, les sec- 
tions ont été assemblées; j'ai parcouru pendant une 
partie de la nuit la ville, pour chercher à calmer les 
esprits et les engager à avoir confiance aux députés 
commissaires; presque tous me répondoient qu'ils 
étoient surpris de les voir dans cette ville, qu'ils de- 
vroient être à l'armée des Alpes, qu'ils sçavoient quela 
municipalité avoit le dessein de les désarmer pour 
armer les pauvres et les exiter au masacre et au pil- 
liage, et que l'arrivée des troupes leur faisoit craindre 
que ce ne fut dans cette intention. Les citoyens pau- 
vres me disoient qu'ils voyoient bien que les sections 
s'assembloient pour casser la municipalité et la rem- 
placer par des aristocrates, parce qu'elle étoit composé 
de sans- culottes qui étoient leur père, et que cela ne 
pouvoit pas se passer sans coup de fusil. 

» Mecredy matin (29 mai), apprenant que 27 sec- 
tions étoient allés en arme s'emparer de l'arsenal, j'y 
fus sur le champ. Je trouvai à la place de Bellecour en- 

1 Celle lettre et les suivantes, inédites, font partie du carton A. F. II, 
43, aux Archives. Je me borne à en redresser la ponctuation et à y éta- 
blir quelques alinéas. 



334 GONCHOX ET FOURCADE. 

viron six mille hommes en bataille; je leur demandai 
pourquoi ils s'étoient armés; je leur représentai qu'un 
coup de fusil tiré par un imprudent d'un des partis 
pouvoit faire couller des ruisseaux de sang; ils me ré- 
pondirent que leur devise étoit Liberté, égalité, répu- 
blique une et indivisible , résistance à V oppression, 
qu'ainsi ils demandoient que la municipalité fut cassé 
et que provisoirement elle fut composé des présidents 
de section ; que Julliard, commandant de la garde na- 
tionale, arretté dans la nuit par ordre de la municipa- 
lité, fut relâché, ainsi que toutes les personnes qui 
l'avoient été par ordre arbitraire, et que Challier, pré- 
sident du tribunal du district, qui avoit fait à la société 
la motion d'égorger tous les présidents, secrétaires de 
sections et tous les membres du département, fut en- 
voyé à Paris au tribunal révolutionnaire. 

» Amidy,jevis arriver avec plaisir le citoyen Nioche, 
accompagné d'un officier général et de plusieurs offi- 
ciers d'hussarts. Lorsqu'il fut dans le milieu des ba- 
taillons, il voullut parler, mais il lui fut impossible ; 
alors, pour engager les citoyens à l'écouter favorable- 
ment, je levai mon chapeau en l'air et criai : Yive 
la Convention nationale! Yive les commissaires! ce qui 
fut imité par tous les citoyens. Il voulut encore se faire 
entendre, mais il ne put y réussir. Quelques personnes 
saisirent son cheval par la bride pour le conduire à 
l'Arsenal ; je m'y opposai vivement, en leur rappelant 
le respect qu'ils dévoient avoir pour un représentant, 
que, s'il lui arrivoit la moindre insulte, le moindre mal, 
ils s'attireroient tous les départements contre eux. 11 
se rendit donc à l'Arsenal, dans une assemblée compo- 
sée des commissaires envoyés par les 27 sections qui 
s'étoient armés; il leur représenta la faute qu'ils 
avoient fait de s'armer....; que, pour le moment, n'é- 



GONCIION ET FOURCADE. 335 

tant point avec son collègue, il ne pouvoit rien faire 
sans lui, mais que réunis ils rendroient justice. 

» Dans le moment.... on entendit deux coup de ca- 
non ; quelques minutes après, on vint dire que le 
bataillon de la pêcherie s'étoit présenté devant la mai- 
son commune, que deux municipaux leur étant venus 
au devant, a voient conduit leur commandant sur les 
marches de la maison commune, et que, le voyant au 
milieu des municipaux, ils ne s'étoient point mis en 
état de défense; qu'alors la municipalité ayant ordonné 
de faire feu, une décharge de deux coups de canon 
a voit tué trente ou quarante personnes K Alors l'indi- 
gnation fut à son comble : plusieurs citoyens voulloient 
se porter à des excès viollents; je me jettai au milieu 
d'eux en les priant de ne pas trop ajouter foi à une 
pareille nouvelle...., que j'allois moi-même m'informer. 
Mais, hélas! j'appris bientôt que ce n'étoit que trop 
vrai. Je fis tous mes efforts pour parvenir jusqu'à la 
maison commune, qui dans ce moment se trouvoit en- 
vironnée des partisants de la municipalité; il me fut 
impossible de pouvoir approcher. Je présentai plusieurs 
fois ma commission, et l'on me répondit toujours que 
l'on ne connoissoit dans ce moment que la municipa- 
lité; enfin, malgré mon zèle, n'étant revêtu d'aucune 
décoration constitutionnelle, je n'ai pu être écouté. Les 
personnes trompés ou vendus à la municipalité me di- 
soient : Prenez un fusil, et mettez vous du côté des 
muscadins ou des sans-culottes; alors je n'ai pu qu'être 
le témoin de leur combat. 

» A 8 heures de l'après-midi, l'armée des sections se 
mit en mouvement sur deux colonnes, l'une par le quai 

' Le Précis des représentants Nioche et Gauthier, daté de Grenoble, 
juin (in-4°), attribue la traliison au bataillon de la Pêcherie ou de 
Bru lus. 



336 GONCHON ET FOURCADE. 

de Saône et l'autre sur le quai du Rhône; plusieurs 
combats des plus sanglants ont eu lieu dans différents 
quartiers; celui sur le quai du Rhône a duré 2 heures 
un quart. J'ai été témoin d'une trahison des plus af- 
freuses qui a eu lieu dans ce combat. La municipalité 
ayant requis le bataillon du Mont-Blanc, il est arrivé 
dans la ville au moment où la colonne des sections 
pouvoit être vis-à-vis l'hôpital.... Après 2 heures de 
combat à coup de canon, elle a fait avancer un trom- 
pette de dragon, comme pour parlementer; alors la 
colonne des sections avance avec confiance et témoigne 
sa joie par les cris de Vive Vunion! vive la répu- 
blique ! Les dragons repartent au galop, et à l'ins- 
tant la batterie se découvre et la colonne des sec- 
tions est foudroyée par une décharge de canons et 
une viollente fusiliade des troupes de la municipalité 
et du bataillon du Mont-Blanc. Aussitôt ils se sauvent 
de toutes parts; plusieurs se réfugient dans des ba- 
teaux et les bains; ils les y poursuivent, et ceux 
qu'ils n'avoient fait que blesser, ils les jettent à la ri- 
vière. 

» A 5 heures du matin, la section du Port du Temple 
s'est emparé de la maison commune; la municipalité a 
fui avec sa troupe ; mais le bataillon du Mont-Blanc, 
qui s'est vu appelle fraternellement, a voté avec les sec- 
tions.... 

» La poste va partir; il est midy; tout est tranquille, 
et j'espère bien que nous allons voir renaître la paix. 
A demain des détails plus étendus. Gonchon. » 

Le lendemain, en effet, 1^'' juin, Gonchon écrivait au 
ministre une nouvelle lettre, où il se prononce de plus 
en plus nettement, et même avec enthousiasme, pour 
les sections contre la municipalité, avec cette suscrip- 



GONCHON ET FOURCADE. 337 

tion : Vive la Liberté, V Egalité et la République une et 
indivisible ! Voilà la devise des Lyonnais, et elle lésera 
toujours. Elle n'offre pas l'intérêt de la précédente, et 
je me borne à une analyse avec quelques extraits U 

Il raconte (j^u'il a entendu lire hier, au département, 
une lettre d'un émigré à Chalier, qui le félicite de si 
bien remplir son rôle de patriote, et l'exhorte à conti- 
nuer, en l'assurant de la reconnaissance des princes. 
« Beaucoup de personnes, d'après son projet infernal 
dénoncé dans le journal de Carrier et d'après ses mo- 
tions faites au club de Lyon, ne l'accusoient que de 
folie et pensoient que son voyage à Paris, précisément 
au mois de septembre, lui avoit tourné la tête; mais à 
présent ces mêmes personnes pensent qu'il a été à 
Paris pour occasionner la journée du 2 septembre. » 

11 expose les violents soupçons des Lyonnais sur les 
deux représentants, spécialement sur Gauthier, accusé 
d'avoir fait tirer sur le peuple, et d'être l'auteur de la 
trahison commise par les troupes de la municipalité. 
Les citoyens de Lyon se sont couverts de gloire. Si 
leurs ennemis avaient eu le dessus, « plus de cinquante 
mille hommes auroienl été égorgés la nuit du mer- 
credi au jeudi, dans les quartiers qui étoient à leur 
pouvoir. » Le cri des braves Lyonnais est : Vive la ré- 
publique une et indivisible! Us le poussent tous les 
jours, « parce qu'ils pensent bien que des royalistes et 
des aristocrates se sont mêlés parmi eux, et ils veulent 
leur faire perdre tout espoir ; enfin leur conduite me 
fait verser des larmes de joie.... Tout est tranquille 
actuellement, mais on n'est pas sans inquiétude : le 
bruit court que Dubois de Grancé vient sur Lyon avec 



i J'ai conservé l'orthographe de Gonchon dans la première lettre, pour 
en donner une idée; mais ici, je crois devoir la corriger. 

GONCHON ET FOURCADE. 22 



338 GONCIION ET FOURCADE. 

dix mille hommes. C'est peut-être un bruit que les 
malveillants font courir; cependant, jeudi matin, à 
l'Arsenal, Nioche me dit avec un ton de la plus grande 
douleur : « Ah ! comme ils m'ont trompé ! Je crains 
bien que Dubois de Crancé ne se porte à des mesures 
violentes. » Je l'engageai à lui écrire tout de suite, ce 
qu'il me promit. » 

Dubois-Crancé n'était pas encore parti pour venir 
mettre le siège devant Lyon ; mais, le même jour où 
Gonchon exprimait ainsi ses inquiétudes, il adressait 
de Ghambéry, avec son collègue Albitte, une lettre 
comminatoire aux autorités de Lyon pour les sommer 
de remettre en liberté Nioche et Gautier, qui devaient 
les rejoindre immédiatement à Grenoble, et ils re- 
quéraient Kellermann, général en chef de l'armée des 
Alpes, de se rendre avec eux dans la même ville afin 
de se concerter. Gonchon se promet d'aller au-devant 
de Dubois-Crancé, s'il marche sur Lyon, pour l'instruire 
de la manière dont les choses se sont passées. 

« Je vous salue, citoyen ministre. Je vous le répète : 
du courage, et le règne des intrigants de toutes les es- 
pèces passera comme l'orage qui les a vomis. Les vrais 
amis de la liberté triompheront toujours, et mes con- 
citoyens de la ville de Lyon, que l'on a tant calomniés, 
seront reconnus avoir bien mérité de la patrie. » Hé- 
las! les choses devaient tourner bien autrement que 
Gonchon ne le croyait ou ne feignait de le croire pour se 
rassurer. Mais, ajoute-t-il en un style qui rappelle celui 
de ses discours à la barre de l'Assemblée, « l'homme 
qui a été chargé, par les hommes du 14 juillet et du 
10 août, de demander à la Convention qu'elle les auto- 
risât à créer un corps de Scévolas, ne craint point le 
poignard des assassins. » Gomme il l'a dit à la tête des 
braves du faubourg, « s'immoler pour le bien de la pa- 



GONCHON ET FOURCADE. 339 

trie, ce n'est pas mourir, c'est prendre le chemin le 
plus court pour arriver à l'immortalité. » 

Dans un post-scriptum d'une familiarité toute répu- 
blicaine, il prie le citoyen-ministre de donner de ses 
nouvelles à sa femme, rue Sainte-Barbe, n*" 5, et de 
s'informer si elle a besoin de quelque secours. Et il lui 
donne son adresse à Lyon : chez Gonchon, cultivateur, 
faubourg de la Croix-Rousse. Ce cultivateur était cer- 
tainement un de ses parents, peut-être son père, ou un 
frère comme celui qu'il avait à Nantes. 

Dans la lettre suivante, du 3 juin, c'est avec un vé- 
ritable lyrisme qu'il revient à l'éloge des sections, de 
leur courage, de leur générosité, de leur amour du bien 
et de la patrie. Il a vu la section de la Saône, « presque 
toute composée d'hommes travaillant sur la rivière, 
prêter au pied de l'arbre de la liberté, avec une éner- 
gie que l'on ne peut dépeindre, le serment d'être tou- 
jours unis, de soutenir la république et de respecter 
les lois et les propriétés.... Oui, oui, nous serons répu- 
blicains et, malgré les intrigants et nos ennemis de 
tous les genres, nous aurons cette vraie vertu républi- 
caine, qui consiste dans l'humanité, la générosité, 
l'amour des bonnes mœurs et dans le véritable cou- 
rage. Et c'est les citoyens de Lyon, que l'on a tant ca- 
lomniés, qui auront donné les premiers l'exemple du 
véritable caractère d'un républicain. Parcourez l'his- 
toire des révolutions, trouvez-moi un exemple pareil ; 
étant victorieux, ne pas répandre une seule goutte de 
sang. » 

Il lui adresse les arrêtés des sections qu'il a pu se 
procurer : tous les autres expriment les mêmes senti- 
ments ; cependant les partisans de l'infâme municipa- 
lité les déchirent quand ils sont affichés. Il le prie de 
lui faire envoyer, par le Comité de salut public, Barère, 



340 



GONCiïON ET FOURCADE. 



que, de Paris à Lyon, il a vu aimé et respecté de tout 
le inonde. Et il termine par des exhortations familières, 
pleines de bonhomie et comme d'égal à égal : « Adieu, 
citoyen ministre, voyez souvent votre ami (ioyer 
(Gohier), ministre de la justice, et ne voyez guère que 
lui. Travaillez, ne perdez pas un moment : vous êtes 
ministre de l'intérieur, et c'est là où nous avons nos 
plus cruels ennemis. Persuadé que vous ne vous occu- 
pez et que vous ne vous occuperez que du bonheur de 
la patrie, je vous serre dans mes bras. » 

Avec une bonne foi naïve, sans avoir l'air de soup- 
çonner qu'il faisait complètement fausse route, ni que 
ses amis Garât et Barère pussent être d'un autre avis, 
le malheureux Gonchon s'emballait et se compromet- 
tait de plus en plus. 

Quelques jours après, il adressait à la section des 
Quinze-Vingts, qui était la sienne, un rapport sur les 
événements de Lyon conçu dans le même esprit et où 
l'on retrouve même textuellement quelques passages 
de ses lettres ^. Ce réquisitoire énergique en faveur 
des sections contre la conduite perfide de la municipa- 
lité et les féroces extravagances de Chalier, se termine 
par une péroraison lyrique où se retrouvent ses habi- 
tudes oratoires : 

« L'exposé que je viens de vous faire est de la plus 
exacte vérité, je vous le jure...., je vous le jure. Vous 
savez que je ne peux pas être influencé. Plusieurs d'en- 
tre vous sont venus me voir dans mon grenier : ils 
savent qu'ayant quelques talents, je vivois et entrete- 
nois ma famille du travail de mes mains ; que j'ai tout 
quitté pour servir ma patrie et qu'alors j'ai connu le 



1 Celte pièce a été imprimée : Gonchon aux citoyens de la section des 
Quinze-Vingts, faubourg Saint- Antoine, in-4"'. C'est uu compte rendu, 
et non un plaidoyer justificatif. 



GONCIION ET FOURCADE. 341 

besoin. Si mon zèle m'a mérité quelques missions, je 
les ai toutes remplies sans me couvrir de la boue d'au- 
cune faction. Je n'ai jamais assiégé les bureaux des 
ministres, j'ai même refusé des places qui m'ont été 
offertes par quelques-uns d'eux, parce que Gonchon ne 
devoit pas recevoir des places données par des hom- 
mes à parti. Mais, mes cliers camarades, mes chers 
amis, j'ai bien trouvé ma récompense, mon bonheur et 
ma gloire dans la paix de ma conscience, dans l'amour 
des lois et de l'humanité. mes frères, mes amis, mes 
camarades! le jour où la République sera aussi paisible 
que la ville de Lyon l'est actuellement, ce jour sera le 
plus beau de ma vie, le plus doux, et la plus digne 
récompense de mon zèle. » 

Gonchon jure que les sections ont sauvé la Répu- 
blique à Lyon et supplie les hommes du 14 juillet de 
ne pas se laisser tromper par des récits mensongers. 

Dans une autre lettre à Garât, du 21 juin, également 
inédite, il s'exprime encore dans le même sens. Il lui 
annonce d'abord, en un style incorrect et à peine intel- 
ligible, que les Lyonnais, menacés par Dubois-Crancé, 
décachettent les lettres du ministre. Puis il lui fait part 
des craintes de disette : 

« Je vous envoie une adresse de la municipalité pro- 
visoire à leurs concitoyens, au sujet de quelques mouve- 
ments qui ont eu lieu ces jours cy pour le pain. 11 n'est 
sorte de moyen que les malveillants n'employent pour 
exciter le désordre : avant hier, une femme couroit 
dans la Grande-Rue et les marchés en portant avec elle 
un pain des plus mauvais et déclamant contre la nou- 
velle municipalité ; on la conduisit au Comité de salut 
public, et là elle déclara avoir acheté ce pain chez un 
boulanger qu'elle désigna; on y fut : le boulanger as- 
sura n'avoir jamais fait du pain pareil; il montra tous 



342 GONCHON ET FOURCADE. 

les pains qu'il avoit chez lui et on les trouva fort 
beaux. 11 faut donc bien prendre garde que le pain 
manque dans cette cité : le peuple et surtout les ma- 
çons et autres ouvriers qui ne mangent que du pain 
se porteroient alors à des excès des plus violents. » 

Il prie le citoyen Garât d'écrire au plus vite pour en- 
gager le département de la Côte-d'Or à laisser passer 
de ses grains dans le Rhône-et-Loire, la ville n'étant 
plus approvisionnée, dit-on, que pour dix-huit à vingt 
jours. 

« Adieu, citoyen ministre, dit Gonchon en termi- 
nant. Le peu de mots que vous avez écrits de votre 
main m'ont fait un plaisir infini. Ce n'est pas parce que 
vous êtes ministre; c'est que par votre mérite le pau- 
vre Gonchon est bien peu de chose à côté de vous. 
Ainsi, puisque vous m'embrassez, moi je vous embrasse 
de tout mon cœur. » 

11 était impossible, on le voit, de prendre part avec 
plus de décision et de chaleur contre la municipalité et 
Chalier, et ce témoignage d'un témoin oculaire, désin- 
téressé dans la lutte, d'un compatriote, d'un homme 
du peuple, d'un ardent républicain, est significatif. Le 
représentant Julien, de Toulouse, dans son rapport à la 
Convention sur les administrations rebelles, s'était 
exprimé plus sévèrement encore sur le compte de la 
municipalité de Lyon à cette date. Mais lorsqu'il vit la 
tournure prise par les événements, il rétracta formelle- 
ment cette opinion compromettante, prétendant qu'il 
avait été induit en erreur par les dénonciations calom- 
nieuses adressées au Comité de sûreté générale, et il 
écrivit une lettre de réparation aux membres de cette 
municipalité K Gonchon ne sut ou ne voulut passedé- 

1 An II, 1" mois, 4" jour de la 3' décade. Archives, même carton. 



GONCHON ET FOURCADE. 343 

gager de la même manière. Avec sa sincérité et sa cha- 
leur naturelles, il s'était engagé trop à fond. Les relations 
nombreuses qu'il avait à Lyon dans le peuple et la 
petite bourgeoisie, en lui permettant d'en voir de près 
les véritables sentiments, l'avaient enlacé dans mille 
liens dont il ne pouvait guère s'affranchir. Aussi Four- 
cade, qui avait été envoyé de son côté dans les dé- 
partements du Midi, a-t-il pris soin de désavouer for- 
mellement sur ce point, dans la lettre qu'il écrivit à 
Robespierre pour sa défense personnelle, l'homme dont 
on avait l'habitude d'associer le nom au sien : 

« J'arrivai à mon poste (dans les départements méri- 
dionaux), écrit-il, plus de vingt jours avant le 31 mai. 
Je préparai les esprits à cet événement que je pré- 
voyois; je ne l'attendis pas pour me prononcer. 

» A cette époque, tout le midi se souleva.... Presque 
seul avec Julien, au milieu des assassins et des préven- 
tions, je défendis la cause de la Montagne avec une 
énergie qui, plusieurs fois, faillit m'ètre funeste. 

» Six mille Bordelois formaient la majeure partie de 
l'armée des Pyrénées occidentales. On les excitoit à la 
sédition.... Je fus envoyé avec Julien pour les rappeler 
à leur devoir.... J'ai tant écrit, tant apostolisé, que je 
levai presque seul tous les obstacles qui s'opposoientà 
l'acceptation de l'acte constitutionnel dans le district 
de Pau.... Lorsque les représentants du peuple épu- 
rèrent les autorités constituées, je fus, à la sollicitation 
de tous les patriotes, élevé à la place de procureur syn- 
dic du département des Basses-Pyrénées. Mais comme, 
depuis mon retour à Paris, je servois la cause du peuple 
en travaillant à V Anti-Fédéraliste , comme mes amis me 
crurent plus utile à ce dernier poste, je refusai.... 

» Est-il possible qu'on m'attribue les erreurs et les 
vices de celui que j'avois quelquefois choisi pour lire 



344 GONCnoN et fourcade. 

des pétitions, qui se conduisoit très mal à Lyon lorsque 
j'étois à Bordeaux?.... 

» Julien, agent du Comité de salut public, m'a connu 
vingt jours avant l'époque du 31 mai. 11 a été témoin 
de tout ce que j'ai fait pour la chose publique dans un 
pays où Ton ne comptoit pas six patriotes, où nous étions 
menacés à chaque instant, où j'avois toute ma famille.... 

» Ce fut dans le mois de juin que j'appris la conduite 
de Gonchon dans la ville de Lyon. J'écrivis sur-le-champ 
à la section des Quinze-Vingts pour lui faire ma pro- 
fession de foi l'invoque le témoignage de Tasche- 

reau, qui s'est trouvé à Bayonne pendant les troubles, 
des représentants du peuple Ysabeau et Garreau.... 
Mon grand tort a été de ne pas faire insérer mes dis- 
cours et mes démarches dans les journaux, d'avoir 
toujours craint de faire quelque chose qui ressemblât 
à une justification, dont je sentois n'avoir pas besoin. 
Mais je défie qu'on puisse me prouver une action, un 
propos de modéré. » 

Fourcade se représente gémissant avec le frère de 
Gonchon sur la conduite de celui-ci. Gonchon avait un 
frère, en effet, qui habitait Nantes, où il faisait partie 
de la commission militaire et qui, déjà malade, mourut 
de frayeur après une altercation avec Carrier, laissant 
une veuve et des enfants pour lesquels notre palriote 
sollicita un secours de la Convention i. 



' Lallié, les Noyades de Nantes, p. 67-68. Le sans-culoUe Goullin, 
p. 89. Mais le Gonchon, cullivatear à la Croix- Rousse, chez qui il in- 
dique son adresse à Garât, était peut-être aussi son frère, et il se peut 
qu'il soit question de celui-là. Un « Gonchon l'aîné, commissaire, » 
figure parmi les quarante-trois citoyens nommés juges de paix le 
P'' août, par le Comité de salut public, d'après les choix du conseil exé- 
cutif provisoire du 10 juillet 1793. Serait-ce noire Gonchon, comme ten- 
drait à le faire croire son titre de commissaire? Nous ne trouvons aucune 
trace, dans sa biographie, de l'exercice de ces fonctions. 



GONCHON ET FOURCADE. 345 

Dans sa lettre apologétique, déjà citée, à la commis- 
sion populaire séante au Louvre, Gonchon, lui, glisse 
plus rapidement sur cette période, se bornant à dire 
qu'il fit tout ce qui était en lui pour ramener les es- 
prits, et qu'il quitta Lyon « avant l'époque où la révolte 
contre la Convention se prononça dans cette ville, et la 
quitta pauvre comme il y était arrivé, » car il ne 
manque jamais une occasion d'appuyer sur sa pau- 
vreté. Je ne sais ce que Gonchon entend au juste par 
l'époque où la révolte contrôla Convention se prononça 
H Lyon : il reste prudemment dans le vague. Les pro- 
dromes de l'insurrection eurent plusieurs étapes : ce 
fut le 12 juillet que la Convention déclara la ville en 
état de révolte ; ce fut le 9 août que Dubois-Crancé 
ouvrit le siège. Gonchon était alors de retour; mais il 
se trouvait encore à Lyon à l'époque où elle fut dé- 
clarée en révolte, et on voit, par une dernière lettre à 
Garât, qu'il avait alors un peu modifié, au cours des 
événements, sa manière de voir, ou tout au moins de 
s'exprimer, et qu'il avait senti la nécessité de la pru- 
dence; c'était un peu tard. Il y raconte ses vains efforts 
pour combattre l'influence de Biroteau et sa propagande 
dans les campagnes environnantes pour faire connaître 
les décrets de la Convention et accepter la constitution, 
ainsi que pour justifier la journée du 31 mai. Mais, 
malgré son aplomb, il devait être gêné par son attitude 
antérieure. Rappelé par le ministre, il revint à regret, 
prit le coche jusqu'à Chalon, puis, en compagnie de six 
paysans fédérés, un chariot couvert, auquel il attacha 
une flamme tricolore et un petit arbre coiffé d'un bonnet 
rouge, avec un écriteau portant d'un côté : La Consti- 
tution républicaine ou la mort! de l'autre : Vive nos 
braves frères de Paris! C'est en cet équipage qu'ils fai- 
saient leur entrée dans chaque ville ou village, chan- 



346 GONCHON ET FOURCADE. 

tant la Marseillaise et criant : Vive la Convention ! Vive 
la Constitution ! Sur ce terrain, Gonchon se retrouve 
tout entier, avec son exubérance emphatique et le clai- 
ron qu'il avait dans la gorge. 

11 arriva ainsi le 25 juillet au faubourg de Gloire, et 
il raconte son entrée au ministre en quelques lignes 
qui forment un petit tableau tout à fait expressif et 
pittoresque : « Les citoyens nous ont forcés à descendre 
et entrer dans un cabaret; ils nous ont reconduits à 
l'auberge après nous avoir fait passer par la rue 
Saint-Antoine, la place de Grève et le port au blé ; les 
trois chevaux de nos voitures étoient chargés chacun 
de trois hommes ; plusieurs portoient des brocs de vin. 
On s'est séparé en s'embrassant fraternellement. Un 
des députés ayant dit : « Oh ! nous ne sommes pas de 
la ville de Lyon, » les citoyens du faubourg Saint- 
Antoine qui étoient présents lui ont tous répondu : 
« Les habitans de Lyon comme vous sont nos frères ; 
» nous espérons bien qu'ils reviendront de leur erreur 
» et qu'ils enverront des députés à la fédération du 
» 10 août; alors nous les recevrons à bras ouverts, et 
» si nous savons même le jour de leur arrivée, nous leur 
» irons au devant i. » 

En terminant sa lettre, Gonchon affectait la sécurité, 
protestant qu'il méritait toujours la confiance du mi- 
nistre et qu'il ne cesserait de brûler du violent désir 
d'être utile à sa patrie, annonçant l'intention de lui 
adresser un rapport et de lui faire des communications 
très intéressantes : « J'espère, citoyen ministre, que 
vous serez content de moi et que vous me serrerez la 
main avec plaisir. » 

Garât, déjà résolu à sa démission, n'était plus que 

1 Lettre inédite du 2G juillet. 



GONCIION ET FOURCADE. 347 

pour quinze jours au ministère, et celui fut sans doute 
un prétexte suffisant pour s'abstenir de recevoir le 
compromettant et compromis Gonchon. En effet, cette 
fois notre héros était bien définitivement suspect : il 
avait voulu s'arrêter, et il ne faut jamais s'arrêter en 
révolution. Les Jacobins de Lyon et des environs dé- 
noncèrent sa conduite. Nous avons retrouvé une de ces 
dénonciations ', où il est accusé d'avoir prononcé à la 
maison commune des discours infâmes, fédéralistes et 
contre-révolutionnaires, approuvant tout ce qu'avait 
fait, le 29 mai, le conseil général de la commune de 
Lyon, particulièrement l'exécution de Ghalier; d'avoir 
enhardi les Lyonnais à la révolte et d'être l'un des 
principaux auteurs de tous les maux qui suivirent. En 
outre, Audoin l'accusa, dans sa feuille (le Journal uni- 
versel), de s'être laissé circonvenir et rolandiser à prix 
d'argent, et la section Bonne-Nouvelle demanda qu'il 
fût destitué de la place de commissaire civil pour avoir 
été payé par Roland 2. 

' Par Lapalus, commissaire de l'Assemblée primaire de Mardore, can- 
ton de Thizy (Rhône-et-Loire), 

2 Sa brochure, Gonchon aux citoyens de la section Bonne- Nouvelle , est 
un plaidoyer justificatif en réponse aux inculpations dirigées contre lui. 



VIII. 



A la suite de ces dénonciations, le Comité de sûreté 
générale arrête, le 8 septembre, que Gonchon sera 
gardé à vue par un gendarme, jusqu'à ce qu'on ait 
obtenu sur son compte les renseignements nécessaires. 
Ce gendarme l'accompagnait partout, mais en habit 
civil. Les purs étaient offusqués de ces ménagements, 
et ils réclamèrent. Dans la séance du 21 septembre, un 
membre du club des Jacobins se plaint amèrement de 
ce privilège accordé à un homme qu'il traite dans les 
termes les plus méprisants : « Vous connaissez tous le 
ci-devant patriote Gonchon, orateur rolandisé et payé 
par le parti brissotin pour délirer en sa faveur. 11 a été 
arrêté et mis en prison, mais relâché ensuite sur sa 
parole, et dans ce moment Gonchon se promène, jouis- 
sant, comme un monsieur, de tous les privilèges qu'on 
avait coutume de leur prodiguer, suivi d'un gendarme 
qui, pour ne pas déshonorer M. Gonchon, est en habit 
bourgeois. 

i> Un de mes frères, soldat du 102^ régiment, disait à 
Gonchon, que nous avions rencontré ensemble : 
« Comment se fait-il que vous soyez arrêté? — Pitt et 
Cobourg, répondit-il, ont mis ma tête à prix, et quelque 
patriote égaré pourrait bien les servir en assassinant 
l'orateur des patriotes. » 

» Voyez comme il calomnie le peuple. » 

Gonchon aurait ajouté que, si le gendarme qui l'ac- 



GONCMON ET FOURCADE. 349 

compagnait était vêtu en bourgeois, c'était pour cacher 
au peuple l'arrestation de son orateur et l'empêcher 
ainsi de se porter à des extrémités fâcheuses. Un tel 
mépris des lois et de l'égalité excite l'indignation gé- 
nérale de la société, qui nomme aussitôt des commis- 
saires pour examiner le cas de notre héros et surtout 
réclamer sa translation à l'Abbaye K 

De telles dénonciations ne pouvaient manquer de 
produire leur effet; d'ailleurs, bien que diminuée, l'in- 
fluence dont il jouissait dans le quartier général de la 
Révolution portait ombrage à Robespierre. Le 21 sep- 
tembre, le Comité, se basant sur les dénonciations de 
plusieurs membres des Jacobins, ordonna son arresta- 
tion 2. Mais il dut être relâché quelques jours, peut- 
être quelques heures après, et remis dans l'état anté- 
rieur, comme le prouvent une réclamation de lui, datée 
du 23 octobre (2*^ jour du 2^ mois de la 2® année de la 
République), et cette assertion, répétée dans ses lettres 
postérieures, d'avoir eu un gendarme à nourrir pendant 
sept semaines. 

La réclamation imprudente de Gonchon contre son 
gendarme, qu'il ne pouvait nourrir sans être à charge 
à ses amis, lui devint funeste. Son serment de ne pas 
chercher à fuir parut insuffisant au Comité. La pièce 
porte, en guise de réponse, cette annotation officielle : 
Faire un ordre pour que Gonchon soit mené à V Abbaye. 
L'exécution ne se fit certainement pas attendre, car nous 
avons une lettre de lui, datée de la Force, juste huit jours 

1 Moniteur du 27 septembre 1793. 

2 Cet orJre est du même jour que les dénonciations au club des Jaco- 
bins dont nous venons de parler; il est donc probable qu'il se réfère à 
des dénonciations antérieures. A moins qu'on n'admette que, portées aus- 
sitôt au Comité, elles l'auraient décidé à lancer son ordre dans la soirée 
même, en pouvoir souverain qui avait l'habitude de ne pas perdre de 
temps. 



350 GONCHON ET FOURCADE. 

après, et adressée au citoyen Laloi, membre du Comité. 
On voit dans celle lettre qu'il ne s'était pas borné à 
demander par écrit qu'on le délivrât de son gendarme, 
qu'il avait envoyé celui-ci réclamer une prompte déci- 
sion. 11 y appuie, comme partout et toujours, sur son 
indigence : « Certes, avoir rapporté de toutes les occa- 
sions où je me suis trouvé un brevet de pauvreté, c'est 
en avoir rapporté un certificat de civisme. J'ai servi la 
liberté et la patrie, et je pus les servir encore. On lève 
un corps de cavalerie : ayant été dragon, je pus y en- 
trer. » 

Le citoyen Laloi fit la sourde oreille et Gonchon resta 
en prison. 11 se mit à assiéger de ses lettres tous les 
hommes influents qu'il connaissait, — et il en connais- 
sait beaucoup, — tandis que, de leur côté, sa femme et 
sa fille, que son arrestation laissait sans ressources, 
passaient les jours à la porte du Comité de sûreté gé- 
nérale pour solliciter la mise en liberté de leur unique 
soutien. Le faible produit de leur travail suffisait à 
peine à les empêcher de mourir de faim, d'autant plus 
qu'il fallait le partager avec le prisonnier, et on avait 
dû vendre les nippes et les ustensiles de ménage pour 
subsister : 

« La Convention, ajoutait-il, a rendu un décret auto- 
risant le Comité à mettre en liberté les patriotes. Je 
suis patriote, je suis Gonchon. » Il pourrait citer une 
infinité de faits civiques en sa faveur, mais un répu- 
blicain ne doil pas faire son apologie : il se borne donc 
à joindre à sa lettre la copie de la pièce où Tallien, Ré- 
vère, Audoin, Maribon-Montaut, avaient demandé pour 
lui une place d'huissier vacante à la Convention K 



^ Celte lettre est sans date, comme la suivante,raais elle doit être des 
premiers jours de messidor an ii, puisque Gonchon y parle de huit 



GONCIION ET FOURCADE. 851 

Dans une lettre postérieure, il adresse un appel plus 
pressant encore, qu'il accompagne d'un résumé de sa 
conduite pendant la Révolution : 

« Gonchon est détenu depuis 9 mois, et sa détention 
n'a point altéré sa constance; il la regarde comme une 
épreuve dont il doit sortir pur et consolé, si le républi- 
cain qui a souffert quelques instans, mais qui a tou- 
jours été en paix avec lui-même, pouvoit avoir besoin 
de consolations. Heureux d'avoir à exposer devant un 
tribunal, dont les décisions ne sont autre chose que 
l'opinion et la volonté publique légalement énoncée, le 
tableau de sa conduite et de ses sentimens; ayant 
l'âme franche et énergique, il ne déguisera rien. 11 sera 
vrai comme il l'a toujours été, et parlera devant ses 
juges comme il parleroit devant cet être suprême qui 
veille aux destinées de la République et que le méchant 
ne peut ni fléchir ni abuser. » 

Il trace ensuite à grands traits les principales étapes 
de sa carrière révolutionnaire, rappelle sa conduite au 
14 juillet et avant ; au 5 octobre, lors de la pétition du 
Champ de Mars, à la fête de Châteauvieux, à la « dépu- 
tation » du 20 juin, au 10 août; ses missions, etc. 
« Ennemi juré de la Fayette, dont il avoit pénétré la 
perfidie et repoussé les insinuations, il fut longtemps 
exposé à devenir la victime de ses suppôts. » S'il fallait 
l'en croire même, il ne se serait pas laissé « séduire 
par les partisans de Roland : il combattit au nom du 
faubourg Antoine le projet de force départementale 
dont on lui offroit le commandement. » On a vu ce qu'il 
en était. Sa lettre se termine ainsi : « Aucun sentiment, 
aucune action n'a jamais démenti chez lui le plus pur 

mois de prison, et la suivante, postérieure d'un mois environ, de la fin 
de messidor ou du commencement de thermidor. Toutes ces lettres sont 
tirées des Archives, carton F'' 4606. 



35:2 GONCHON et fourcade. 

républicanisme. Sa famille est dans l'indigence. Quel- 
ques amis l'ont aidé lui-même à subsister pendant qu'il 
étoit avec un gendarme. Quoi qu'en ail pu dire cet 
Hébert qui lui avoit juré une haine implacable i, sa 
misère a constamment déposé en faveur de la pureté 
de son âme. 11 n'a cessé de servir son pays, il peut le 
servir encore. » 

En dépit de toutes ses requêtes, le 9 thermidor le 
trouva à Saint-Lazare -, où il put se rencontrer avec 
l'ex-agent Gadolle. Gonchon fut délivré avant ce der- 
nier, mais, hélas ! pour bien peu de temps. 

Le 19 thermidor, il écrivait à Merlin, toujours de 
Saint-Lazare : 

« Brave Merlin, 

» Gonchon, qui, après avoir été suivi pendant sept 
semaines par un gendarme, est détenu depuis neuf 
mois et demi dans les prisons, compte sur ta généreuse 
intervention pour obtenir une liberté qu'il n'a point 
mérité de perdre. 

» Proscrit depuis longtemps par les Héberts, les 
Couthons, les Kobertspierre, il n'aura point en vain 
survécu à leurs fureurs. Il est enfin permis d'être impu- 
nément sensible et juste, d'écouter et de faire entendre 

1 Nous avons vu pourtant plus haut que le Père Duchesne avait parlé 
de lui en termes amicaux, mais c'était dans les premières années de la 
Révolution. 

2 On voit donc ce qu'il faut croire de l'anecdote où Georges Duval nous 
le montre, à la société des Jacobins, félicitant Robespierre de son dis- 
cours sur l'Etre suprême et foudroyant Lequinio. {Souvenirs de la Ter- 
reur, IV, 339.) Pour la même raison, il faut repousser également une 
autre anecdote de ses Souvenirs thermidoriens (II, 68). G. Duval joue de 
malheur avec Gonchon. Il dit aussi qu'il avait forcé sa sœur, mercière 
dans la Grande-Rue du faubourg Saint-Antoine, d'être déesse de la 
Raison. Le fait est moins impossible: il était emprisonné déjà, comme 
nous l'avons vu, à cette date; mais il pourrait avoir agi de la prison sur 
sa sœur, dans son intérêt propre. 



GONCHON ET FOURCADE. 353 

les réclamations des patriotes et la plainte de l'inno- 
cent. 

» Gonchon te conjure de te rappeler ce qu'il a fait 
depuis cinq ans pour la Révolution, l'honorable indi- 
gence dans laquelle il a toujours vécu, l'énergie qu'il a 
montrée contre toutes les intrigues et toutes les tyran- 
nies. Quel est donc son crime, pour que des fers hon- 
teux pèsent si longtemps sur lui? Courageux ennemi 
d'un tyran dont tu as hâté la chute, tu feras tout pour 
le rendre à une famille éplorée, à sa patrie qu'il veut 
servir encore ; tu sais bien que, lorsqu'il a fallu la 
servir, il n'a pas ajourné. Merlin, comble de joie sa 
femme et ses enfants.... L'époque de sa liberté indivi- 
duelle se trouvera liée au triomphe de la liberté pu- 
blique. » 

Ce cri d'appel ne demeura pas stérile. Les portes de 
Saint-Lazare s'ouvrirent dès le lendemain devant Gon- 
chon, « détenu par les manœuvres des ci-devant cons- 
pirateurs 1. » Sa joie fut aussi grande que peu durable. 
Il se hâta de rentrer dans son cher faubourg, et reprit 
pendant environ un mois son train de vie habituel. 
Mais un jour qu'il dînait chez le général Santerre, il s'y 
rencontra, par un contretemps fâcheux, face à face 
avec Dubois-Grancé, et une violente querelle s'engagea 
entre eux sur les événements de Lyon. Dubois-Crancé, 
qui avait dirigé les opérations contre la ville en révolte, 
reprocha à Gonchon de s'être mis du côté des rebelles, 
et dès le lendemain sans doute, il le dénonçait en ces 
termes : 

« Je déclare au Comité de sûreté générale que l'on a 
trompé sa religion en lui demandant et en obtenant la 
mise en liberté de Gonchon.... Ce Gonchon étoit 



1 L'ordre d'élargissement est du 20 thermidor. Archives, F"" 4606. 
GONCHON ET FOURCADE. 23 



354 GONCIION ET FOURCADE. 

l'homme de M. et M™^ Roland, le souteneur de la faction 
des Girondins ; on peut en tirer la preuve dans les 
papiers imprimés qui ont été trouvés chez M""^ Roland. 

» Il fut envoyé par cette faction à Lyon, et c'est à 
son zèle pour ce parti que l'on doit l'égarement du 
peuple de cette ville, l'insurrection qui y a eu lieu le 
^9 mai de l'an dernier et tout ce qui s'en est ensuivi. 
Après l'insurrection du 29 mai, Gonchon eut l'audace 
de publier une affiche à ses concitoyens dont l'esprit 
contre-révolutionnaire ne laisse aucun doute. 

» Si le Comité n'a pas cette pièce, il pourra se la 
procurer par Charlier, actuellement représentant du 
peuple à Ville-Affranchie; mais je demande que Gon- 
chon soit provisoirement réintégré dans les prisons. 

» Dubois-Cran CE. » 

r^ette lettre est appuyée d'un billel non signé, mais 
de la même main, également sans date, et adressé par- 
ticulièrement à l'un des membres du Comité, pour in- 
sister sur l'arrestation de Gonclion, « qui cherche à 
agiter le faubourg. Comment a-t-on pu fusiller à Lyon 
tant de malheureux égarés et rendre la liberté à celui 
qui n'a été envoyé dans ce pays par Roland que pour 
y insurger le peuple en faveur de la contre-révolu- 
tion i ? 

L'odieuse dénonciation de Dubois-Crancé ne tarda 
pas à produire son effet. Par ordre daté du 21 fruc- 
tidor, l'agent Lesueui' se présenta chez Gonchon le 
22, avec deux membres de la section Bonne-Nouvelle. 
Gonchon était sorti. A minuit ils revinrent. Cette fois il 
était rentré, mais il répondit à travers la porte qu'il 
brûlerait la cervelle à quiconque attenterait à sa liberté. 

1 Archives, F'' 4606. 



GONCHON ET FOURCAt)E. 355 

On le menaça d'aller chercher la force armée, et il finit 
par ouvrir, en donnant pour excuse de sa résistance la 
crainte qu'il avait d'être assassiné, depuis sa dispute 
avec Dubois-Crancé chez Santerre. « Vu la médiocrité 
de son domicile, » l'agent emmena son prisonnier sans 
mettre les scellés K On l'enferma dans la prison du 
Plessis, où il rencontra Saint-Huruge et témoigna de 
son mépris pour lui -. Le 30 fructidor, il écrivait : 

» Liberté, Liberté chérie!.... 



» Moi, Gonchon, vrai sans-culotte dans toute la force 
du terme, ne serai-je donc pas libre pour les premières 
fêtes des sans-culottides, après onze mois de souffrance 
et de persécution ? Vous avez reconnu que j'avois été 
détenu par toutes les manœuvres des ci-devant conspi- 
rateurs, et ont attente une seconde fois à ma liberté ! 
Ma femme et mes enfants sont dans la plus cruelle 
misère, et dans le moment où j'allois demander les 
secours que vous avez décrété être donnés aux infor- 
tunés détenus injustement, on me rejette dans les fers. 
Législateurs , justice promptement ! Justice ou la 
mort ! » 

i Archives, F" 4731. 

2 On ne peut placer qu'cà cette date l'anecdote racontée par M™® de 
Bobm dans son livre : Les Prisons de 93, et qu'elle rapporte avant le 
9 thermidor, en brouillant certainement la chronologie- Saint-Huruge 
n'arriva au Plessis que le 9 thermidor (V. notre notice sur lui dans la 
Bévue de la Révolution, tome VII, p. 19), et Gonchon que le 22 fructidor. 
Ajoutons qu'il n'est pas très facile de se retrouver nettement dans ces pièces 
qui concernent les arrestations et les détentions do Gonchon. Souvent la 
date manque. Des documents qui se suivent paraissent au premier abord 
contradictoires, faute d'une pièce intermédiaire qui les expliquerait. 
Nous verrons tout à l'heure Gonchon parler de ses onze mois de souf- 
frances, dans lesquels il comprend l'époque où, sans être emprisonné, il 
était gardé à vue par un gendarme, ce qui embrouille encore les choses. 
Mais peu à peu l'étude des documents dissipe les ténèbres et remet chaque 
détail à sa date. 



356 GONCHON ET FOURCADE. 

A quelques jours de là, le 2 vendémiaire an ni, il 
épanche encore ses doléances dans le sein du Comité : 
11 est dans les fers depuis 25 jours et n'a pas encore 
été interrogé. Avant les missions dont le gouvernement 
l'a chargé, il entretenait sa famille de son travail, 
auquel il consacrait deux journées de la semaine, en 
sacrifiant les autres au service de la liévolution. 11 a 
toujours repoussé les offres de l'étranger pour con- 
sacrer ses talents à sa patrie. 

Le 29 vendémiaire an ni, il fui enfin remis définiti- 
vement en liberté. Sa captivité totale, en y comprenant 
les deux périodes, avait duré onze mois, — tout près 
d'un an, si l'on ne tient pas compte de sa libération 
momentanée. Il sortait plein de ressentiment. Aussi 
prit-il part aux premiers mouvements de la réaction 
thermidorienne. Dans ce soulèvement général contre 
le jacobinisme et la queue de Marat, qui comprenait 
des catégories très diverses, des jeunes gens, des mus- 
cadins, des journalistes, des représentants du peuple, 
des artistes, des nobles, des ouvriers, Gonchon, avec 
le menuisier Etienne Olivier, représentait particulière- 
ment la classe des artisans et le faubourg Saint-An- 
toine. Le 19 janvier 1795, la jeunesse de Paris et des 
faubourgs fut convoquée au Jardin-Egalité, c'est-à-dire 
au Palais-Royal, pour porter une adresse à la Conven- 
tion; le grand faubourg et les hommes du 14 juillet 
étaient particulièrement invités à se joindre à elle 
contre « les buveurs de sang, » et Gonchon fut désigné 
pour jouer un rôle principal dans cette affaire i, mais 
nous ne voyons pas qu'elle ait eu de suite 2. Deux ou 



i Ad. ScHMiDT, Paris pendant la Bévolut., trad. Viollet, t. I, 196, 213. 
^ Ni les Procès-verbauœ, ni le Moniteur, ni le Messager du soir, etc., 
ne menlionnent celte adresse à la séance du 19 janvier. 



trois joan a Bpata n u it, 6oadboii était lijrniM par «k 
oi^grffmSemr, nais ai letSKS assex ra^aes, c oBin-r 
< paiaiiaaiift se feodre à la léte des itliiiiBpi'i' : 
qui se ÊdsaieDtaB iardiii-Egafilé poor l épw rfig â F^^ 
pel de Fiéroo 1. 11 n'est done pas diw ilf i iqp3 ait pm 
aa iwiret nl «ne part qol d<iwi asae 
née. sais q«e ses maSkemn et la dnÉndifiai de 



le fadKHi^, reste 



boL. erjmame alaît le proerer fiminLU io» ds f*^ 
riaLdnent lédaîre à des pniportioas loat à hêX 

condaires. 



r«i^ * fa Bnijiitf . ■, 2^ 



IX. 



La vie publique de Gonchon était terminée : à partir 
de ce moment, son nom se perd et rentre dans l'om- 
bre. Celle de Fourcade ne l'était pas encore. Fourcade 
avait été suspect à Robespierre comme Gonchon. 11 se 
défendit habilement par un Mémoire dont nous avons 
eu déjà l'occasion de citer la partie relative à sa mis- 
sion dans le Midi. U était bien forcé d'y avouer sa col- 
laboration avec Gorsas, mais, ajoutait-il, après le 2 sep- 
tembre, « indigné de voir tourner contre les patriotes 
un mouvement provoqué par une faction, » il avait 
quitté le journaliste, en lui abandonnant ses effets et 
ce qui lui était dû, et sans répondre à ses insultes. 
Après avoir vécu quinze jours d'une façon précaire, 
proposé par quelques députés : Bassal, Tallien, etc., au 
comité de correspondance, il avait été choisi pour ré- 
dacteur du Bulletin, où il travailla trois mois avec le 
plus grand zèle, en y passant même une partie de la 
nuit. 
11 continuait en rappelant sa mission en Belgique : 
« J'adjure tous les patriotes qui furent témoins de 
ma conduite dans la Belgique de dire si je m'écartai 
un instant de la ligne des principes, si je n'étois pas 
bon montagnard, si par mes écrits et mes actions je ne 
servis pas la cause delà liberté, si je ne fus pas un des 
premiers à dénoncer Dumouriez. Ma correspondance, le 
Journal de la société de Bruxelles, mes discours impri- 



GONCIION ET FOITRCADE. 8o9 

mes répondront à tout. J'invoque le témoignage de 
Lavalelte, celui de tous les généraux qui se montra le 
plus opposé à Dumouriez, celui des Belges patriotes, 
celui de Chaussard, etc., etc. 

» Je ne travaillai pas plus d'un mois avec mon col- 
lègue. 11 alla toujours bien avec moi. 11 étoit connu 
pour un instrument utile lorsqu'il n'étoit pas dans de 
mauvaises mains. 

» Les amis de Dumouriez voulurent à Bruxelles prê- 
cher l'athéisme. Leur but était de soulever, d'indigner 
les Belges. J'écrivis contre. J'en appelle au Journal de 
la Société, à mes écrits imprimés. 

» J'arrivois à Mons lorsqu'on m'apprit le supplice du 
tyran. Les malveillans de ces contrées, les fanatiques, 
beaucoup d'officiers de ligne voulurent corrompre l'es- 
prit de l'armée et de la Société. Le plus grand nombre 
des habitans affichoit le royalisme. Je parlai, j'écrivis 
comme je de vois le faire. Je fis voter une adresse de 
félici talion aux patriotes de la Convention nationale. 
Je fis élever sur les hauteurs de Jemmapes une colonne 
à Ihonneur de Lepelletier.... 

y> Revenu à Paris dans le mois d'avril, avant que Du- 
mouriez eût tout à fait levé le masque, je le dénonçai 
dans un écrit avec deux de mes collègues. » 

Ce plaidoyer réussit pleinement : on a trouvé le nom 
de Fourcade inscrit de la main de Robespierre sur une 
liste de « patriotes ayant des talents plus ou moins, » 
et lorsqu'il s'agit, en germinal an u, de nommer un 
commissaire aux relations extérieures, son nom fut 
mis en balance par le dictateur avec celui de Buchot i. 
A défaut d'un si haut poste, qu'il n'aurait pas eu de 



1 Masson, le Déparkment des affaires étrangères pendant la liévo- 
lution, 312. 



3()0 GOiNCHON ET FOURCADE. 

îiial à remplir plus décemment que cel ancien maître 
d'école, il fut nommé commissaire adjoint à la com- 
mission d'instruction publique. En cette qualité, on 
trouve sa signature, après celle de Payan, au bas de 
quelques pièces, particulièrement d'un rapport sur la 
nécessité de régénérer le théâtre par le concours du 
patriotisme et du génie des auteurs, par la revision du 
répertoire et l'examen sévère des nouveaux ouvrages, 
et d'un second rapport, paru en même temps, pour 
annoncer et justifier l'interdiction faite aux théâtres 
de représenter la Fête de VEtre suprême. Ces deux 
pièces importantes ont été évidemment rédigées par 
lui : elles portent dans leur ton sentencieux, dans leur 
phraséologie métaphorique, sonore et redondante, la 
trace incontestable de son style. Depuis le 26 janvier 
1793, l'ancien collaborateur de Gorsas publiait, avec 
Payan et Julien jeune, V Anti-Fédéraliste i, qui cessa 
de paraître plus de six mois avant le 9 thermidor; mais 
on ne peut démêler nettement la part personnelle à 
Fourcade dans la rédaction des articles, dont aucun 
n'est signé. 

Six jours après la mort de Robespierre, Fourcade 
était arrêté. Il lui fallut alors recommencer en sens 
Inverse ses Mémoires justificatifs. Il en adressa un au 
Comité de salut public -. Fourcade comprend que, 
« membre d'une commission où 11 s'est trouvé un 
conspirateur, ayant attaché son nom à un journal que 
rédigeait en grande partie un autre conspirateur mis à 



1 Les noms des trois rédacteurs fondateurs figurent en tète de chaque 
numéro, dans un ordre qui varie de telle sorte que chacun soit le pre- 
mier à son tour. 

2 Renvoyé au Comité de sûreté générale. Il a oublié de le dater, mais 
la pièce est certainement de quelques jours après son arrestation, qui 
avait eu lieu le 15 thermidor. 



GONCHON ET FOURCADE. 361 

mort, sa conduite ait pu être soupçonnée. » Mais il a 
été trompé par leur affectation de patriotisme. Il ne 
connaissait pas le commissaire quand celui-ci arriva de 
son département, communiquait peu avec lui et lui 
laissait tout faire. 11 discute jusqu'aux dîners et aux 
visites. On n'a dîné qu'une fois chez lui; il a cons- 
tamment refusé d'aller voir Robespierre et ne lui 
a parlé que deux fois au Comité, il y a trois mois. 
Souvent il a combattu les mesures que voulaient pren- 
dre les deux frères, et il refusa d'effacer les phrases 
que l'un d'eux lui reprochait, dans une tragédie patrio- 
tique qu'il est en train de composer, et dont les traits 
pouvaient atteindre « le moderne Cromwell. » Non, 
vraiment, Fourcade ne peut concevoir qu'il ait été ou- 
blié par eux, encore moins qu'ils lui aient pardonné. 
Restent ses relations avec Julien et l'agent national, 
mais elles n'étaient pas ce qu'on a cru : il les réduit à 
presque rien; et, d'ailleurs, qui ne les jugeait purs? 
Dans un autre Mémoire, également sans date, mais 
postérieur de quelques jours, il raconte une conversa- 
tion avec l'agent national au théâtre de l'Egalité, le 
8 thermidor, et une anecdote d'où il conclut que la 
Commune et les conspirateurs ne le jugeaient pas 
digne de leur confiance. On ne saurait se défendre 
moins fièrement. Ce qui le servit mieux sans doute que 
cette discussion de portière, ce fut le certificat en sa 
faveur de la députation des Basses-Pyrénées, et l'attes- 
tation des commissaires nommés par la Convention 
pour examiner les papiers de Robespierre et de ses 
complices, qu'ils n'avaient rien trouvé de suspect dans 
les siens. Il fut remis en liberté le 30 fructidor. Moins 
heureux, son père, qui avait été également arrêté, fut 
maintenu sous les verrous jusqu'au 8 messidor an ni, 
et n'obtint alors qu'un ordre de mise en liberté provi- 



362 GONCHON ET FOURCADE. 

soire, sous la surveillance de la municipalité et avec 
ordre de se représenter à toute réquisition K 

Le Directoire nomma Fourcade consul à la Canée. 
C'était un homme intelligent et instruit. 11 profita de 
son séjour dans le pays pour envoyer au département 
des relations extérieures plusieurs Mémoires, mieux ré- 
digés et plus intéressants que ceux de sa prison, sur 
les îles de Candie et de Cérigo 2. Arrêté pendant la 
campagne d'Egypte, puis transféré à Constantinople, 
il revint en France après la paix. En 1805, il était com- 
missaire des relations commerciales à Sinope de Na- 
poli, et profita de sa résidence dans ce nouveau séjour 
pour entreprendre des excursions au cours desquelles 
il explora spécialement la partie de l'Anatolie corres- 
pondante à l'ancienne Bithynie, à la Paphlagonie et au 
Pont, et qui ne furent pas toujours sans danger. Il 
s'attacha à compléter et rectifier les recherches de 
Beauchamp, de Tournefort, de d'An ville, et put déter- 
miner d'une façon définitive, par la découverte d'une 
inscription, la position véritable de l'ancienne Eupato- 
ria. Les mémoires qu'il lut et les cartes qu'il présenta 
à l'Institut sur cette question et sur d'autres, relatives 
à la géographie de l'Asie Mineure, le firent élire, en 
1811, membre correspondant de ce corps savant. 
Nommé l'année suivante consul général à Salonique, il 
s'y livra à de nouvelles recherches, qui ne restèrent pas 
infructueuses. Mais sa santé, qui n'avait jamais été 
bien forte, et que les agitations de sa vie, puis le cli- 
mat de l'Orient et ses travaux avaient affaiblie encore, 
était sérieusement ébranlée depuis qu'une troupe de 
marins, à Sinope, l'avaient assailli, maltraité et laissé 



i Archives nationales, F*" 4722. 
2 Id., F'- 4602. 



GÙSCBtfjS FT FOCBCADE. 363 

pour mort. 11 succomba à une atUque de dTsenlaie 
dans celle ville, le 11 septenibre 1813 >. 

Xons avons notaUemoit abrégé llndication des tra- 
vaux géographiques et ardiétdflgîqiies de Fourcade. 
qui ne rentrent point dans le cadre de ce fravaîL Le 
pea que nous en avons dit suffit à montm' quelle 
était la valeur ré^le dim hMoine qui eut le maDieiir 
d'être jeté, avec une imaçinatÎQQ fougueuse et un ca- 
ractère aventureux, à la fois ai^cHlé et foiUe. dans 
des événements trop forts pour fan et au milieu des- 
quels il s'agita obscurément, avec laml^tîim de s'y 
faire une place. S'il y eût réussi, peut-être eût-il laissé^ 
comme tant d'autres, sa tête sur la guîHotiiie. et il est 
probable du moins qu'il ne serait jamais devoiu 
bre de l'Institut. 



inK&atpBsIe 
■oad-Iieari RMuode. ^u fol 
ëes aMaoifew «t w ■yral ^mem f S43>. Taat 




TABLE 



Le patriote Palloy 7 à 253 

L'oraleiir du peuple Gonchon 259 à 363 



_a_j2S»— a 



BESANÇON. — IMP. ET STER. DE PAUL JACQUIN. 



> 



La Bibliothèque 

Université d'Ottawa 

Echéance 

1 

iao5Mifil86 



îffi2a'84 



The Library 
University of Ottawa 
Date Due 



o«. 



39003 00 136 1 079b 



DC 146 tPSFé 1892 

FOURIMEL-. FRANÇOIS VICT 

PATRIOTE PALLOY ET L.E 



H 






Xi 






-O 



CE DC 0146 
• P3F6 \mi 

CuQ FOURfsiEL, FRA PâÎKlGTE P 
ACC# 1336995 



\